août 042011
 

Le déficit d’attention chez l’enfant hyperactif est une création médicale récente et fait partie, comme la fibromyalgie, la maladie anxieuse ou la neurasthénie du sujet âgé, des maladies de société.

Définissons la maladie de société comme une affection psychologique qui n’est pas essentiellement individuelle, mais liée à l’interaction entre une conscience individuelle et la panconscience sociale. Une caractéristique bien particulière de ces maladies est que l’individu ne se perçoit pas comme « pathologique » avant que la panconscience ne le lui indique. On en exclura les déviances sévères telles que les psychopathies et autres défauts de construction morale ; dans les maladies de société, les souffrants sont au contraire très compliants vis à vis des normes sociales, ce qui oblige à des solutions plus délicates que l’enfermement définitif. 

Quand les maladies de société touchent des adultes, ceux-ci sont suffisamment avertis des codes en vigueur pour « emprunter » le masque pathologique fourni par la panconscience. Ce n’est pas une généralité : Il existe des fibromyalgiques et des anxieux qui ne se ressentent pas comme « dysfonctionnant » avant de découvrir que leur état est classé comme tel. Cet état est en réalité un risque pour l’apparition de troubles physiques ou relationnels, risque décompensé éventuellement par une situation stressante prolongée. Plus souvent c’est la description détaillée de l’état à son porteur, par le biais d’un média ou d’une discussion quelconque, qui va montrer le côté « non standard » et le faire soudainement ressentir comme pathologique chez des personnes attentives à rester dans les normes.

L’enfant hyperactif est une situation fort différente de l’adulte car il n’a pas encore cette attention à la norme. Ici, l’importance du rôle de la panconscience devient caricatural : L’enfant hyperactif ne se voit pas « altéré ». Ce sont ses parents et les éducateurs qui s’inquiètent, car l’enfant échappe aux normes sociales : Son manque d’attention lui vaut de médiocres résultats scolaires ; il a des comportements étranges, intériorisés ; même le fait qu’il ne semble pas se soucier de l’inquiétude parentale est classé comme pathologique, alors que tout simplement il n’en voit pas le motif.

Les parents sont confrontés à une difficulté d’apprentissage non pas de connaissances, mais d’une forme d’esprit, qui corresponde mieux aux impératifs sociaux auxquels ils ont fini par se plier depuis longtemps.
On peut comprendre une telle nécessité, mais remarquons que l’enfant est un être en pleine formation, et que celle-ci ne suit pas une progression standard : Différentes maturations, motrices, émotionnelles, logiques, artistiques, sont à l’oeuvre, et elles sont plutôt séquentielles que simultanées. L’adéquation est mauvaise avec le système éducatif, qui demande des compétences homogènes à tous les moments de la vie. Paradoxalement il demande ce travail à un âge où la biologie suit sa propre voie, et tente de re-spécialiser les individus au début l’âge adulte, quand ils sont au contraire beaucoup plus polyvalents. Concluons ainsi que le mode éducatif de la panconscience pour ses jeunes esprits est particulièrement carcéral.

Carcéral veut dire encadrement militaire. C’était le cas jusqu’aux générations précédentes, où l’éducateur n’hésitait pas à recourir à des châtiments physiques pour contraindre les élèves peu disciplinés, ce que notre sensibilité ne nous permet plus. Ainsi sont apparues des méthodes plus modernes : les chimiques, avec une vedette : la Ritaline.
On peut la voir comme camisole, si l’on est dans la philosophie du naturel, ou comme facilitation, dans une perspective transhumaniste de « bricolage » de notre neurochimie pour l’améliorer. L’évolution nous pousse dans cette dernière direction, tandis que le « naturel » semble une mode, sinon nous habiterions encore des cavernes. Mais la maîtrise de notre propre évolution recèle des pièges dangereux, le plus grave étant sans doute une diversité en berne, quand c’est la panconscience plutôt que l’individu qui choisit la direction évolutive, ou plus exactement la part de panconscience hébergée par l’individu quand celui-ci croit faire un choix libre, alors qu’en réalité il cherche à rejoindre un idéal normatif. Ceci nous mène à la Ruche, un ensemble d’individus certes magnifiquement réalisés mais tous semblables. Est-ce un scénario catastrophe ? Pas forcément dans le concept de la polyconscience, mais l’humanité évoluera-t-elle au plan psychologique aussi vite que sa technologie augmentera ses capacités mentales ?

