Fév 202004
 

Les français ne supportent plus le moindre risque.

Sont-ils déjà tellement heureux qu’ils ne souhaitent pas la moindre bousculade de leur train-train quotidien? Beaucoup ont toujours des désirs secrets, un besoin d’originalité et d’inattendu, d’une poussée d’adrénaline qui va casser les routines. Mais cela nécessite le sel d’une certaine dose de risque.

Or on assiste à la dictature du risque zéro.


Plusieurs phénomènes concourrent à cette évolution:

La « scandalisation » vis à vis de tout ce qui ne fonctionne pas idéalement n’est plus limitée aux discussions dans les chaumières. Bête ou motivée, elle s’affiche dans tous les médias. La Reine Démagogie se presse alors d’ordonner à nos élites intellectuelles et politiques de leur emboîter le pas. C’est ainsi que la ménagère cinquantenaire, au cerveau en majorité télévisuel, se retrouve aux commandes de la société toute entière.

L’adulte a une tendance conservatrice. Ceux qui ont la situation la moins florissante sont ceux qui s’y accrochent le plus… ce qui arrange bien les plus favorisés. Croyez-vous que voir, entendre ou lire comment vivent les autres est un facteur d’homogénéisation sociale? Vous adoptez un projet de vie préfabriqué qui s’ajoute aux routines professionnelles toujours plus envahissantes. Difficile dans ces conditions d’avoir une réflexion personnelle. Vous devenez conservateur parce que rien d’autre ne vous vient à l’esprit.

Les enfants et les adolescents n’apportent plus l’étincelle déstabilisatrice qu’avaient les générations précédentes, vampirisés qu’ils sont par la technologie moderne. En panne d’aventures extraordinaires, cocoonés par une société qui ne supporte plus la moindre claque administrée à nos chers petits, ils préfèrent de plus en plus réaliser leurs rêves dans les univers virtuels. Le monde réel et les parents n’ont plus d’intérêt que comme fournisseurs de technologie, les rapports affectifs se sont déplacés du cercle familial vers la « tribu ». Les jeunes ne sont plus un contre-pouvoir au conservatisme des adultes.

Plus aucun risque donc! Le paroxysme a été atteint avec le principe de précaution: on prévient le risque qu’il existe un risque!! Comment les français osent-ils encore sortir de chez eux? Ne savent-ils pas que le ruban goudronné qui passe devant chez eux est un affreux tueur, bien plus dangereux que n’importe quel virus exotique?? Ne devrait-on pas tous travailler reliés par des cables, confortablement nichés au sein de matrices pourvues de multiples systèmes de sécurité? Matrix est au bout du chemin, à la différence que nous nous y serons installés de notre plein gré.

La sécuritite aiguë est partout, particulièrement dans le domaine de la santé (Ah, enfin! Vous commenciez à vous demander ce que cet éditorial fait ici!).

C’est ainsi que vous allez devoir signer un nombre croissant de décharges avant de vous faire soigner. En gros, vous reconnaissez (et acceptez!) que tout ce que l’on va vous faire peut vous tuer! Avant d’avaler la moindre pilule, il est conseillé de lire une notice explicative digne d’un poison violent!

Et encore! On vous désinforme. Personne ne peut affirmer que les nombreux examens à base de radiations ionisantes que subissent les populations « bien soignées » n’ont aucune incidence sur le nombre de cancers. Pareil pour la consommation médicamenteuse générale. On peut accuser (sans preuve) la pollution environnementale, les lignes à haute tension et les téléphones portables dans cette fréquence croissante des cancers. Mais sachant qu’une tumeur est découverte en moyenne une dizaine d’années après la mutation de la première cellule anormale, les scientifiques seront bien en peine de vous dire ce qui a causé le vôtre.

Au nom du principe de précaution, revenons aux conditions de vie d’il y a cinquante années, où l’incidence des cancers était plus faible!

Etes-vous mieux informé des risques parce qu’on vous a fait signer une décharge? C’est une farce! Lisez-vous l’intégralité des conditions de vente d’un commerçant et êtes-vous persuadé d’avoir parfaitement compris leur signification? Personnellement, si c’était de pratique courante, je préférerais demander à un juriste si elles sont acceptables (sur des critères moraux plutôt que juridiques, car la justice est aussi engluée dans la sécuritite aiguë, et je choisirai alors un juriste d’une moralité proche de la mienne). Heureusement pour les actes les plus importants de la vie courante, le notaire fait ce boulot. Malheureusement et à cause de la sécuritite aiguë, les gens font de moins en moins confiance au médecin pour signer la décharge à leur place. Ce n’est pourtant pas parce que le chirurgien n’a pas fait signer ce sacré papelard qu’il devrait être attaquable, mais quand il existe des alternatives moins risquées à son intervention que le malade n’a pas utilisées… dont bien souvent le fait d’attendre.

La malade n’est plus un patient. OK. Mais le conservateur affronte une équation impossible: concilier le traitement risqué et le risque zéro. Je comprends très bien ceux qui se font opérer d’une sciatique, je ferais sans doute pareil si j’en avais une. Mais s’il y a une information à signer, ce n’est pas le risque de rester sur la table d’opération, c’est être au courant qu’au bout d’un an presque toutes les sciatiques non opérées sont guéries.

La sécuritite et le principe de précaution font des ravages dans tous les domaines, pas seulement dans la santé. En vrac, c’est à cause d’eux que vos vacances « aventure » et vos stages multi-activités se transforment en ballades familiales. C’est à cause d’eux que le prix des séjours colos de vos gosses devient inaccessible, assurances et encadrement obligent. Bientôt 3 animateurs par enfant seront nécessaires: pour le surveiller 24 heures sur 24, on ne va pas leur demander de travailler plus de 8 heures quand même!

C’est aussi la sécuritite qui pourrit la situation à l’école. Pas question pour un prof de virer un élève perturbateur sans lui tracer en pointillé la route qui mène chez un surveillant et sans installer des caméras vidéo pour vérifier qu’il ne fait pas le mur! On ne fait pas mieux comme attitude infantilisatrice pour perdre toute influence sur les jeunes. Comment garder dans ces conditions le rôle essentiel de mentor que devraient avoir les enseignants? C’est la sécuritite qui empêche à présent un instit de consoler un petit, ou de l’aider à s’habiller pendant une classe de neige, de peur qu’une langue soupçonneuse l’accuse de pédophilie…

Le plus dramatique, c’est que nos élites pensantes prennent le pli. On pourrait attendre d’elles qu’elles prennent le temps de la réflexion et tracent des limites. Que nenni! Tous sont occupés à ébarber leur discours pour qu’ils ne prêtent pas le flanc à la sécuritite relayée par les tous-puissants médias. Gare à l’enterrement pour déviance avérée! Comme tous les enfants non conseillés, les ménagères cinquantenaires (ne m’assassinez pas pour ce cliché!) errent avec de moins en moins de repères. Elles sentent confusément qu’elles n’ont pas trouvé la bonne réponse à leurs craintes, mais ne voient pas d’autre chemin que de réclamer encore plus de sécurité. Mallheureusement, elles vont trouver de moins en moins de responsables, du moins ceux qui accepteront d’être jugés sur ce type de compétence. Quand il n’y aura plus de président, de juge, de maire, de médecin, plus personne ne prendra de décision et l’immobilisme sera parfait. Le bonheur?

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