La douleur, c'est dans la tête?

« L’intensité de la douleur dépend de la gravité de la lésion »
Si vous croyez à cette vision simpliste, lisez attentivement cet article.

L’équation se vérifie assez bien pour des douleurs aiguës. Même ainsi….
Des signaux douloureux identiques envoyés par les mêmes lésions à différentes personnes vont déclencher une intensité ressentie très variable. Le principal modulateur en est l’anxiété, et son corollaire l’attention à la douleur.
L’anxiété à la douleur est elle-même sous l’influence de multiples facteurs individuels:
-la culture: certaines visent à bannir totalement la douleur, tandis qu’à l’autre extrême d’autres la valorisent
-les convictions spirituelles: le spectre de la maladie et de la mort déclenche un effroi mortel pour certains, d’autres ne s’en préoccupent guère voire l’accueillent favorablement
-le rattachement à des évènements de la vie personnelle: une douleur du squelette est plus anxiogène si vous avez un parent décédé de métastases osseuses,
-la vision de notre intégrité corporelle: un homme peut supporter une blessure sévère et tourner de l’oeil après avoir été piqué par une minuscule aiguille,
-notre jovialité quotidienne intervient, à l’évidence: ressentirez-vous une douleur de la même façon un jour de « tuiles » que le jour où vous avez gagné au Loto? En pleine procédure de divorce ou si vous êtes en train de séduire la femme de votre vie? Si vous êtes cogné la tête en voiture à cause d’un refus de priorité ou parce que vous êtes rentré un peu vite dedans (bien obligé de vous pardonner, quitte à mettre un coup de pied dans la caisse)?

Oui, la douleur c’est bien dans la tête. C’est là qu’on l’interprète. Ce peut être un casse-tête pour le médecin de savoir quelle est la gravité de sa cause. Est-il devant un patient réticent à consulter l’homme de l’art, qui va supporter et minimiser sa douleur alors qu’il est vraiment amoché? Ou devant l’habitué des salles d’attente, au rapport complexe avec la maladie et son corps, parfois devenu professionnel de l’analyse du moindre soubresaut de son activité nerveuse.
Ces patients ont été baptisés « labyrintiques » par le Pr Schmidt, célèbre spécialiste du ventilationnisme. Pourquoi labyrintiques? Parce que le médecin s’y perd, passant d’un symptôme à un autre sans jamais trouver d’explication claire, essayant désespérément d’apporter la lumière à coups d’examens complémentaires. La sortie est sans doute dans l’inconscient de son patient mais… n’est-ce pas la grotte du Minotaure? Brrrr…

Penchons-nous sur la douleur chronique.
Les facteurs évoqués ci-dessus jouent à plein, vous l’imaginez. L’anxiété se nourrit de la durée. Des questions surgissent: « N’ai-je pas quelque chose de plus grave? Serai-je capable de continuer à travailler, à faire du sport? N’aurai-je pas des séquelles? »
Le corps lui-même n’aide pas. Dans les douleurs aiguës, des mécanismes naturels d’inhibition de la douleur se mettent en branle: perte de conscience!, sécrétion d’endorphines, stimulation de faisceaux nerveux inhibiteurs du signal douloureux. Dans la douleur chronique ces mécanismes ne branlent plus rien. La sécrétion d’endorphine s’épuise et les récepteurs saturent. Les neurones inhibiteurs se brûlent leurs terminaisons sur le bûcher de la douleur. L’attention à la douleur crée de nouvelles connexions (diffusion du mal ressenti) et fait même pousser de nouvelles terminaisons sur le site douloureux! Pas douillet, vous le devenez avec une douleur chronique.
La douleur prolongée est ainsi pour la plus grande part une activité neurologique injustifiée, « cicatricielle », une sorte de court-circuit douloureux qui n’a plus rien à voir avec le rôle avertisseur et bénéfique de la douleur aiguë, lésionnelle.
Les médicaments antalgiques, qui ciblent le signal lésionnel, perdent leur efficacité dans la douleur chronique. Les psychotropes ont un effet temporaire, mais ne sont qu’un réglage de volume général de l’activité nerveuse. Ils ne rompent pas le court-circuit et on s’y accoutume.

Le meilleur traitement est la rééducation du rôle de la douleur. 2 méthodes:
1) Diminuer le bruit de fond par les techniques de détente, relaxation, psychothérapies diverses, pour faire percevoir à nouveau ce qui est lésionnel et qui ne l’est pas.
2) Renforcer les signaux des capteurs physiques pour qu’ils émergent du bruit de fond. Techniques plus agressives mais plus rapides, employées par guérisseurs, rebouteux, manipulateurs, nazis, gourous, et par les patients eux-mêmes quand ils s’obligent à retourner à un métier difficile malgré leurs douleurs et qu’ils vont plutôt mieux comme ça.
Les relaxologues sont obligés de faire de la pub pour trouver des clients, les rebouteux et nazis n’en font pas. Un critère d’efficacité?

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