Oct 162017
 

Dans cet article je soutiens deux positions qui peuvent sembler contradictoires : pourquoi l’homéopathie est efficace, malgré l’absence de preuve scientifique ; et pourquoi il faut la dérembourser.

Il n’existe à propos de l’homéopathie aucune bibliographie scientifique recevable, c’est-à-dire émanant de sceptiques. Rappelons qu’un concept scientifique doit être réfutable… et passer les tests de réfuteurs convaincus, non pas de gens cherchant une justification à leur pratique, ou à mettre un peu de science conciliante dans une politique marketing. Quand j’étais externe à Bichat, Marcel-Francis Kahn avait proposé à Boiron les moyens de son service pour faire une étude en double aveugle respectant les règles de prescription orientées patient spécifiques aux homéopathes. L’offre était gracieuse. Elle n’aurait pas coûté un sou au laboratoire. Il n’a pas donné suite. Les dilutions se vendaient déjà fort bien. Pourquoi menacer la poule aux oeufs d’or ?

Aucun support scientifique à l’homéopathie. Est-ce surprenant à vrai dire ? Le postulat de similitude de Hahnemann, traiter les maladies par des substances provoquant les mêmes symptômes et diluées à l’extrême, rappelle les analogies les plus simplistes que nous formulons dans l’enfance. Il m’évoque ce souvenir : un enfant entend sa mère dire, après un entretien collet-monté, que sa visiteuse était « glaciale ». L’enfant intervient : « Mais maman, pourquoi tu l’as pas mise devant la cheminée pour la réchauffer ? ». Hahnemann a conçu le même genre de mimétisme sommaire à partir d’une expérience personnelle avec le quinquina, et l’a étendu à plus d’un millier de substances. Pied de nez à l’incroyable diversité physiopathologique des maladies. Obscurantisme d’une époque où l’existence des molécules étaient encore une hypothèse. D’où est venu dans ce cas le succès de l’homéopathie ?

La popularité ne fut pas immédiate. Certes Hahnemann rencontra un succès d’estime auprès des anti-matérialistes du XIXème siècle. L’homéopathie, d’emblée déboutée par la médecine officielle, a démarré comme une religion. Hahnemann la disait « art divin ». A sa mort, l’intérêt reflua et la pratique demeura marginale jusqu’au dernier tiers du siècle dernier. Qu’est-ce qui a causé sa résurrection ? Une nouvelle découverte scientifique ? Pas la moindre ? De nouvelles enquêtes d’efficacité ? Point du tout. Une mode alors ? Mais la mode, c’est le changement, et en matière de santé quelle fut l’incitation à changer ?

Paradoxalement la période où l’homéopathie ressurgit est aussi celle de l’essor conquérant de la plus scientifique allopathie. Coïncidence ? Probablement pas. Cet élan fut accompagné par l’essor parallèle des abus, des erreurs, des enthousiasmes trop rapides, des effets adverses. Il marque également la dépossession de son corps pour l’individu. Désormais la personne est à bord d’une mécanique dont elle ne possède plus le mode d’emploi. Ses sensations sont vagues et trompeuses. Il faut, en cas de maladie, emmener le véhicule corporel chez le professionnel, seul apte à en comprendre les dysfonctionnements et interpréter les signes. Toutes les anciennes significations de la maladie, les relations avec l’histoire familiale, les causes sociales, les mysticismes, les acceptations religieuses, deviennent caduques. Il n’existe plus qu’une machinerie biologique qu’il faut prendre d’assaut par des médicaments puissants, capables de la contraindre.

Peut-être la politique de négation des effets indésirables, chez les laboratoires allopathiques, a-t-elle favorisé la résurgence de l’homéopathie. Mais plus fondamentalement ce qui a dégagé le terrain est la pauvreté de la médecine scientifique, arc-boutée sur ses procédures technologiques, à fournir une signification existentielle à la maladie. L’on tombait moins gravement malade et l’on guérissait mieux, mais il n’y avait plus aucun sens à être malade et surtout à mourir, ce que cette médecine pointue n’évite toujours pas. La crainte de la maladie et de la disparition ont grimpé astronomiquement dans l’insupportable, bien plus vite que la nouvelle médecine ne pouvait les réduire.

