Un enfant devant l’écran-vampire

Plus l’outil est complexe, plus il s’imprime dans le cerveau, le modelant à ses besoins. Devant la sophistication d’un outil comme l’ordinateur, nous pouvons être effrayés : Ne bouleverse-t-il pas profondément l’organisation même de nos schémas de pensée ? Certainement à un point qui nous ferait jeter l’engin avec terreur si ses programmateurs n’étaient pas, eux aussi, des humains — peu fréquentables quand même : des gens qui pensent avec leurs bits… —.
Sans doute ses effets sont-ils plus modestes sur un adulte que sur un enfant. Nous mettons, à l’âge mûr, plus longtemps pour apprendre à s’en servir. Mais nos enfants ? Avons-nous fait entrer Skynet et ses Terminators dans la bergerie des esprits nubiles ?

Les mondes électroniques virtuels ont un avantage pour les jeunes têtes : Ils apprennent, bien plus vite que les générations précédentes, l’existence de mondes alternatifs. Ces derniers acquièrent de la substance par les jeux. Conséquence : Il est plus facile d’admettre que l’autre héberge une conception différente du monde. Des enfants habitués aux mondes virtuels sont plus faciles à socialiser entre eux. Les diktats parentaux sont vus comme la cible d’une mission commando difficile à remplir : Il faut s’infiltrer et faire semblant d’appartenir à la bande, puis vaquer discrètement à ses propres objectifs avec l’habileté d’un parfait espion. Cette génération esquive ainsi la rébellion vivement extériorisée par leurs parents héritiers de 68, époque de leur propre jeunesse.

Inconvénient de l’ordi chez l’enfant : Les mondes alternatifs fabriqués sont tous identiques, uniformisant le modelage de la pensée. Il se produit une « normalisation » que n’ont jamais réussi à atteindre les tyranniques programmes de l’Éducation Nationale. Nos enfants ont tous, dans leur polyconscience, un même clone, la panconscience. Ils s’organisent ainsi aisément en tribus, adoptent les mêmes codes de pensée. La génération précédente qui, par instinct, cherchait à se différencier, est remplacée par une autre qui se satisfait mieux de se ressembler.

Faut-il s’en effrayer ? A l’échelon individuel, cette forte présence de la panconscience dans l’enfant tend à le faire réagir moins abruptement aux conflits qu’il rencontre. Serions-nous certains de lui faire un meilleur avenir en lui transmettant nos désirs de particularisme ?
Les fourmis éprouvent toutes un bonheur identique, gâché aléatoirement par le pied d’un promeneur.
Si nous souhaitons de grands bonheurs à nos descendants, est-il bien certain que nous puissions en ôter le contraste avec de grandes déceptions ? Des proportions différentes chez chacun ne sont-elles pas un élément incontournable de ce contraste ? Si nous ne sommes pas sûrs de la réponse, peut-être devrions-nous freiner notre sensibilité croissante au malheur, pour préserver une diversité chez les prochaines générations. Peut-être faut-il se préoccuper de psycho-diversité au même titre que nous nous inquiétons de la bio-diversité.

La proposition pratique est de suivre notre intuition qu’il faut détourner la progéniture de l’écran vampire. Pas tant par l’interdit, qui ramène plus avidement encore le drogué vers la source de son addiction — plus exactement le cerveau vers l’outil qui s’est inscrit si profondément dans ses routines —, qu’en proposant des activités alternatives, richement physiques et ludiques, seules capables de rivaliser avec l’afflux complexe de sensations qu’apporte n’importe quel univers virtuel. La lecture, tant proposée, ne peut rivaliser. Il faut réorienter les tâches cérébrales avec des actions qui les absorbent par leur variété, pas qui obligent à une focalisation, du moins au début.

Il existe d’autres solutions à l’addiction que nous verrons dans un prochain article, mais l’ordinateur est particulièrement complexe et piégeant, par sa capacité à leurrer nos instincts et ainsi prendre le contrôle de nos intentions les plus fondamentales. Ici, le parent réactionnaire et le « compagnon éducatif » se rejoindront pour intervenir.
Reste à savoir s’ils ont raison de privilégier la polyvalence de l’éducation plutôt que sa « computérisation » excessive, dans une société qui favorise l’extrême spécialisation.
Cette inquiétude du parent pour son enfant ne fait que refléter celle qui le concerne : Est-il encore adapté à l’avenir qui se dessine ? Un individu peut-il encore avoir une action significative sur cet avenir ?

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