jan 142012
 

(Extrait de « l’Homme polyconscient », à paraître)

Comment se comporte la polyconscience au quotidien ?

On pourrait dire qu’elle chausse une personnalité. Chaque individu joue un rôle choisi. Si on compare la polyconscience à un orchestre, elle dévide une partition de base, qui varie selon l’environnement. Un personnage peut être affable et poli avec ses clients, emphatique et vulgaire au bistrot parmi ses amis, irritable, indifférent ou violent à son domicile. C’est pourtant la même personne, n’est-ce pas stupéfiant ?
Cet individu peut, de surcroît, se regarder dans un miroir et ne se reconnaître pleinement dans aucune des différentes personnalités qu’il endosse. Il se rassure en se disant que c’est son « caractère ». Mais que se cache-t-il derrière cette simplification grossière ? Qu’est-ce que le « caractère », ses « sautes d’humeur », et pourquoi semble-t-il que nous ayons sur lui si peu de contrôle alors que tant de fonctions corporelles nous sont accessibles ?

Ces personnalités, l’individu les contient toutes, et en même temps aucune ne suffit à le définir. Elles sont des combinaisons de ses personae. Il ne faut pas reconnaître dans celles-ci des personnes au sens où on l’entend habituellement ; il s’agit de leurs rouages, acquis par mimétisme, et dont nous avons analysé les recombinaisons et leurs aptitudes à satisfaire nos instincts fondamentaux.

Quand l’habillage de personnalité laisse un courant de malaise dans la polyconscience, parce que nos intentions ne sont pas satisfaites, il faudrait théoriquement choisir une autre tenue. Deux obstacles se dressent :

La garde-robe n’est pas étoffée de la même façon chez tous et à tout âge. Nous démarrons avec une personnalité-layette, qui ne tiendrait guère la route s’il n’y avait nos parents pour s’en émouvoir. Nous empruntons ensuite au gré de nos relations sociales et utilisons des greffons pour présenter finalement au monde ce patchwork qui fait de nous un individu unique.
Les pièces, cependant, sont les mêmes. Ce qui nous différencie les uns des autres est davantage notre capacité de « créateur de mode », c’est-à-dire de concevoir des assemblages différents et d’en repérer les avantages.
Nous pouvons ainsi patiemment remplir un vaste dressing tout au long de notre vie, bien que nous constations que, pour des raisons biologiques, beaucoup de vêtements s’éliment ; nous perdons les moyens d’entretenir une telle richesse au grand âge et tendons à sortir tous les jours affublé de la même personnalité, blasée à force d’être utilisée.

Deuxième obstacle : changer de personnalité comporte des risques. L’enfant essaye tout ; puis des fessées ou autres mésaventures douloureuses guident ses adjonctions de schémas de comportement. Les frustrations rendent cette construction de plus en plus prudente. Un adulte ne change pas facilement cet édifice, pas toujours très stable, mais seule entreprise qui lui est bien connue et qui lui permet d’échanger des services avec l’environnement.
S’il décide de prendre un nouveau chemin, il est préférable que sa base arrière soit sûre, et qu’il connaisse au moins grossièrement les plans de la ville que les autres ont construite autour de lui.
Ainsi, l’assurance préalable est un élément essentiel de l’aptitude à endosser de nouveaux habits de personnalité. Le bébé possède une assurance intégrale, puisqu’il est l’univers. Il est capable d’entreprendre ce qu’aucun adulte n’oserait faire, à tort, ou à raison quand c’est passer par la fenêtre d’un 3ème étage…
La sensibilité à l’environnement est un avantage si celui-ci est sécurisé : elle permet une intégration rapide de nouvelles fonctions mentales sans retour défavorable. Par contre, dans un environnement agressif, la sensibilité devient un handicap, car le gain d’assurance est très ardu.

Un autre élément contribue à différencier encore davantage les individus dans leur gestion du risque : c’est la confiance dans leur anticipation. Ici l’avantage va, paradoxalement, à la réflexion rudimentaire. En effet, passer outre les résultats décevants, quand on tente ses premières expériences, demande de ne pas les analyser avec trop de précision. Sinon, un comportement avéré défavorable ne serait plus jamais tenté, alors que son issue a été liée peut-être à un hasard malheureux.
Cette puérilité qui consiste à retenter opiniâtrement, stupidement en apparence, une expérience ratée, est donc essentielle à notre développement. L’instinct, ce bourrin, est une brique fondamentale. C’est lui qui est la source de notre confiance, bien placée ou non, mais toujours indispensable. C’est lui probablement qui favorise l’oubli, en empêchant notre mémoire de créer des circuits inhibiteurs systématiques lors des épisodes désastreux de notre quotidien. Ses influx outrepassent les verrous mémoriels.
C’est tout l’avantage de la jeunesse, au phénotype si pétulant, et son inconvénient, par les gamelles que lui vaut son enthousiasme et les casseroles qu’elle traîne parfois longtemps à cause de cette effarante absence de contrôle. Cependant, sans la tyrannie bénéfique de l’instinct, qui déborde la réflexion, nous ne prendrions sans doute même pas la peine de nous lever le matin, ne serait-ce que pour assurer la survie en cherchant un peu de pitance.

Notre psychisme est ainsi un mécanisme complexe où chaque élément est indispensable. L’idée longtemps populaire qu’il faut « lutter contre ses instincts » est pure bêtise. Ce qui est nécessaire est de comprendre comment ils participent à la construction de nos personae et les intégrer dans de nouveaux modèles, mieux adaptés aux situations rencontrées.
Quelle tristesse, quand cet effort n’est pas entrepris, de voir l’instinct désigné comme unique et grossier coupable. L’on se contente alors de couper la carburation qu’il génère, par la chimie des psychotropes, l’isolement dans une cellule, une psychothérapie comportementale castratrice. Certes, ces mesures peuvent transitoirement annuler des symptômes, permettre une reconfiguration de la personnalité par sa déconstruction temporaire. Mais elles ne peuvent remplacer, en traitement de fond, un enrichissement de la polyconscience, qui s’effectue par la multiplication de nouvelles expériences sécurisées, au contraire de l’enfermement physique et psychique habituellement pratiqué qui ne fait que radicaliser la monoconscience existante.

 Posted by at 15 h 43 min

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