L’homéopathie est revenue sur la scène comme un prophète méconnu. Une religion pour laquelle la place a été entièrement préparée par une allopathie trop rigide. Malades affamés d’une médecine humaine et pas seulement instrumentalisée. Besoin totalement hors d’atteinte des études scientifiques. En utilisant les paradigmes des sciences physiques pour les affaires humaines, la science fabrique surtout de solides oeillères permettant de se convaincre qu’on rend les meilleurs services possibles à l’humanité en respectant à la lettre les références scientifiques.

Le succès de l’homéopathie repose sur son mode de prise en charge. Personnalisé. Son guide est l’individu et non plus la cohorte. Avantage et inconvénient. La cohorte est la meilleure approche pour les désordres biologiques, car ils se ressemblent étroitement d’un humain à l’autre. L’individu est une meilleure approche pour l’auto-organisation propre à chacun existant par-dessus le désordre biologique, pour l’interprétation de la maladie, ainsi que les nombreuses affections qui n’ont pas leur origine dans la biologie, mais à d’autres étages de cette auto-organisation.

La médecine biologique est en effet remarquablement médiocre en ce domaine. L’un des rôles de l’hôpital est la mise en retrait de la personnalité des patients. Un ensemble de symptômes incompréhensible en ville, parce qu’exprimé à sa manière par le patient, devient parfaitement lisible à l’hôpital, entre quatre murs blancs et devant un aréopage impressionnant de savants. Le patient se réduit à l’essence de ses symptômes. Il n’est plus « différent ». Malheureusement cela ne fonctionne guère pour les problèmes naissant justement de cette différence. L’enfance difficile, les soucis professionnels, le compagnon insupportable, les finances asséchées, tout ceci n’est pas rangé soigneusement dans des boites bien séparées à l’intérieur du crâne, à côté de la maladie. C’est pourtant le cas dans le paradigme du médecin biologisant : son étude des cohortes élimine explicitement toute référence aux critères purement individuels, différents chez tous les patients.

Dans la vraie vie l’éliminativisme s’appelle aveuglement. Un médecin ne traite pas des symptômes mais un individu complet. Notons en passant que Hahnemann était lui aussi bien imprégné de médecine réductionniste puisqu’il ne cherchait à traiter que des symptômes. L’homéopathie contemporaine n’a plus grand chose à voir avec ce qu’il a initié. Prise en charge alternative davantage que médication alternative. Pourquoi ce besoin ? Lorsque la médecine allopathique néglige d’insérer les symptômes au sein de l’individu complet, physique et psychologique, elle se fourvoie facilement. L’exemple le plus courant est d’appeler indifféremment douleur toutes les souffrances, qu’elles soient physiques, morales, ou existentielles. Prescrire un antalgique devient judicieux ou stupide. Pratique pourtant parfaitement quotidienne, dans les cabinets. Quelles conséquences quand l’interventionnisme s’appesantit au-delà du simple paracétamol ? Agression biologique ou physique inutile d’un organisme qui n’a aucun trouble de cet ordre.

La première utilité de l’homéopathie est donc : ne pas intervenir, allopathiquement. Des incidents récents font critiquer ce non-recours à l’allopathie. Il est assez amusant de voir les réductionnistes faire eux-mêmes le buzz, alors que les mêmes critiquent les dérives des réseaux sociaux quand il s’agit de résister à une politique vaccinale. Le buzz est une pente glissante, quel que soit celui qui s’y engage. Les décès par recours à l’homéopathie sont en nombre infime devant ceux provoqués par l’interventionnisme inadéquat en allopathie, qui auraient pu faire l’objet soit d’aucune prise en charge, soit d’une prise en charge alternative.