Revenons à notre sujet : La Ritaline n’est donc pas le traitement d’une maladie physique quelconque, mais l’adaptation d’un psychisme en pleine bio-construction aux impératifs d’un système éducatif normatif.
Le déficit d’attention chez l’enfant hyperactif est l’alibi monté par la profession médicale, impuissante à gérer seule ces problèmes de société, pour justifier une prescription médicamenteuse aussi répandue chez des enfants — jusqu’à 10% des petits américains ont pris de la Ritaline —. Si l’on regarde ce syndrome de près, la majorité des enfants un peu nerveux correspondent aux critères. S’il s’agit d’un garçon très porté sur les activités motrices, que l’on empêche de se défouler par des heures de station assise forcée en classe, nous obtenons à coup sûr un candidat à la prise de Ritaline.

Ne culpabilisons pas à outrance les parents qui y recourent. Après tout, cette contrainte sur le psychisme infantile a toujours existé, simplement les méthodes relevaient auparavant de la coercition physique et l’on se préoccupait moins systématiquement de les appliquer. Les enfants poussaient dans un jardin sauvage.
La Ritaline a pour elle la facilité. L’encadrement éducatif serré, à l’école comme à la maison, demande une disponibilité que n’ont plus les deux parents qui travaillent, ou des moyens financiers quand c’est un soutien scolaire. La moindre des choses dans un pareil contexte est de demander à l’enfant ce qu’il préfère. A peu près tous vont choisir la pilule, plutôt que les contraintes para-scolaires. Bien entendu, nous ne trouverons pas beaucoup de liberté dans ce choix : C’est la panconscience qui décide, et la réaction de l’enfant montre qu’il a commencé à l’intégrer lui aussi… peut-être un peu trop précocement. Nous avons tendance à raccourcir de plus en plus la période d’insouciance de l’enfance, à télescoper les progrès mentaux avec le gain d’assurance physique, au détriment de cette dernière et assurant de jolies perspectives professionnelles aux ostéopathes et autres garagistes du corps.

Pour ceux qui auront un goût amer à lire cette description de la place de la Ritaline, il existe des alternatives. L’enfant ne souffre d’aucune maladie. Il suit son propre schéma de maturation mentale. Rien ne permet d’affirmer qu’il oblitère son avenir en ne suivant pas le scénario classique. Tout dépend à vrai dire du conformisme de vos critères de jugement. C’est un point essentiel : Si vous ne voulez pas d’un enfant différent, même votre croyance sacrée dans le naturel et votre respect sincère pour la liberté de l’enfant risquent de ne pas suffire. Dès que votre enfant rencontrera des difficultés, vous vous culpabiliserez de n’avoir pas médicalisé le problème. Si par contre vous croyez en la diversité des destins qui attendent ces jeunes têtes et placez en elles votre confiance, vous pourrez sereinement éteindre le stress qui entoure chaque bulletin trimestriel.

Ceci n’implique pas de rester passif devant les difficultés scolaires. Quels sont les points où intervenir ?

-L’inclusion de l’enfant dans la prise de décision :
Ne traitons pas le rejeton comme une machine à laver en panne dont on discute le sort avec le réparateur. L’enfant hyperactif n’est pas stupide. Il comprend même intuitivement tout ce qui est expliqué dans cet article, qui colle de près à son ressenti. Personne d’autre que lui ne peut faire les efforts d’entraînement cérébral nécessaires. S’il s’y refuse, ce n’est pas seulement parce qu’ils sont difficiles, mais surtout imposés. L’espoir se porte donc avant tout sur son gain de responsabilité. Les parents doivent mettre en vente une part de leur autorité, alors qu’ils sont généralement en train de la renforcer.

-Choisissez la politique de l’enceinte plutôt que de l’élastique : Le contrat doit être clairement établi, par exemple une moyenne générale à 10 en fin d’année. C’est « l’enceinte » de la période considérée. A l’intérieur vous devez montrer une confiance sincère, faire du renforcement positif, avoir les yeux humides à chaque fois que vous contemplez votre tout petit… Evitez surtout la politique de l’élastique, qui est de vous tendre avec une rigidité croissante à chaque mauvaise note, jusqu’à péter un câble quand la tension est maximale. L’ « enceinte » est plus libérale mais non laxiste : Si le contrat n’est pas rempli, les clauses concernées s’appliquent, sans mauvaise humeur, et ce peut être une prise de Ritaline.

