Pour des centres d'accueil de la douleur

L’essentiel:
-La douleur chronique, une affaire de réglage?
-Les centres anti-douleur. La promesse de ne plus souffrir.
-Mais sans diablotin, comment identifier le Ciel?
-Le piège des antalgiques continus.
-Le prescripteur s’effacera-t-il devant l’éducateur?

corps-emprisonne
Corps emprisonnés, de Goossens

Précisons ce qu’est la douleur chronique:
Ce n’est pas la douleur récidivante, de la lésion qui guérit mais se reproduit parce que nouvel accident ou persistance du contexte qui l’a créée.
Ce n’est pas la douleur insuffisamment diagnostiquée, qui traîne parce qu’elle est identifiée trop vaguement ou à tort (1).
C’est une douleur cicatricielle, qui n’est plus liée à une lésion active, et dont l’intensité est corrélée à un dérèglement du système nerveux.

Une douleur de lésion peut durer
parce que la cicatrisation est longue
parce que l’on focalise dessus, à cause du confinement au domicile, de problèmes personnels ou professionnels, en relation ou non… mais la douleur est un ennemi plus facile à identifier…
parce qu’elle ne revient pas à zéro, à cause de l’âge ou de cicatrices précédentes,
parce que l’inactivité physique et intellectuelle crée ses propres dérèglements.

Les mécanismes normaux d’inhibition de la douleur finissent alors par s’épuiser.
Les sensations normales sont remplacées par le signal douloureux.
L’aiguille de réglage de votre système nerveux est nettement déplacée de « plaisir » vers « douleur ». Toute aggravation de la douleur l’amène à des degrés carrément insupportables, tandis que le plaisir perd de sa séduction et devient juste une absence de douleur.

Vous évitez les deux, plaisir devenu banal, et douleur rédhibitoire, pour mener une vie d’une pénibilité uniforme.

Les antalgiques, généralement donnés en continu, aggravent les choses.
Vous vous y habituez, car dans la douleur chronique il n’y a guère de nociception (douleur de lésion) sur laquelle ils puissent agir.
Ils gomment les douleurs « normales » des efforts et des nouvelles lésions, et vous n’y adaptez plus vos gestes et votre conduite quotidienne.

Une annonce catastrophique, dans les années 90, a été la promesse de ne plus souffrir.
Techniquement il y a eu confusion entre la douleur aiguë, prévisible, et les douleurs chroniques, toujours inaccessibles à la médecine tant qu’on ne sait pas recabler le cerveau.
Mais surtout philosophiquement, on a ôté tout intérêt à la souffrance. Comment apprécier la santé quand on ne connaît pas d’autres états? Peu nombreux sont ceux capables de fantasmer la souffrance pour tirer de grands plaisirs du reste. Les autres ont vite comblé le vide: ils ont recréé « l’extrême » du déplaisir en se préoccupant de souffrances auparavant bien moins signifiantes, de façon à pouvoir encore s’émerveiller de la bonne santé.

Les centres anti-douleurs n’ont pas seulement répondu à un besoin: ils l’ont créé, en quantité supérieure. Supporte-t-on mieux la douleur au bout du compte? Y a-t-il moins de « mal-portants »? La seule certitude est qu’il y a davantage de traités. Peut-on encore échapper au système (repeigneur) de santé?

La solution, vous l’avez compris, est de… (En savoir plus… pour adhérents)

(1) Cet article concerne une faible minorité de personnes douloureuses jeunes, chez lesquelles la vraie douleur chronique est rare, et l’insuffisance diagnostique fréquente. Les personnes de plus de 50 ans sont plus souvent concernées. Mais comme l’objectif n’est pas de vérifier la cause de votre douleur, vérifiez que vous avez suffisamment insisté sur cette étape indispensable, en consultant les spécialistes concernés.

This entry was posted in Nouveautés du site, Pratique médicale, Psychologie de bazar. Bookmark the permalink.

4 Responses to Pour des centres d'accueil de la douleur

  1. admin says:

    Q: Mais alors vous ne donnez plus d’antalgiques, espèce de nazi ??

    R: Le patient, devant le médecin, est dans une demande d’information, et plutôt nettement dans une demande de réassurance face à ses inquiétudes.
    Selon sa capacité à traiter les informations en détail (ou plutôt sa vision de cette capacité), son souhait de participer aux décisions va de 0 à 100%.
    Un même médecin étant rarement aussi à l’aise dans ces missions très différentes, il est généralement gardé par le patient selon son profil à abandonner ou conserver de pied ferme le pouvoir de décision.

    Personnellement je ne suis pas très bon pour décider à la place des autres.
    Je fais pour le patient ce que je voudrais que l’on fasse pour moi. Je lui demande ce qu’il veut, après l’avoir informé au mieux. Je ne dis pas « les antalgiques ne servent à rien », j’explique d’abord la douleur, ses causes et son rôle. Je demande ensuite au patient ce qu’il veut.

    Le médecin devrait être un éducateur avant d’être prescripteur. Aucun médicament n’est mieux pris que quand le patient a décidé de lui-même qu’il lui serait utile. Les bénéfices en sont additionnés d’un effet placebo d’autant meilleur et éthiquement satisfaisant que c’est le patient lui-même qui en est à l’origine, pas le médecin qui tente d’enluminer de couleurs gaies l’emballage de sa pilule DDD (2)…

    Le rôle d’éducateur est doublement intéressant: le médecin s’enseigne à lui-même, et peut se corriger puisqu’il est élève du même niveau !
    Malheureusement le médecin n’est pas rémunéré pour être éducateur. Il l’est mieux pour prendre des clichés plus intimes de ses patients pas assez cliniquement expressifs, et il se fait mieux flatter quand il ajoute de nombreux ingrédients au cocktail de l’ordonnance.

