Winckler VS Borée : Enfin le début du conflit médical ?

Tandis que le milieu social général progresse régulièrement à coups de conflits résolus, les professions les plus indépendantes sont malades de leur unité apparente.
La médecine en fait partie. Une institution, l’Ordre, a été mise en place pour éviter soigneusement tout conflit : une papauté de la médecine tout aussi conservatrice que la religieuse… La désynchronisation des évolutions sociales et des mentalités médicales est devenue évidente quand les premières ont terriblement accéléré. La médecine, confite dans une unité de façade, s’est enterrée dans une névrose profonde.

Car placer la confraternité aux nues est certes un magnifique idéal, mais c’est oublier que toute évolution passe par des phases conflictuelles : Ce n’est malheureusement pas chez les humanistes tranquilles, rêvant passivement d’une société harmonieuse, que se trouvent les germes du changement, de l’adaptation. C’est l’énergie des conflits qui brise les routines. Ils sont d’autant plus nécessaires aux médecins que chacun d’eux est un individualiste convaincu, dictateur en son cabinet, peu facile à mobiliser.

En effet, il n’existe guère de danger qui le guette. L’entreprise médicale est trépidante mais stable, loin des soucis économiques : aucune faillite ne la menace. Plutôt qu’endosser une pâle copie des problèmes autrement plus sévères de leurs patients, les médecins n’utiliseraient-ils pas mieux leur énergie à élaborer des thérapeutiques pour la société ?
Pour l’instant, à tenter la transformation de tous ses membres en malades potentiels, ils semblent au contraire participer au caractère prédateur et commercial de cette société, plutôt que faire de l’humanisme.

Les médecins sont soudés par leur solidarité face aux profanes. Ils pensent être seuls à pouvoir comprendre les difficultés de leur exercice, avatar de la rétention du savoir scientifique. Mais ont-ils jamais tenté de les expliquer… pour voir ?

Des changements sont visibles, pourtant.
Une confrontation telle que Winckler VS Borée aurait été inimaginable il y a une vingtaine d’années. Critiquer un confrère ne se faisait tout simplement pas. Winckler aurait eu droit au goudron et aux plumes pour s’être fait le héraut des patients maltraités par des médecins manipulateurs. Dans cette discussion, tous les signes d’un conflit constructif sont là :

—Incompréhension liée à des références différentes : Le patient français, râleur et adepte du nomadisme médical, est fréquemment capable d’être lui-même un agresseur pour le médecin, tandis que le patient québecois plus fataliste et peu nomade est plus facilement victime de la conduite de son médecin unique. Le patient anglais est dans une situation bien pire.

—Intentions profondes inconnues des protagonistes : Borée réagit contre le médecin maltraitant parce qu’il le contient bien sûr, tout analyste sait cela. On manifeste de l’intérêt pour ce que l’on ne connaît pas, tandis que personne n’est plus agressif que celui qui cherche à tuer une partie de lui-même. Le médecin maltraitant est présent dans la polyconscience de Borée — comme dans les autres, y compris celle de Winckler —, mais il le tient efficacement en respect. Il a donc raison de réagir contre celui qui semble dire le contraire, sans réaliser qu’il n’est pas vraiment la cible, mais c’est le propre de nos agissements : nous nous identifions à une cause.

Winckler fait de même : en bon idéaliste, il transfère sa sensibilité dans des relations médecins-patients qui n’en contiennent pas tant, qui fonctionnent à chaque fois de façon spécifique, avec des avantages plus ou moins inconscients pour les uns et les autres, sinon elles ne se poursuivraient pas. Winckler insère ses valeurs dans l’échange et tente de le tirer vers l’idéal qu’il représente. Les idéalistes sont un moteur important des sociétés psycho-rigides, mais peuvent aussi nuire à la psychodiversité quand la liberté de penser est reconnue — cf expert VS collectif —. J’ai indiqué dans ce post provocateur les bénéfices à attendre du médecin maltraitant en réseau.

—Echange, enfin, des points de vue : Chacun dit l’importance des arguments de l’autre. L’incarcération qu’exerce Borée sur sa persona maltraitante est reconnue. Les valeurs de Winckler sont consolidées avec un nouvel étaiement moral — l’obligation de dénoncer le médecin maltraitant —, s’il était nécessaire. Les polyconsciences sont satisfaites, se comprennent et se ressemblent un peu plus qu’avant.