Comprenez-moi bien : par « prise en charge alternative », j’entends ici « non-prise en charge allopathique » dans le cas où celle-ci est délétère. Un certain flou règne à ce sujet. Les chercheurs scientifiques sont peu loquaces sur les indications médiocres de l’allopathie. Direction moins bénéfique à une carrière que les avancées thérapeutiques. Les laboratoires se disputent les médecins aux résultats positifs. C’est davantage par ses expériences personnelles que ses lectures scientifiques que le praticien allopathe reconnaît les limites de son efficacité. Le malade ordinaire, ayant beaucoup côtoyé des soignants satisfaits de leur pratique en toute circonstance, a appris à s’orienter lui-même. C’est le danger principal des « patamédecines », thérapeutiques sans fondement scientifique : refusées par le réseau de soins, leurs indications s’éparpillent dans toutes les directions, abandonnées au jugement du néophyte et du patamédecin, toujours confiant en son art. Les situations favorables à l’usage des médecines alternatives sont noyées dans un kaléidoscope de recherches de bien-être aussi bien physiques que mentales. Cela n’aide pas, bien sûr, à cerner ces situations favorables. Le plus grand avantage de l’homéopathie reste, face aux patamédecines concurrentes, qu’elle soit exercée par un médecin. Celui-ci sait qu’il risque une lourde condamnation s’il la choisit en dépit du bon sens. Cependant, chaque avantage ayant son revers, ajoutons qu’il est dommage que la société mette plus de dix ans à former un praticien, pour le voir se consacrer finalement à l’exercice quasi-exclusif de l’homéopathie, surtout en ces temps de disette médicale.

L’homéopathie n’a pas d’action biologique directe. Comment agit-elle alors ? Pourquoi est-elle efficace chez les enfants ? Chez les animaux ?

Le soin ne commence évidemment pas au moment d’avaler un granule ou un comprimé classique. Cela c’est la fin du soin, sa conclusion pérenne. Si le médecin allopathe a la chance d’avoir prescrit un médicament à la balance bénéfice/risque positive, la prise du traitement peut amplifier les effets favorables de sa prise en charge. Mais pas toujours. Nous avons tous l’expérience quotidienne de thérapeutiques parfaitement fondées au plan scientifique, mais amenées maladroitement dans l’univers du patient, et qui vont déclencher des effets péjoratifs. Effet nocebo. L’allopathe n’est pas aidé, il est vrai, par une notice jointe à son médicament et détaillant tous les malheurs susceptibles de punir l’aventurier qui ose vraiment sortir le cachet de son blister. La fiche ne comporte pas une tête de mort, mais une à chaque ligne. Les effets indésirables ont beau être « peu fréquents », si candidement vous les additionnez vous arrivez à un total de plus de 90%. Autant se placer un revolver sur la tempe, avec cinq cartouches dans le barillet.

Donc le médicament est la fin du soin, la séquelle parfois inquiétante, le pense-bête qui rappelle tout ce qui a été dit et fait juste avant. L’essentiel s’est déroulé avant. Interrogatoire, contexte, connaissance des antécédents, interprétation, enquêtes complémentaires, diagnostic. En combien de temps tout cela a-t-il lieu chez l’allopathe ? Combien de ce temps est désormais dévoré par le précieux outil informatique ? Est-il un progrès pour le patient ou pour la cohorte ? N’est-il pas avant tout un outil rendu indispensable par l’industrialisation de la pratique médicale ? L’homéopathie a construit son succès non pas sur sa scientificité, mais sur le retour à l’artisanat médical, le  bon pain chaud de santé cuit à proximité, par quelqu’un avec qui on peut discuter.

La prise en charge personnalisée est parfaitement comprise de l’enfant et de l’animal. Reconnaître une importance débute dans l’attention portée au sujet traité. Certainement l’homéopathie pourrait-elle même améliorer les plantes, puisque l’effet est dans la personne qui traite, avant d’atterrir chez le traité. Boiron, qu’attendez-vous pour sortir une ligne d’engrais, sans une seule molécule azotée à l’intérieur ?

L’effet placebo est merveilleux parce qu’il s’agit d’un effet thérapeutique tout à fait authentique, et ne nécessitant aucune médiation chimique. C’est une relation. Le message « J’ai envie que tu t’améliores » a des effets remarquables chez son destinataire. La relation thérapeutique comporte en moyenne 20% de transfert conceptuel et 80% d’empathie. Ce langage non verbal est compris entre adultes et enfants, entre humains et animaux, et même de manière plus fruste avec les plantes, car il est agissant chez le soignant. Aucune raison, ainsi, de ne pas retrouver les effets bénéfiques chez toute créature, surtout quand ils sont déjà dans l’oeil de l’observateur.

