77 médicaments sur liste grise

Après les spécialités cruxifiées au tableau des poisons vendus par les laboratoires – Vioxx, Isoméride, Diantalvic… -, voici un wagon de médicaments suspects qui se place sur une voie de garage, car n’en doutons pas, la publication de leurs noms va faire chuter nettement le nombre de leurs utilisateurs. Vous trouverez ici un bon décryptage de cette liste. Mais comment savoir, sur le fond, quelle est l’utilité réelle d’un médicament ?

Un médicament n’a jamais guéri qui que ce soit. Il fait pencher la balance vers la guérison. Même un antibiotique ne « tue » pas les microbes. Il aide l’organisme à s’en débarrasser, principalement en empêchant leur croissance. Un médicament a toujours des effets secondaires, la plupart du temps imperceptibles. Un antibiotique modifie aussi la flore bactérienne normale du malade. Un anti-acide gastrique empêche la désinfection du bol alimentaire et diminue l’efficacité de la digestion.

L’intérêt de la prescription d’un médicament repose donc sur l’évaluation de la balance bénéfices / risques. La tâche est plutôt facile pour une maladie déclarée : Un malade atteint de septicémie risque fort de mourir sans antibiotiques. Peu importe alors les protestations des bactéries saprophytes, la survie de l’hôte est prioritaire.
Les choses sont plus délicates quand on s’attaque à une maladie non vitale, un problème dit « de confort », voire surtout un risque, quand on expose à des effets secondaires obligatoires une personne qui ne développera sans doute jamais la maladie. Par exemple, traiter un cholestérol élevé chez 50 personnes environ évite à l’une d’entre elles de faire un infarctus. Les 49 autres n’auront retiré dans l’affaire… que les effets secondaires éventuels du médicament.

La politique de séparer les « bons » des « mauvais » médicaments est ainsi fort simpliste. Une vraie démarche scientifique serait d’attribuer un chiffrement du rapport bénéfice / risque, ce que tente de faire le « service médical rendu » (SMR). Cette cotation purement médicale pourrait être assortie, dans une optique de gestion, d’un « indice de productivité médicale » incluant le coût du traitement, car si le financement n’est pas illimité et qu’un médicament coûte 100 fois plus qu’un autre… il doit le justifier par un SMR nettement supérieur.

Voici où s’arrêtent les moyens de la science, et ils sont insuffisants à répondre à une hiérarchisation correcte de l’intérêt des médicaments. Un antalgique est dit médicament de confort, ne doit donc pas déclencher des effets secondaires cardiaques, même rares. Mais les vieux douloureux à qui il permettait de démarrer le matin ne trouveront pas forcément un remplaçant aussi appréciable. Ils garderont un coeur à l’abri du risque… et aussi à l’abri d’une maison dont ils ne sortiront plus.
En fait les bénéfices d’un médicament sont aussi mal appréciés que ses risques.
Pour les risques, c’est facile à comprendre : Les laboratoires ne cherchent pas volontiers la petite bête à leur poulain. L’essentiel est de lui fournir une figure respectable. Pour les bénéfices, on les imagine plus motivés, mais la limite est méthodologique : La statistique est incapable d’apporter des réponses quand un grand nombre de facteurs sont étudiés. Les moyens demandés sont trop lourds. On peut étudier facilement une variable unique et linéaire, comme une tension artérielle, un chiffre de cholestérolémie (1). C’est une toute autre affaire de savoir à quoi attribuer une variation de mortalité, être certain que d’autres risques n’ont pas été éveillés, que le confort de vie n’est pas diminué par le traitement lui-même, que la confiance en lui du malade n’est pas entamée – une pilule est là tous les jours pour lui rappeler sa fragilité -.
Une foule de facteurs est ignorée. L’ignorance n’est toujours pas facile à avouer. Alors quand il faut rassurer, on revient à des mesures simples, manichéennes : les « bons » restent en rayon, les « mauvais » sont rangés au tiroir.

La manifestation la plus frappante du rapport bénéfice / risque est celle-ci : Les interventions médicales dans leur ensemble sont estimées aux USA comme la 3ème cause de mortalité, derrière les cancers et les maladies cardio-vasculaires. Bien sûr, pour ramener à de justes proportions cette déclaration effarante, il faudrait soustraire de ces morts toutes celles qui auraient eu lieu de toute façon, car beaucoup d’interventions se font dans l’espoir de sauver un patient condamné… oui, mais à quelle échéance exactement ? Le doute est faible pour une perforation intestinale avec décès au cours de l’opération. Il est catastrophique pour un arrêt cardiaque au cours d’une coronarographie qui souhaite prévenir un infarctus encore hypothétique.

La société a compris que la gestion du risque ne pouvait être laissée au seul pouvoir du médecin. Elle a imposé l’information au patient. Mais quelle information ? Si déjà le médecin ignore bien des choses sur ce qu’il prescrit, comment le patient va-t-il recevoir et comprendre une information exploitable sur sa balance bénéfice / risque personnelle ? S’informer exhaustivement est-il forcément une bonne façon de tenir la maladie à distance, ou aussi une façon de l’incruster dans sa vie ?