-L’objectif présenté à l’enfant n’est pas de se conformer à ses obligations scolaires, ce qui est un assaut délibéré contre son assurance rebelle. L’objectif est qu’il prenne la mesure du système scolaire et ne s’en laisse pas compter. Par le refus systématique et l’échec qui s’ensuit, l’enfant doit réaliser qu’il a été dominé par le système : Sa rébellion est tout aussi téléguidée que la soumission. Il n’en sort pas vainqueur. En réalité, sa liberté est bien plus grande quand il fait les concessions nécessaires pour s’affranchir du pouvoir scolaire, et décider ainsi ce qu’il fait du reste de sa vie.

-L’activité physique est un point crucial chez l’enfant hyperactif : Davantage de dépense physique ne se fait jamais au détriment des études mais à leur profit. L’épuisement moteur rend le cerveau plus disponible pour d’autres tâches. Proposez à l’enseignant de votre enfant sautillant de le coller avec des pompes plutôt qu’avec des pages d’écriture.

-La présentation ludique et interactive du savoir est essentielle pour l’hyperactif. Si l’enseignant ne s’en sent pas la capacité ou si la classe est trop agitée, l’alternative est de virtualiser cette interaction ludique par des logiciels éducatifs : toute une création à développer pour cette cible spécifique.

-Enfin, la partie la moins facile : L’enfant hyperactif n’est pas un solitaire ou un contemplatif. Il est très sensible à son environnement, et particulièrement aux tensions familiales. Tout problème de couple va aggraver ses difficultés, d’autant qu’il peut s’en croire responsable, ne collant pas aux espoirs de ses parents. Ne l’isolons pas des difficultés familiales, en imaginant que cela le fragiliserait, mais au contraire faisons-le participer au coeur des discussions, qu’il faut éventuellement entreprendre. Dans cette adultisation disparaît le manque d’estime de soi fréquent chez les hyperactifs.
Le non-dit est toujours pathologique : Moins on en dit, plus c’est mal compris.

 Posted by at 21 h 00 min

  9 Responses to “Le déficit d’attention chez l’enfant hyperactif : Une maladie de société”

  1. Bonjour
    Ton billet est bien fait. J’aime beaucoup cette phrase “Revenons à notre sujet : La Ritaline n’est donc pas le traitement d’une maladie physique quelconque, mais l’adaptation d’un psychisme en pleine bio-construction aux impératifs d’un système éducatif normatif.”

    Le TDAH (car l’hyperactivité est souvent secondaire au trouble de l’attention) est un caractère et non une maladie. Ce caractère n’est pas adapté au système éducatif scolaire, et vice-versa. La Ritaline permet de modeler le caractère pour le rendre compliant. Mais les enfants hyperactifs auraient besoin d’apprendre dehors et par l’expérience, plutôt qu’enfermés et par l’apprentissage de leçons abstraites. Leur capacité à résoudre les problèmes par des solutions inattendues est remarquable (et mal notée à l’école).

    Le TDAH fournit d’excellents chasseurs et guerriers instinctifs, mais qui en a besoin actuellement ? Il est aussi un excellent trouveur (pas chercheur, trouveur), mais il n’a quasiment aucune chance d’atteindre cette fonction, car le système scolaire et universitaire l’aura éliminé avant. L’absence de TDAH dans les équipes de recherche universitaires explique en grande partie pourquoi elles ne trouvent pas grand-chose. Einstein a fait ses découvertes et élaboré sa théorie en dehors de l’Université. Cela serait-il possible actuellement ?

    Il lui reste l’entrepreneuriat, et il peut parfois devenir un Steve Jobs (qui s’est fait virer d’Apple avant de revenir). Mais il a un grand handicap : son cerveau en ébullition lui permet difficilement de finir ce qu’il a commencé…