Tout le monde est sensible à une intention placebo, ainsi qu’à une intention nocebo. Le plus rationnel des scientifiques se rengorge s’il reçoit une empathie positive, peu importe qu’elle ne soit adossée à aucun argument logique. Tandis qu’une empathie négative, ou plus souvent l’absence d’empathie, massacre les félicitations les mieux tournées. Deux inconscients sont directement connectés. Les rouages subconscients sont en charge de toutes les fonctions corporelles. Chaque parcelle d’organe où parvient une terminaison nerveuse est rétro-contrôlé par le système nerveux central. A l’insu bien entendu de la conscience, qui a des synthèses beaucoup plus importantes à assurer que celle de ces millions d’informations discrètes. La stratification de l’organisation neurologique rend ce rétro-contrôle inaccessible à la conscience. Ce qui n’implique pas qu’il soit isolé de l’environnement conceptuel. Chaque étage subconscient reçoit et traite directement son propre lot d’informations. Seuls les stimuli plus longs qu’environ une demi-seconde sont transmis à la conscience, pour un rétro-contrôle plus sophistiqué.

L’inconscient reçoit pleinement l’intention placebo. Il est capable de réagir directement en conséquence. Fabriquer les antalgiques naturels quand l’intention d’antalgie est envoyée à travers un faux antalgique. Initier l’endormissement quand l’intention de faciliter le sommeil est envoyée à travers un faux sédatif. Etc, etc… Ce phénomène explique que l’effet placebo persiste, d’une manière inattendue, même si la conscience est avertie qu’il s’agit d’un faux médicament. Ce n’est pas la conscience qui se fait tromper, mais bien l’inconscient. Celui-ci n’est pas un « moi occulte », mystérieux et imprévisible, comme incite à le penser la vision freudienne. L’inconscient est une pyramide d’automatismes, d’autant plus conformistes et aveugles qu’ils sont bas situés dans la hiérarchie conceptuelle. Il est très facile de le convaincre qu’il faut dormir ou négliger un signal douloureux. Plus ardu de lui faire apprendre des mathématiques. Même dans ce cas, pourtant, il est efficace de donner un placebo pour stimuler l’intelligence d’un élève en difficulté. L’inconscient a cet énorme avantage de ne pas être paralysé par les représentations du soi présentes en pleine conscience, extrêmement péjoratives chez le sujet en échec thérapeutique ou scolaire.

L’homéopathie est bien une thérapeutique efficace. Mais faut-il la rembourser ? Le coût de fabrication est infime. Le prix du granule étant presqu’intégralement marge bénéficiaire pour le laboratoire, Boiron est l’industriel de santé le plus rentable de France. Existe-t-il des retombées en matière d’amélioration de l’état de santé général ? Aucune, dans le sens où il n’y a aucune recherche à entreprendre sur les placebos autre que celles fignolant la politique marketing. Il est moralement insoutenable que le laboratoire français le plus rentable le soit sur un discours fallacieux. Voyons cela de plus près.

Les homéopathes se scindent en trois groupes : 1) Les manichéens : homéopathie bienfaisante VS allopathie diabolique pratiquée par une horde de scientistes à la botte de Big Pharma. 2) Les indécis, dont l’esprit entretient une discorde quelque peu schizophrénique entre la scientificité suspecte de l’homéopathie et ses résultats avérés. 3) Les assumés, malheureusement en petit nombre, qui n’hésitent pas à avouer leur scepticisme quant à l’existence d’effets biologiques, mais qui n’ont aucun problème de conscience à prescrire un placebo.

