Déficit de la sécu (2)

Identifions d’abord les sources de dysfonctionnement du système de santé:

1) Les abus volontaires des médecins:

Certains considèrent la sécu comme une vache à lait. Qu’elle soit en grosse difficulté n’en raisonne pas du tout l’utilisation, au contraire: « Profitons-en tant que c’est possible, car tout va bientôt se casser la figure ». Il n’y a aucune incitation individuelle pour un médecin à bien se servir de la sécu quand il voit des collègues en abuser quotidiennement sans aucune mesure de rétorsion. Beaucoup y sont poussés par de simples contraintes économiques: quand il faut rentabiliser des investissements coûteux, scanner, IRM, bloc opératoire, remise à neuf des chambres d’hospitalisation, il faut des revenus réguliers: tant d’examens complémentaires chaque mois, tant de patients opérés. Les médecins des cliniques jouent plus ou moins un rôle de recruteur pour leurs collègues chirurgiens, qui leur renvoient l’ascenceur en demandant des avis spécialisés sur leur clientèle directe. Non pas que des malades soient opérés ou consultés sans justification, cela reste heureusement exceptionnel. Mais la frontière est ténue entre une intervention « non indispensable » parce que l’évolution spontanée sera probablement favorable, et « conseillée » parce que l’évolution n’est justement pas toujours favorable… Les malades sont très coopératifs vis à vis de genre d’abus. Même si certains s’étonnent d’avoir été radiographiés des pieds à la tête et d’avoir vu défiler tout le corps médical dans leur chambre, peu se formalisent de ces avis et explorations multiples, plutôt réconfortantes au fond.

Le summum est sans doute atteint avec les cures d’amaigrissement en maison de repos, où 4 kgs sont perdus à grands frais en 4 semaines d’hospitalisation, et souvent repris dans les mois qui suivent!

2) Le coût de gestion du système de santé:

La sécu fait partie des « mammouths » à la rentabilité douteuse. Ce n’est certainement pas la qualité de sa gestion qui fait la qualité du système de santé. Elle est « acheteur » unique pour la santé, utilise comme « fournisseurs » indifféremment tous les médecins sans aucun critère de sélection sur la qualité, et répartit au final ces « achats de soins » selon la formule « qui réclame le plus reçoit le plus »! Ce système est le dernier bastion du communisme en France, et comme ses autres manifestations voué à la désagrégation. Les patients sont encore satisfaits parce que l’on dépense sans compter, mais la plupart auront constaté que la médecine de famille n’est plus ce qu’elle était, que la personnalisation de la consultation ressemble parfois à celle du bureau des renseignements d’une gare. Il faut ouvrir le marché de la santé, que les médecins soient incités à améliorer la qualité de la prise en charge, pour des « acheteurs » plus performants que la sécu. La carte Vitale est intéressante, mais on a l’impression que la mise en place a été dirigée par des gamins idéalistes: obligation par les médecins de mettre en place la télétransmission à leurs frais, en période de blocage prolongé des honoraires… L’installation des lecteurs clés en main avec maintenance par la sécu aurait été largement remboursé par le démarrage rapide et généralisé du système.

3) Les médicaments et actes para-médicaux de confort, voire inutiles:

Certains médicaments sont retirés spontanément de la vente par les laboratoires parce que « enterrés » par un concurrent plus efficace. Mais il existe des pans entiers de la santé où il n’existe pas de médicament très efficace: l’on voit s’y engouffrer des hordes de produits à « service rendu faible », c’est-à-dire que ce sont des placebos ou guère mieux. Dans le vaste domaine des effets désagréables du vieillissement, la demande est forte, si bien que l’efficacité réduite attire néanmoins de nombreux volontaires: activateurs de la mémoire, de la circulation, réparateurs de cartilage. Leur rôle principal est de réduire le taux d’anxiété: au moins on fait quelque chose. Les médecins auraient-ils l’envie d’expliquer que le vieillissement cérébral est naturel et que l’on peut faire des exercices simples pour conserver ses facultés, bien plus efficaces que les médicaments? Auraient-ils des échantillons de bas de contention à faire essayer, ni trop moches ni trop inconfortables, en expliquant que l’on s’habitue à tout et surtout qu’aucun médicament n’est capable de faire ce boulot? En fait rien ne les y incite. On ne les juge plus sur leur capacité à assurer la bonne santé générale de l’équivalent d’un village. On les incite à faire de plus en plus de consultations courtes chaque jour, comme un boulanger doit vendre de plus en plus de baguettes à prix imposé. Alors bien sûr pour faire le complément le médecin choisit des MEP, modes d’exercice particuliers (homéopathie, acupuncture, ostéopathie, magnétisme…) à l’efficacité mal codifiée (soyons gentils), comme le boulanger fait son beurre avec ses pains spéciaux.