    • Excellent développement. Un chapitre de « Sous acide » traite des digéreurs et inventeurs — ou trouveurs —. Les premiers ont une bonne moyenne dans la plupart des matières à l’école et deviennent par exemple enseignants, en bons reformulateurs du savoir. L’inventeur alterne notes excellentes ou minables, selon l’intérêt qu’il trouve au sujet. Il est imperméable au savoir qu’il n’a pas lui-même entrepris, et développe ainsi une pensée originale. Il trouve moins facilement sa place aujourd’hui dans un monde de « bonnes pratiques ». Il est plus polyvalent qu’on ne l’imagine, mais dans un ordre séquentiel. Il est par exemple inapte au boulot d’une secrétaire, capable simultanément de tenir une conversation au téléphone, de chercher un agenda, et de hocher la tête à son patron qui lui confie au même moment une tâche supplémentaire. Il est monotâche. La difficulté apparaît chez l’enfant parce que celui-ci est soumis à des stimulations nouvelles très diverses et qu’il les traite séquentiellement, ce qui se traduit par cette difficulté apparente à se concentrer.
      Un autre article sur le fonctionnement du cerveau détaille cet aspect.

  2. Bonjour,
    En lisant votre article, j’ai retrouvé le caractère de mon fils de 10 ans. Il a toujours beaucoup de questions pratiques mais l’école ne l’intéresse pas de tout. Il se praque et trouve qu’il est nul, qu’il n’arrive à rien. J’aimerai savoir comment faire une évaluation sur le fait qu’il pourrait être hyperactif et existe-t-il une autre solution que la Ritaline?
    Merci d’avance et bonne journée

    • Vous ne serez pas le seul à reconnaître ainsi votre enfant puisque, comme l’indique Dominique, c’est un caractère, très répandu chez les jeunes garçons, peut-être même une étape quasi-incontournable de leur développement.
      Il ne faut certainement pas médicaliser l’affaire si ni vous ni surtout votre fils n’en souffrez sérieusement. Certains préfèrent rejoindre la norme. D’autres s’aiment plus originaux. N’hésitez pas à lui reformuler l’article d’une façon qui lui soit compréhensible et à en discuter avec lui.
      Les solutions alternatives sont dans l’article. Vous pouvez vous faire aider du médecin de famille si l’enfant le connaît bien, sinon d’un psychologue ou d’un pédopsychiatre.

  3. La “Le TDAH ” est un véritable fléau. Pas une semaine ne passe sans que j’en entende parler ou ADHD (le terme anglais répandu de TDAH), et pas seulement les enfants. Super billet ! Merci.
    Moi, à l’école j’étais aussi TDAH, le terme n’existait pas, mais qu’est ce que je m’ennuyais à ch…. ! Les profs étaient nul à mourrir (surtout les profs d’Histoire). Bon, je m’y suis mis à étudier, parce qu’heureusement avec le temps, on rencontre des gens plus passionnés par ce qu’ils font, et le font savoir, à nous autres anciens étudiants.

    Je sais que le TDAH n’est pas encore dans le DSM (peut être la prochaine version=), mais je n’ai pas trouvé le « caractère » pour décrire les mauvais pédagogues qui ne donnent pas envie d’étudier. C’est quoi le terme pour les profs nuls? ;)

  4. Papier remarquable. Le seul problème en fait réside dans le retard scolaire, car beaucoup d’enfant hyperactifs (dont je fus ), n’ auront pas de problèmes scolaires, ils dérangeront leurs classes successives , mais passeront à l’aise les différentes étapes du système. par contre ils seront plus fragiles , plus enclins aux addictions par exemple. Le soucis , c’est quand le retard scolaire s’intensifie, alors il faut faire au mieux , et la ritaline peut être une solution. En regardant bien , elle ne devrait s’adresser qu’ à une minorité d’enfants, et en ce moment , à l’instar des anti-dépresseurs chez l’adulte en mal de vivre, il devient une solution beaucoup trop facile. hélas .
    Amicalement
    YJ

  5. Le trouble d’attention est une affection universelle chez l’homme.
    Le lecteur ne peut se concentrer sur un paragraphe si une mouche bourdonne dans le secteur.
    Le malade écoute mal le médecin qui a un bouton blanc au milieu du front.
    Le juge est d’une disposition défavorable envers un accusé à la voix plaintive et son avocat mal rasé.
    Le Petit Spirou ne peut pas écouter le cours si sa prof est en mini-jupe.
    Pourquoi lui seul est-il condamné à avaler la Ritaline ?
    C’est pô juste.

  6. [...] ces blogs nous critiquons vertement l’éducation qui tente de contraindre le rythme individuel des développements psycho-moteurs à [...]

  7. Alternative à la Ritaline : photo d’un hyperactif au sortir d’un match de rugby :

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