Douleur, parle, mon amie

Résumé : La fourmi ferait mieux de danser tout l’été.

La douleur est l’un des signaux les plus essentiels de l’organisme. Elle est graduée selon l’intensité de l’agression, et commande une réaction d’évitement proportionnelle. Ce fonctionnement est automatique. La douleur, contrairement à d’autres informations sensorielles, est, en temps normal, peu interprétée. L’animal réagit vivement à une attaque extérieure qu’il peut esquiver, en ayant mémorisé la douleur, tandis qu’il ne se préoccupe guère d’une douleur viscérale sur laquelle il ne peut agir. L’homme s’est mis à chercher la cause de ses douleurs viscérales et à les interpréter par la science médicale. Ce faisant, il a prolongé son espérance de vie, mais a aussi ouvert la porte à toute une pathologie de l’interprétation.

La douleur n’est pas seule concernée. Les autres sensations simples le sont également. La faim et le goût pour les aliments, qui permettent de faire son choix pour se nourrir selon la dépense physique et les besoins du métabolisme, ont été réinterprétés par une multitude de consignes et de publicités nés de l’imaginaire, si bien que les adultes, et même à présente les enfants, perdent les informations de ces sens très instinctifs et deviennent obèses.

La douleur chronique s’accompagne presque systématiquement d’une carence d’analyse de la douleur.
Ceux qui ne s’inquiètent guère d’une douleur gèrent parfaitement les incidents quotidiens, respectant leurs automatismes douloureux. C’est parmi eux également que l’on trouve ceux qui consultent tardivement un médecin pour une douleur anormale, une attitude excessive qui est en fait une réaction à la médicalisation trop importante des petits ennuis bénins. Cependant, même s’ils se présentent en retard pour une tumeur ou une infection profonde, ils en souffrent moins que la moyenne, n’ayant pas de trouble d’interprétation de la douleur.

Tout le monde n’est pas aussi bien réglé, surtout après des campagnes du type « plus personne ne doit souffrir », qui serait un équivalent en diététique de « pas besoin d’avoir faim pour manger ».
Autre phénomène de société catastrophique : Toute souffrance conduit chez le médecin, ou le patamédecin. Qu’elle soit physique ou morale — ce qui est plus difficile à annoncer —, la souffrance est « convertie » en douleur par le système de soins. Le médecin distribue ses pilules, la voyante son avenir, le magnétiseur son équilibre des énergies. Plus grand monde n’a le temps ou l’envie, au-delà de ces placebos, de dénouer des situations familiales et professionnelles difficiles, encourager le souffrant à se les dire et les éclaircir, lui décoincer éventuellement l’imagination en racontant des histoires identiques ou des allégories.

Si une symptomatologie née dans la complexité corticale est convertie en un signal aussi primaire que la douleur, celle-ci ne veut plus rien dire. Il n’y a plus de graduation possible, à part une bête intensité de la douleur, que les médecins s’agitent à mesurer avec leurs réglettes simplistes. La richesse d’expression que devrait emprunter la symptomatologie psychique est totalement anéantie dans les braiments stupides et continuels de la douleur, ce bourrin tirant sur nos terminaisons sensibles. Le traitement n’est bien sûr pas d’essayer un antalgique après l’autre, ou d’assommer le psychisme avec des potions de malappris. Non, il faut redonner un langage à la souffrance… savoir où le mal a pris.

Dans la situation précédente, nous ne risquons pas de voir la douleur varier, puisqu’elle est un masque pour un mal différent, qui ne sera jamais amélioré par un changement de gestuelle ou de position.
Le plus grave est que l’individu concerné perd le rôle normal et utile de la douleur, détournée à d’autres fins. Il ne perçoit plus les douleurs réellement lésionnelles, les petits signaux avertisseurs d’une posture défavorable, d’un geste mal exécuté. Si la douleur n’est pas périphérique au départ, elle le deviendra. Les dysfonctionnements s’installent. Du boulot apparaît pour le masseur ou l’ostéopathe. Mais le physique n’est pas responsable. Et si vous dévidez la pelote de la douleur de votre patient en saisissant le fil périphérique qu’il vous tend, ce qui est plus facile pour lui à comprendre, il faudra le tirer jusqu’à la parole, sinon vous pouvez vous escrimer sur ses contractures jusqu’à votre retraite.

J’ai cru devoir présenter la maladie d’hyper-interprétation de la douleur en premier, parce qu’elle est la plus fréquente dans la douleur chronique. Mais il existe d’autres dysfonctionnements du système douloureux, moins concernés par la morale. Voyons-en 3 mécanismes :

La compression d’un nerf bloque son fonctionnement.
Les postures statiques compriment de façon prolongée la même surface d’appui. Elle gêne non seulement la micro-circulation locale et l’activité cellulaire assurant la réparation du tissu, mais diminue le signal d’alarme de la terminaison nerveuse. L’exemple type est la talalgie de l’aponévrosite plantaire, douleur forte au premier appui, après un alitement ou une station assise, et diminuant ensuite à la station debout statique, par compression des tissus sensibles, alors que c’est dans cette posture que les fibres de l’aponévrose se déchirent. Ainsi le patient traîne sa talalgie pendant des mois, mal conseillé par l’horaire de sa douleur.