La conscience. L’éthique du placebo. Voilà un sujet difficile, en apparence. Très peu de prescripteurs de placebo l’ont résolu. L’aveuglement par la conviction de prescrire un traitement authentique est finalement le plus confortable. Confort identique à l’allopathe qui biffe l’homéopathie d’un « non-scientifique » méprisant. Affirmons avec force ceci : tout homéopathe doit être autant au fait des avancées allopathiques que n’importe quel autre médecin ; et tout médecin allopathe doit avoir ses placebos à prescrire. Gérard Kaplan, mon ancien mentor et perspicace héraut de la rigoureuse pratique hospitalière, avait les siens. Il ordonnait du Protéosulfan dans l’arthrose, soufre associé à une petite dose d’aspirine (pas tout à fait placebo, donc). Quelle efficacité a eu ce médicament dans ses mains ! Très supérieure à des doses plus dangereuses d’aspirine. Il est d’ailleurs bien dommage que l’aspirine à dose anti-agrégante, si largement prescrite après la cinquantaine, le soit dans une indication cardiologique et non contre l’arthrose. Aucun bénéfice dans les douleurs de l’âge, puisque l’intention est une prévention vasculaire. Si l’on avait positionné l’indication comme anti-douleur de fond, une telle intention aurait bénéficié aux maux d’une large population vieillissante.

Il suffirait que le monde de l’homéopathie reconnaisse clairement l’absence de support scientifique à cette pratique pour mettre fin à la schizophrénie qui l’entoure. Coup d’arrêt également aux craintes entourant le déremboursement des produits, craintes qui en passant mettent en lumière les doutes des prescripteurs sur la fidélité des consommateurs. Doit-on s’inquiéter de l’avenir d’un traitement qui marche, quand tout le monde peut se l’offrir sans piller ses économies ? Boiron peut-il au besoin diviser par deux ses marges et rester très rentable ? Probable.

Cette question du remboursement devient crue dans un contexte de budget fermé de la santé et de recherche d’économies. Continuer à rembourser un placebo veut dire dérembourser des soins que peut-être, les patients pourront moins facilement auto-financer. La médecine à deux vitesses est une réalité. Faire de l’homéopathie une religion qui doit survivre à tout prix est contradictoire avec son idéal humaniste.

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Sep 242017
 

Je suis terrifié par ce que le corps médical a fait de la douleur. Le scoop remonte aux années 1990. « Plus personne ne doit souffrir ! ». Les gens se sont fait déposséder de leur douleur, l’ont apportée chez le médecin. Dans l’attente, confiants, qu’il la réduise en cendres. Quelques traces auraient été gardées entre les pages d’un carnet médical, en souvenir, et afin de pister ses éventuelles renaissances. Les gens seraient repartis entièrement allégés d’un énorme poids… le poids de la vie ? Et derrière elle, dans l’ombre, le spectre de la mort ? Celui qui ajoute l’insupportable douleur morale à la douleur physique. Ma mort, jugement moral de ma vie…

Qu’est-ce que la douleur physique ? Une information essentielle à notre organisme. Lien entre ses premiers étages d’organisation, la biologie, et les suivants jusqu’au contrôle central le plus élevé, la conscience. Pour un fonctionnement optimal, la physiologie doit rester dans une fourchette de stabilité. Les signaux avertisseurs assurent une réponse correcte aux incidents, accidents, agressions extérieures, dont le cerveau est prévenu par ses terminaisons sensorielles. La douleur fait partie des alertes les plus simples. On l’évalue couramment avec une échelle graduée de 1 à 10. Information surtout quantitative, certes, mais ses aspects qualitatifs existent : la douleur a différentes « saveurs », provient d’endroits différents, renseigne par son évolution. Grossière tout de même comparée aux sons et images traduites par les langages en un véritable univers conceptuel, la douleur est une information facile à rendre efficace. Le plus fruste des animaux en est capable. Même un organisme dépourvu de cerveau sait utiliser la douleur pour améliorer sa survivance. La douleur est l’un des signaux les plus décisionnaires dans le comportement, quand une foule d’aiguillages se présentent incessamment. Davantage qu’empêchement d’agir, elle est sélecteur de l’agir. Elle contribue à structurer le comportement en une efflorescence de ramifications adaptée à la diversité des évènements. Elle augmente notre contrôle sur le monde à travers cet instrument incontournable : le corps. L’intégrité physique fait la justesse de nos informations, et facilite en retour celle de nos intentions. Se priver d’une information aussi essentielle que la douleur, à propos de notre intégrité, est poser des oeillères à nos intentions. Dans un cabinet médical, la transmettre à quelqu’un qui ne peut l’éprouver mais seulement la transposer sur une réglette graduée de 1 à 10, est un pur scandale en termes de communication. Seule la personne qui éprouve perçoit toute la palette de ses variations, selon d’infimes changements de posture, de tracé du mouvement, de changement d’habitudes, d’alternances, de réentraînements.