4) Les examens prescrits en dehors des indications:

Autour de 1 scanner sur 10 respecte les règles de bonne prescription édictées par des conférences de consensus médicales. A 200 € l’examen, vous voyez le coût de la dérive… Combien de paires de lunettes ou de prothèses dentaires pourrait-on poser pour le prix de ces photos inutiles? D’autant que tous les examens complémentaires sont concernés. Pour l’IRM, c’est la rareté des appareils qui évite l’explosion, mais à 400 € l’examen, sa prescription n’est pas plus raisonnable.

2 facteurs causent la dérive:

-les malades réclament de savoir ce qu’ils ont et ne font pas confiance à l’examen du médecin pour le leur dire. Les patients sont maintenant à l’origine de la prescription de plus de 50 % de ces examens. Soit parce qu’ils l’exigent, soit parce que leur premier traitement n’a pas marché et qu’ils mettent leur médecin en porte-à-faux: « Dites donc, si vous ne savez pas vraiment ce que j’ai, autant aller se renseigner non? ». Médecins français ne nous plaignons pas trop, il y a des pays où le patient n’attend même pas le résultat du premier traitement!

-les médecins sont mal armés pour rassurer le patient parce que souvent eux-mêmes incertains de leur diagnostic. C’est le problème d’une formation continue non obligatoire et toujours à la traîne derrière une médecine qui progresse tous azimuts, avec surtout des acquis techniques que les généralistes ne savent pas bien intégrer dans leur pratique. Beaucoup sont autant impressionnés que vous par la précision du compte-rendu d’une IRM, et vont jeter aux orties tout ce qu’on leur a appris de l’examen clinique de la région concernée. Au pire, cela devient: « Vous avez mal à l’épaule, prenez vite votre place dans la queue pour l’IRM, on va essayer un peu d’anti-inflammatoires en attendant… »

5) Les tiers-payants et les remboursements à 100%:

Ne pas savoir combien ça coûte n’aide pas à s’en préoccuper. La plupart des gens ont une mutuelle et atteignent un taux de remboursement de 95%. Mais surtout ils n’avancent les frais que pour les actes les moins coûteux: consultation médicale, acte infirmier isolé. Qui sait que son analyse de sang, ses examens radiographiques, son scanner abdominal, prescrits pour une banale fatigue, va coûter plusieurs centaines d’euros? C’est après ce bilan très rarement rentable que l’on va parler de la petite déprime qui rampe ces derniers mois, de l’inquiétude causés par tous ces pépins qui accompagnent la maturité…

6) La densité médicale fantaisiste:

Vous aurez compris que cette tribune est très libre, puisque la grande majorité du corps médical est opposé à une carte sanitaire les concernant, qui restreindrait les installations par zones en fonction des besoins, comme les pharmaciens. Cependant les cabinets ne sont pas des commerces et une petite dose de concurrence entre les médecins n’est pas néfaste. Il faut simplement éviter les rues pavées de plaques comme dans certains arrondissements parisiens et dans le sud-est: les trop petites clientèles comme les excès d’activité favorisent les approximations chez les médecins. Une clientèle rare incite à multiplier les rendez-vous pour les fidèles: renouvellement d’ordonnance à court terme, consultations « préventives » ou de surveillance à la rentabilité incertaine.

C’est la profession médicale elle-même qui devrait demander cette carte sanitaire, qui prendrait une allure autoritaire si elle provenait du ministère de la Santé. Elle aurait l’avantage de limiter les installations légales de médecins européens en situation financière moins favorable dans une Europe élargie.

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