Arrêt de travail: Le médecin manipulé de son plein gré…

L’essentiel:
-Un arrêt de travail peut durer longtemps sans que le bénéfice en soit clair.
-Le médecin n’est pas incompétent ou véreux. Il est sous influence… de son engagement.
-Une mauvaise mémoire remet plus vite en question les avantages de sa conduite initiale.
-Vraie liberté pour le conseilleur/prescripteur au bout du compte.

Situation de consultation spécialisée fréquente: Un patient est en arrêt de travail depuis plusieurs mois, pour un problème non résolu.
Réflexion évidente: Le repos l’a-t-il amélioré? Non, puisqu’il n’a pas repris son travail.
Est-il toujours handicapé au point d’en être incapable? Visiblement il le pense, puisqu’il a demandé plus au moins explicitement une prolongation au médecin (« J’ai toujours mal » est une demande implicite).

Mais qui déborde d’enthousiasme pour reprendre son travail après des semaines d’arrêt? Vous-même, ne traînez-vous pas les pieds après de grandes vacances, si vous en avez profité pour sortir de routines envahissantes?
C’est normalement le rôle du médecin d’apprécier si l’état du patient contre-indique toujours vraiment la reprise.
Pourtant le médecin a prolongé le repos, malgré l’absence d’efficacité manifeste. Il adresse tardivement le patient à un confrère spécialiste, alors qu’il n’avait pas d’autre proposition que l’attente, depuis un certain temps. Le médecin est-il incompétent? Véreux? Craint-il l’insatisfaction et la perte d’un client?

Non, dans la majorité des cas.
Le médecin est manipulé, de son plein gré, par son engagement initial.
Il a estimé, au départ, que l’arrêt était justifié. Il a pu être influencé par le patient. Ca ne fait que renforcer son engagement personnel: il a signé. Il ne peut se dédire, sauf à paraître volage et inconsistant. Cet engagement le pousse bien au-delà du bon sens, dans une conduite préjudiciable pour lui davantage que pour le patient. C’est d’ailleurs le patient qui recalcule plus souvent le bénéfice de cette conduite, et y met fin s’il y perd trop (il n’est pas en accident de travail, perte de salaire non négligeable, il réclame la consultation du spécialiste).

C’est l’un des rares avantages du manque de mémoire: Le médecin qui ne se souvient pas bien du patient (il est débordé) est mieux blindé contre les effets pervers de son engagement. Il se dira « Mais il est encore en arrêt au bout d’un mois, celui-là? » et recalculera sans attendre le bénéfice, en forte baisse, d’une prolongation. Tandis que le patient vu 2 fois par semaine… ne vous permettra pas d’oublier votre engagement.

La bonne réaction repose ainsi sur un petit travail personnel: « Pourquoi ne remets-je pas en question ma décision initiale? Cet engagement est pourtant trop coûteux. N’est-ce pas le refus de reconnaître une persévérance mal placée? Diktat de mon inconscient. Ne suis-je pas libre de décider qu’un engagement est erroné? »

Travail difficile pour un médecin, mis sur un piédestal par une grande partie des gens qu’il côtoie. Rien de tel pour conforter ses engagements.
Mais c’est en les remettant régulièrement sur la sellette que vous les affinez et les libérez. Par métier, le médecin est un psycho-sociologue instinctif. Une trame suffit pour que tout s’installe à sa place.

3 réflexions au sujet de « Arrêt de travail: Le médecin manipulé de son plein gré… »

  1. Je regrette, mais un médecin est un professionnel diplômé, qui a fait au minimum 7 ans d’études après le bac. Il connaît la déontologie de son métier, est inscrit à un Ordre.

    Les arrêts de travail bidons, je connais. En tant qu’employeur. Et les médecins qui les délivrent à la légère, j’en connais quelques uns. Dites-vous bien qu’un jour, nous les employeurs, nous la ferons enfin, la liste noire des toubibs véreux.

    Y’a largement de quoi combler le trou de la Sécu.

    1. Le message de Natan indique une âme carrée !
      Mais cet univers géométrique et manichéen tiendrait-il encore le coup, Natan, le jour où vous devriez vous occuper de la misère humaine et non plus de pointer des heures de présence?
      Toujours est-il que si votre souhait se réalise, la « liste noire des toubibs véreux » ne contiendra pas beaucoup de noms.
      Ils existent, mais ce n’est pas d’eux que l’article parle.
      Il parle de tous les médecins, et de la situation la plus fréquente, celle d’un arrêt de travail jamais complètement indispensable, jamais complètement injustifié…
      Il parle de la personnalité du médecin mis en situation de soutien, de figure paternelle, et de celle du patient qui ne saisit pas toujours les dangers de cette assistance si elle se prolonge.
      Une situation chaotique, où l’arithmétique simple du « bon » et du « mauvais » médecin n’a pas cours…

  2. Très intéressant article.
    Il met en relief une caractéristique comportementale dont chacun de nous est porteur. C’est le phénomène d’escalade d’engagement, qui est une automanipulation inconsciente. Ce phénomène est décrit dans « Les techniques de manipulation », de Robert-Vincent Joule et Jean-Léon Beauvois (Presses universitaires de Grenoble, réédition 2002).
    Comment se produit cet effet d’escalade ?
    Après avoir pris une décision, justifiée ou non, les gens la maintiennent et la reproduisent (Par exemple, réinvestissement après bénéfice médiocre) même si elle n’a pas les effets attendus. Le phénomène d’escalade d’engagement est un auto-piège auquel il est quasiment impossible d’échapper. Il consiste à persister dans une décision initiale alors qu’elle est mauvaise et qu’on ne la prendrait pas rationnellement.
    C’est précisément le cas que vous décrivez fort humblement dans votre article.
    Dans la réalité humaine, non, vous n’êtes pas libre de décider qu’un engagement est erroné. Le cerveau est ainsi fait. Cela n’a rien à voir avec les qualités morales ou l’honnêteté intellectuelle ou la rigueur médicale, quoi qu’en écrivent les commentaires précédents.
    Seul remède : changer de décideur.

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