En pratique, je vous suggère une méthode empirique : Choisissez un médecin qui semble prendre la vie comme vous le faites, et demandez-lui ce qu’il ferait à votre place s’il avait la même maladie ou le même risque : Les médecins semblent dotés d’une espérance de vie correcte, et d’après les enquêtes, ne prendraient pas tant de médicaments… 😉

En annexe :

Dans les 77 : Les principaux médicaments anti-ostéoporose :

Après le traitement hormonal de la ménopause, voici les biphosphonates et le strontium (Protelos®) montrés du doigt. Ils sont utilisés dans 90% des ostéoporoses. Ne reste comme traitement « sans inconvénients » que le raloxifène, sans efficacité sur la fracture du col du fémur et chez les vieillards, et les coûteuses injections quotidiennes de parathormone. Ainsi, pour être certain de ne pas nuire, devrait-on laisser nos vieilles dames reprendre leur glissade sur la pente de la masse osseuse, avec la fracture quasi assurée sur cette piste dangereuse. Car le risque de l’ostéoporose, s’il est moins vital que des risques cardio-vasculaires comme l’hypertension ou l’hypercholestérolémie, est beaucoup plus inéluctable, et mieux corrigé par les traitements actuels que le sont les risques vasculaires.
Les biphosphonates sont sur la sellette à cause du risque d’ostéonécrose de la mâchoire après des soins dentaires. Ce risque, effectivement source de déboires prolongés, est très rare, survient plutôt pour des biphosphonates de longue persistance d’action (à prise annuelle ou mensuelle), et seulement pour d’importants travaux dentaires intervenant sur l’os, pas pour une carie. Recommandations : Préférez les médicaments en prise hebdomadaire. Stoppez le traitement 3 mois avant de gros travaux dentaires. Changez pour un autre traitement au bout de 3 à 5 ans.
Le Protelos a causé, lui, quelques décès par allergie grave. Dans ces cas, le traitement a été poursuivi malgré l’apparition d’un urticaire. Toute éruption cutanée doit donc faire interrompre définitivement le traitement. La laboratoire Servier, déjà sous les projecteurs avec l’affaire Mediator, n’est pas à la fête avec l’inscription du Protelos sur la liste des 77. Mais ce produit reste l’un des plus intéressants dans l’ostéoporose, respectant mieux le cycle naturel de l’os que les biphosphonates, et au moins aussi performant.
Ces produits peuvent garder votre confiance. L’incertitude se trouve plutôt dans leurs indications : Certaines femmes sont traitées avec trop de hâte, car les facteurs non densitométriques (activité physique) ne sont pas pris en compte et les complications sont bien lointaines à l’âge de la première prescription; d’autres ignorent ce qu’est l’ostéoporose et finiront avec des douleurs vertébrales permanentes, en ayant perdu la moitié de leur taille.

Accro au jeu et au sexe à cause d’un médicament

L’affaire : Un parkinsonien prend un nouveau traitement et sa vie devient une débauche.
Les psychotropes sont des drogues comme les autres et lèvent les inhibitions. Ils ne créent pas les désirs. Personnellement ça m’aurait embêté de devenir la vedette d’une pareille histoire… Qu’a ressenti le principal intéressé en se livrant à ses premiers écarts ? Du dégoût ? Pourquoi aurait-il persisté ? Pourquoi n’aurait-il pas écouté ses proches ? Non, il s’est offert des plaisirs longtemps refoulés, il s’est lâché. Une majorité crie à l’égoïsme, quelques-uns applaudissent. C’est l’histoire de bien d’autres exclus qui parsèment les rues, où le starter a été non pas une pilule mais le petit ballon de rouge sur le comptoir, qui n’est pas encore vraiment passé au box des accusés.
La morale, si elle est bafouée, est dans le fait de chercher des compensations excessives, niant la vraie part de soi qui s’est révélée, vouloir devenir millionnaire au tribunal, pour… une nouvelle vie de frustrations ou d’exhibitions ?

(1) en admettant que ces études soient sincères… difficile à déterminer quand la santé est une valeur comme les autres à Wall Street.

2 réflexions au sujet de « 77 médicaments sur liste grise »

  1. Le plan de sauvetage de la Sécu est en marche (Cf les 10 mesures pour sauver…). Jeter la suspicion sur le médicament en est une mesure essentielle. Il est savoureux de voir que ses initiateurs utilisent la même arme que les laboratoires dans la promotion de leurs pilules : la peur. Les uns ont distillé patiemment la crainte du risque de perdre une Santé idéalisée, les autres font passer doucement les pilules salvatrices dans le rang des agresseurs.
    Une guerre ? Non, nous sommes devenus trop conscients pour retourner sur un terrain de bataille. Notre société est devenu un champ de pendules, chacun agité par découvertes, accidents, pamphlets, hoax aussi, mais qui tendent vers l’équilibre. Le pendule du médicament atteindra bientôt le sien.

  2. Le rapport Debré-Even propose enfin des mesures qui sont des évidences pour que l’industrie pharmaceutique soit encouragée à fonctionner bien :
    -pour les nouvelles molécules, prise en compte non plus du service médical rendu, mais de son amélioration : Ainsi il devient plus rentable de chercher un médicament innovant plutôt que copier un succès de la pharmacie en lui rajoutant quelques atomes pour contourner le brevet.
    -intervention plus forte de l’Etat dans le financement de la recherche, ne faisant plus de l’intérêt commercial la seule référence.
    -par contre la désignation d’experts indépendants est discutable. Ils seront forcément en petit nombre car payés cette fois par l’Etat et non plus par l’industrie. Leurs décisions seront moins collégiales. Les intérêts commerciaux ne doivent pas forcément être éliminés du domaine de la santé, ils doivent être confrontés.

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