La formation du médecin passe par une déshumanisation volontaire.
Il faut débarrasser notre conscience du caractère sacré du corps et celui divin de l’esprit. Comment sinon assumer le destin d’êtres pensants, en sachant que l’on peut se tromper dans ses soins sans le savoir? Que tous doivent mourir, alors qu’ils viennent pour entendre le contraire?
Concourent à cette déshumanisation: Le bizutage, la cartographie et le décryptage de la machinerie biologique, le découpage de cadavres, la normalisation des patients par l’hôpital, les premiers stages d’externes où vous êtes jeté au bloc pour écarter des entrailles dont l’extrémité supérieure s’est entretenue avec vous deux heures plus tôt, enfin l’explication des échecs par des motifs bien naturels.
Nous pouvons ainsi servir des compte-rendus de garagistes sur des pannes définitives, ce qui protège notre opinion de nous-mêmes, mais, et c’est là où quelques années de séminaire seraient utiles, la famille à qui vous annoncez un décès est dans l’émotion, et les détails mécaniques de l’issue fatale résonnent parfois désagréablement dans un grand vide d’empathie. Comment se fait-il que l’on ne récolte pas plus souvent de l’agressivité, pour une conduite médicalement impeccable?
Les gens ont appris à se barricader contre le matérialisme médical.
La culture l’a intégré, car il est lisible partout, il communique beaucoup.
Nous sommes devenus très forts en description de la vie et de la mort,
mais plus nuls en philosophie?
La désensibilisation, néanmoins, est une protection nécessaire au médecin.
Il n’est pas bien difficile en général de soigner des gens eux-mêmes déshumanisés
par l’argent, la distance sociale, les clichés, les routines et des impératifs moraux triés sur le volet. Ces gens-là n’investissent pas tant sur vous. Le contrat est raisonnable. Ils vous demandent un travail de garagiste. Vous faites au mieux de votre savoir et présentez la facture.
Autrement plus difficile est le « défavorisé », dont l’individualité et la capacité d’autonomie sont faibles, dont l’univers est tellement mélangé à ceux des autres, qu’en le gardant isolé dans une cellule trop longtemps il s’arrêterait de penser.
Ces personnes ont souvent un quotidien houleux, enflammé de besoins instinctifs, de dominations ou de résignations, selon le sexe et le dressage subi. Le conflit leur est souvent naturel. C’est le conflit qui détermine et protège le centre de leur être, dans cette phagocytose permanente avec les autres.
Ces personnes sont des patients autrement plus difficiles, parce qu’ils vous confient tout, et attendent tout de vous. C’est un transfert incroyable pour quelqu’un d’un bon degré de conscience. Cela stimule terriblement notre fibre protectrice. Ce « malheureux », dont nous voyons bien mieux que lui les difficultés, loin de montrer de l’amertume, donne pleinement et naturellement sa confiance. Ce transfert est tellement puissant que la plupart abaissent leurs défenses et se mettent à ressentir joies et malheurs à la place de l’autre, mais d’une façon décuplée par rapport à l’autre, car les degrés de conscience ne sont pas les mêmes.
Une preuve de cette amplification? Les défavorisés ne se suicident pas. C’est la pression des désirs des autres dans une conscience élaborée qui peut faire éclater toutes ses défenses.
Pas besoin d’être thérapeute pour connaître ces bouffées d’empathie, qui influencent profondément nos destins.
Ne voyez pas dans ce discours un jugement de valeur. Taguer l’univers de l’autre avec sa propre vision est bien une erreur, née de la difficulté à cerner sa propre conscience. Mais cet aveuglement permanent est le moteur principal de nos interactions. Il fait partie de la vie, et crée des parcours passionnants. Encore et toujours, on voit poindre la nécessité de cette souffrance tant décriée par notre société hygiéniste.
Je vous confie donc tout ceci à titre purement personnel: N’en parlez pas.
Contre la déshumanisation, continuez à améliorer l’étendue de votre conscience, sans confondre ses limites avec celles des autres.