Déposséder les gens de leur douleur fut un exploit de marketing extraordinaire, comme il en existe peu dans l’histoire économique. Il faut espérer que ce n’était pas l’objectif des médecins initiateurs, mais les faits sont là. Une partie considérable de la population s’est mise à représenter ses sensations douloureuses, au lieu de les éprouver, et à apporter ces représentations au médecin, pour qu’il les interprète, un peu comme on montre des dessins scolaires au psy pour savoir ce qu’ils révèlent sur l’inconscient de leur auteur. Tout un marché de la représentation de la douleur s’est mis en place. Des adjectifs se disputent la célébrité ; la douleur est extrême, diffuse, insupportable, permanente, suicidaire. Une nuée de traitements obscurcissent l’espace autour de la douleur, tentant de l’attirer dans leurs rets et décourageant définitivement les gens de se la réapproprier : médicaments, plantes, régimes, aiguilles, contre-stimulations diverses.

Information devenue propagande. Symptôme promu au rang de maladie. La douleur est devenue phénomène de société, gagnant un titre plus prestigieux : la maladie douloureuse chronique. Elle devient média, interaction sociale, manipulée par les proches, les internautes, les magazines santé, les professionnels de santé, les congressistes, les centres de la douleur.

Comment refuser à sa douleur ce prestige ? Nombreux sont les gens à y parvenir encore, heureusement. Nombreux sont ceux qui gardent leur douleur intime, informative, guide noyé au milieu des autres dans leur existence. Nombreux, ceux qui n’en font pas une douleur existentielle, parce leur vie n’a nul besoin de cette armature. Ils citent leur douleur quand celle-ci n’est pas ce que le contexte quotidien leur promet. Une douleur consécutive à l’effort est normale. On lui laisse le temps de disparaître. On entreprend différemment l’effort suivant, plutôt qu’arrêter de faire. On exhibe sa douleur quand on a déjà essayé en vain de négocier pour la faire disparaître, ou que d’emblée elle est inconnue, dépourvue de motif.

Pour les autres, qui se sont fait exproprier de leur corps et de leurs sensations, la situation est souvent catastrophique. Beaucoup se comportent comme s’ils habitaient un modèle inconnu d’appareil locomoteur, dont on aurait oublié de leur fournir la notice. Gestes imprécis, hésitants, saccadés, agressant les tissus au lieu de stimuler leur régénération habituelle.

Dans le large réceptacle offert à la maladie douloureuse chronique, il est possible de déverser les autres affections raccrochées de près ou de loin à la souffrance. En particulier la douleur psychologique, morale, sociale, professionnelle, religieuse. Toutes les violences, les inconforts, les incompréhensions qui n’ont pas un droit explicite à la parole et grondent en silence, face à des mutismes sociaux. Ni la nième dispute avec un conjoint, ni l’entretien sec avec un patron, ni la confession, si le vote électoral, ne permettent à ces souffrances de s’exprimer librement. Le conflit s’enfouit, se sublime dans la douleur physique, devenue enfin respectable, présentable, importante.

Les pourfendeurs idéalistes de la douleur ont créé de toutes pièces une génération de souffrants qui ont pris l’habitude de brandir la douleur physique comme étendard de toutes leurs protestations. Comment des médecins ont-ils pu se fourvoyer à ce point ? Il suffisait d’une nuance. Il suffisait de dire « L’inutilité de la douleur doit être bannie ». Cessons de la rendre stérile, en la laissant continue et maximale dans une sciatique aiguë ou une néoplasie. Redonnons-lui ses propriétés informatives. Redonnons de la vie à travers une sensation évolutive, dynamique, décisionnelle. Et pour qu’elle conduise aux justes décisions, regardons, derrière la sublimation, ses véritables micro-mécanismes.