Nul doute, si de tels conflits résolus étaient courants depuis les premières évolutions rapides de la société dans le domaine de la santé, que la profession médicale serait en train de les anticiper et non de les subir.

3 réflexions au sujet de « Winckler VS Borée : Enfin le début du conflit médical ? »

  1. « La liberté c’est l’esclavage » gravé sur le fronton du Ministère de la Vérité de 1984 d’Orwell; on y est en plein: les médecins sont les 200 000 esclaves des Inquisiteurs du (dés)ordre des médecins

    1. C’est vrai que tout médecin se voit soumis aux instances ordinales sans qu’on lui demande son avis. La création de l’Ordre a montré clairement une volonté de la profession, à l’époque, de s’isoler des évolutions de la société populaire. Démarche élitiste et devenue péjorative pour la popularité du médecin. Un bon recyclage de l’Ordre aurait été de le transformer en « maison de quartier » de la santé, réunissant médecins de tous types d’exercice, administratifs de la santé et associations de patients, pour tenter de donner une direction consensuelle au bateau ivre du système de soins. Mais les volontés réformatrices sont beaucoup trop timides… certainement parce que l’Ordre, tel quel, convient encore à beaucoup de médecins. Il est vu comme un 2ème bataillon de lobbying, derrière les syndicats, armé du saint code déontologique.

      La carence de ces échanges au sein de la profession apparaît de façon caricaturale dans l’affaire Bonnemaison, euthanasiste poursuivi par le Conseil national tandis que le départemental s’y est refusé.
      Autre conséquence plus grave : Le décalage entre l’exercice des médecins et les promesses espérées par les patients s’est creusé. La disparition de la protection ordinale — excessive — envers les échecs thérapeutiques va exposer de plein fouet le médecin aux espoirs déçus des patients. Qu’il s’agisse d’une faute ou d’un aléa thérapeutique, il sera de plus en plus souvent au tribunal. La seule protection reste le fait d’avoir suivi ou non les recommandations, avec un avis d’expert unique plutôt que collégial. Si jamais ces recommandations ne sont pas, en toute situation, la meilleure façon d’agir, nous nous serons ligotés nous-mêmes, et les procédures médicales perdront de leur pertinence face à l’individu.

  2. Hannibal :
    Winckler est un sot, un pamphlétiste de comptoir qui tente de se donner une allure de prof aux petites lunettes… en peau de saucisson. S’il les ôtait, percevrait-il le double-sens permanent de la relation médecin-patient ?
    Le médecin reste un personnage très choisi, davantage que le boulanger ou l’enseignant à l’école, et on le fréquente moins souvent. Ainsi les couples médecins-patients ne se forment pas au hasard, et plutôt que décrire les travers de certains médecins, W. devrait-il s’attacher à examiner le fonctionnement de ces couples.
    A un extrême, on trouve l’association du médecin-maître, représentant du Savoir, et de l’esclave malade identifié par une pancarte où sont listés des symptômes bien codifiés et les pilules qui leurs sont attachées.
    A l’autre extrême se situe le couple profiteur du système solidaire / pute de santé, patient doté d’un sens de la responsabilité âgé d’environ 4 ans, et médecin « maman » qui distribue toutes les douceurs et jouets médicaux disponibles avec une belle empathie, tout en ouvrant son tiroir-caisse avec beaucoup d’à propos.
    Entre les deux existent heureusement des couples qui fonctionnent normalement, patients pressés de sortir de la maladie et médecins non acharnés à les y maintenir. Ouf !
    La peine vient que ces couples-là ne représentent qu’une fraction modeste du budget de la santé. La médecine contemporaine reposerait-elle sur une imposture ?

    Au-dessus des peaux de saucisson apparaît la diversité et la continuité du monde, où n’existent pas plus de cases pour les médecins que pour les patients, ni même pour leurs maladies. N’existent que des tendances, déclenchant des suites d’interactions. Nous n’avons pas découvert les lois de ce chaos, mais, plus inquiétant, nous nous accrochons à nos cases comme à un radeau dans une mer déchaînée, sans chercher d’autres possibilités, comme d’apprendre à respirer sous l’eau.

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