    Il répond trop souvent par un antalgique à une anxiété. Le médecin a certes beaucoup amélioré son expertise technique, mais ce sont dorénavant les seuls guides qu’il peut brandir avec un tant soit peu d’assurance, dans cette médecine du risque et du doute, tandis que Dieu s’est éteint, la Lune a perdu son mystère, la marée spirituelle a reflué et laisse à sec les grands problèmes existentiels de notre société.

    Peut-être pourrait-on reparler, dans des centres d’accueil de la douleur, de ce qui est exclu dans l’anti-douleur?

    (2) DDD Daube De Dope, une recette industrielle favorite

  2. admin says:

    Q: Que proposeriez-vous dans ces centres d’accueil de la douleur?
    Qu’est-ce qui changerait par rapport aux solutions actuelles?
    Pensez-vous réouvrir les salles de torture?
    Comment les gens viendraient-ils subir des souffrances supplémentaires?

    R: Tout le monde côtoie plaisirs et souffrances en permanence, qu’ils soient d’ordre moral ou physique. Certaines souffrances sont même endurées de bon coeur, parce qu’elles mènent à des récompenses. Beaucoup supportent un travail routinier ou physiquement pénible, un supérieur hiérarchique odieux, parce qu’ils en tirent des ressources indispensables pour eux et leur famille.

    Chez le douloureux chronique la souffrance n’a guère de compensation, elle conduit plutôt vers une déchéance sociale, et le plaisir n’est pas facile à attirer.

    L’idée est de remonter l’aiguille générale des sensations vers le plaisir, en favorisant les situations agréables bien sûr, mais aussi en redonnant des compensations à la souffrance qui la rendent plus tolérable.

    Par exemple quelques animateurs peuvent emmener un groupe de douloureux du rachis en randonnée (ce handicap n’empêche pas de marcher, même si tous les efforts sont pénibles), avec la récompense de superbes paysages et de réussir un défi certain pour des personnes très déconditionnées de la performance physique.
    Ce doit être une démarche volontaire, faisant l’objet d’un contrat entre les animateurs et les participants: On va à l’allure que l’on veut, on avale ce que l’on veut, mais il faut aller au bout.

    Q: Pensez-vous que tout le monde soit apte à subir de pareils entraînements? Ce sont parfois des grands handicapés. Que dire des personnes âgées?

    R: Les groupes doivent être conçus en tenant compte du handicap et surtout du niveau de conscience personnelle, principale condition pour obtenir émulation et entraide.

    Il est vrai que la prise en charge classique de la douleur est entièrement tournée vers l’assistance. Or ceux qui s’en sortent le mieux sont souvent ceux qui refusent l’assistance… déjà un objectif en soi.
    Comment, alors, pousser les gens à trouver les ressources en eux-mêmes? Tout le monde est-il capable de rebondir? Sans doute pas. Mais l’inconvénient de l’assistance est que, loin de mettre le pied à l’étrier, elle maintient souvent les gens dans un état… acceptable. Le patient vient chercher son opium. La vie est tolérable. Il n’atteindra pas le degré d’énervement et de désespoir qui font parfois s’imposer des mesures draconiennes, avec au bout du compte des ex-handicapés formidables.

    Les centres d’accueil de la douleur pourraient proposer des lectures d’expériences personnelles, et les groupes être animés par d’anciens patients améliorés.
    Un travail psychologique sur soi-même est toujours indispensable car, qu’il s’agisse de la douleur ou d’une vie peu conforme aux espérances en général, l’envie de modifier la situation ne peut pas venir de l’extérieur.

  3. admin says:

    En faveur de la douleur, on peut d’un côté enterrer la vieille vision de l’Eglise Catholique d’une « volonté de Dieu », d’un autre côté rappeler qu’Hippocrate la voyait à raison comme « le chien de garde de notre santé ».

    La confusion dans le discours sur la douleur vient d’un mélange entre les douleurs « utiles » et pathologiques. La douleur d’un mourant n’a aucune utilité, la douleur d’un membre fantôme non plus, ainsi que les dysfonctionnements des voies de la douleur.

    La douleur d’un traumatisme est protectrice: qu’on l’affaiblisse est souhaitable, qu’on cherche à la faire disparaître est néfaste car le malade ne sent plus la réduction progressive de son intensité qui l’aide à moduler la reprise de ses activités.

    Un traitement antalgique ne doit pas empêcher la perception d’une gradation de la douleur.

    Les douleurs de l’âge sont un piège, dont se sortent le mieux, de loin, ceux qui ne les écoutent pas. Chez les autres, les antalgiques ne suppriment pas l’écoute… toujours plus attentive, d’un système nerveux resté plus vivace que les articulations.

  4. admin says:

    Enfin, s’il existe un argument objectif pour la nécessité de souffrir « utilement », c’est l’algoataraxie ou analgésie congénitale, maladie incurable liée à l’absence de fibres nerveuses nociceptives, qui rend ces personnes totalement insensibles à la douleur: Elles doivent s’examiner soigneusement et quotidiennement à la recherche de la moindre lésion dont elles n’auraient pas été averties, mais tout n’étant pas visible (imaginez une appendicite qui évolue sans faire mal), leur espérance de vie est faible…

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>