L’hypo-interprétration de la douleur existe elle aussi : La personne concentrée sur des tâches intellectuelles « recrute » une telle proportion de ses capacités d’attention que le traitement du système locomoteur passe en sous-effectif. Des malpositions articulaires apparaissent s’il n’y a pas une veilleuse pour avertir de l’agressivité d’une posture, même aussi banale que la station assise… dans laquelle je vous écris et vous me lisez au mépris de tout risque !

Le travail de bureau est également responsable d’une perte de tonicité de la musculature et des automatismes de protection neurologiques, qui périclitent quand ils sont laissés en friche. Le sédentaire, même s’il s’efforce d’entretenir une activité sportive, a un cerveau configuré davantage pour ses tâches virtuelles que pour le physique, et beaucoup moins occupé à la gestion du corps que n’importe quel indigène galopant dans sa forêt.
Le sédentaire a deux options pour relancer le physique sans rogner sur l’intellectualisme : Une activité très ludique qui permette de satisfaire un bonheur intellectuel sans imposer une performance physique inoubliable ; ou au contraire un sport basique comme la marche rapide ou le kayak, qui laisse l’esprit totalement libre de planer au-dessus du monde.

Alors, justement, que faire en pratique pour corriger ces diverses mésinterprétations de la douleur ?

Le traitement est le renforcement des automatismes de gestion de la douleur, d’y réduire son attention permanente, ne plus présenter à la conscience que des douleurs réclamant une analyse corticale : traumatismes, gestuelles répétitives et postures statiques imposées par une activité professionnelle, qui oblitèrent la liberté de ces automatismes. L’objectif est certainement atteint si quelqu’un qui vous regarde à votre poste de travail… se demande si vous n’êtes pas en train de danser… ou de pratiquer des arts martiaux.

Cela nécessite dans un premier temps de passer volontairement du temps à « réhabiter » son corps pour développer la délicatesse de vos mouvements, car c’est l’effet attendu de l’amélioration de ces automatismes : chaque geste devient plus précis, mieux coordonné, plus délicat.
Délicatesse ne veut pas dire amollissement général. Au contraire, sur un effort ou un mouvement critique, un excellent tonus musculaire est nécessaire. Mais il ne doit pas persister inutilement. Si l’on est contracté en permanence, les muscles fatiguent et deviennent inefficaces. Ceux qui font le mouvement s’épuisent contre ceux qui s’y opposent alors qu’ils devraient être complètement relâchés. Les rotateurs droits luttent contre les rotateurs gauches pour vous figer dans une contracture permanente. Les informations sensorielles perturbées entraînent des ordres contradictoires.

Vous pourriez imaginer que c’est le chef d’orchestre qui fait mal son boulot, c’est-à-dire que votre conscience n’est pas assez attentive… Eh bien non, c’est une tâche qui ne demande pas de général à 4 étoiles, installé dans le palais magnifique de notre cortex conscient. Celui-ci est majestueux, certes, quand il dévide sa poésie spirituelle, mais il est beaucoup trop lent pour faire un bon ramasseur de poubelles. L’essentiel des automatismes corporels siègent dans des zones plus archaïques et moins spécialisées, beaucoup plus rapides par contre, parce qu’il y a moins de connexions à franchir. Ce sont elles qu’il faut remettre au travail, et le général à 4 étoiles met plutôt le bazar, parce qu’il écoute trop les histoires qui naviguent d’un cortex à l’autre, et qui ne sont jamais parfaitement adaptées à soi. Faisons confiance à notre système d’écoute et de renseignements personnel avant d’engager le Maussade que nous vantent les diplomates étrangers…

Le système d’écoute est là, mais on peut améliorer la façon de s’en servir. C’est ici qu’une aide extérieure est utile. Les méthodes de fonctionnement demandent à être affinées. Le coach, le prof de gym ou le kiné sont précieux.
Mais toute compétence de professeur dépend de la philosophie qu’il utilise. Choisissez précisément celui qui cherche à vous autonomiser, et non pas à vous amener à une norme quelconque de la pratique qu’il enseigne. Certes, chaque activité doit être personnalisée ; cependant l’objectif n’est pas seulement d’y parvenir, mais de comprendre comment l’on y parvient. Une bonne rééducation fait de vous quelqu’un capable de rééduquer à son tour, ce qui n’est pas commercialement très intéressant il faut bien le dire, si bien que cette philosophie n’est pas favorisée par le système. A dénicher.

Un nid, c’est peut-être ce site. Quittez-le pourtant ! Hadopi m’empêche de vous mettre la musique. Mais il faut aller danser…

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