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Sep 212017
 

La physiopathologie de la SPA n’est pas encore correctement identifiée. A priori elle est différente des maladies dites auto-immunes, maladies de la reconnaissance du « Soi biochimique » où existe des anticorps dirigés contre de mauvaises cibles, appartenant à l’organisme. Rien de tel dans la SPA. Cette maladie est étroitement associée à la présence de l’antigène HLA B27. Mais il ne s’agit pas d’une sensibilisation du système immunitaire à cette molécule. Les particularités biochimiques du B27 pourraient perturber la fonction normale de la cellule : anomalies de repliement des protéines ou formation d’homodimères entravant la présentation normale des antigènes et stressant l’induction du phénomène inflammatoire cellulaire, en particulier la production de l’IL23.

Si cette hypothèse est juste la SPA serait plutôt une maladie auto-inflammatoire qu’auto-immune. C’est-à-dire qu’elle est causée par une excitabilité excessive de l’inflammation cellulaire normale, en particulier au voisinage des enthèses (les ancrages des structures péri-articulaires sur les os), plutôt que par une production d’anticorps anormaux.

Toutes les personnes porteuses du B27 n’étant pas atteintes de la maladie (le B27 est présent chez 8% de la population), il faut des cofacteurs déclenchants. Ceux-ci pourraient être des agents microbiens particuliers, et le microbiote intestinal est le premier suspect (association de la SPA avec les maladies inflammatoires intestinales). Il semble également que des anomalies de la perméabilité intestinale facilitent la pénétration de certains germes (ou de leurs antigènes).

Au final la SPA fait partie de ces maladies qui sont des dérèglements insidieux, d’origine multi-factorielle (avec des cocktails de causes variables selon les personnes), ce qui est très gênant pour en supprimer l’origine. La politique actuelle est de faire les réglages personnalisés nécessaires pour rendre la maladie quiescente, à l’aide de multiples outils qui vont des anti-inflammatoires standards aux biothérapies. Les traitements sont remarquablement efficaces, au point qu’une SPA qui continue à être douloureuse malgré une prise en charge adaptée n’en est sans doute pas une, ou souffre d’une autre cause associée, fréquemment d’une fibromyalgie.

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Sep 122017
 

Le médecin n’a plus guère le choix. Assistant numérique obligatoire. Pas vraiment à cause d’une administration ayant pourvu chaque patient d’une jolie carte à puce (bien pauvre en données). Mais parce que les bénéfices sur la pratique sont devenus incontournables. Énormes tiroirs de fiches comprimés dans une petite tablette. Mobilité, connectivité, sauvegarde. L’intelligence artificielle mouline déjà les ordonnances pour éliminer les associations stupides. Combien d’erreurs d’autre nature rayera-t-elle bientôt des fichiers ?

Malheureusement à l’heure de s’informatiser le médecin n’est pas aussi bien servi que dans les autres métiers de l’information. Des géants se sont imposés dans la bureautique par leur polyvalence et leur convivialité. En matière de logiciel médical, rien de tel. Le paysage reflète l’individualisme des praticiens : mosaïque de petits logiciels comptant quelques centaines d’utilisateurs dans le meilleur des cas. On imagine facilement que jamais il n’aurait été rentable de mettre un bataillon de programmeurs à améliorer leurs interfaces utilisateur. Et malgré tout les logiciels, faiblement distribués, menacés en permanence d’être abandonnés, sont pour la plupart fort onéreux.

Un critère majeur de choix, dans ces conditions, est la longévité du produit. Sur Mac, le choix était initialement maigre. Prokov bénéficiait d’un quasi monopole avec Médistory. J’avais moi-même développé un fichier de patients sous Hypercard aux débuts de l’informatique médicale, mais avec l’apparition de Vitale et les certifications, le temps manquait pour faire évoluer le logiciel. Je me suis donc rabattu sur Médistory.

Et dès les premières heures d’utilisation, ma stupéfaction fut extrême. Sur la plate-forme réputée pour sa meilleure interface utilisateur, son intuitivité, l’homogénéité des commandes entre logiciels, Prokov a réussi à greffer une usine à gaz rappelant les pires exemples des vieux PC.

Prenez une fonction aussi simple que « commande-F ». Vous avez toujours recherché aisément ce que vous souhaitiez dans n’importe quel logiciel Mac, n’est-ce pas ? Hé bien dans Médistory vous y perdrez vos cheveux. Savoir quels patients vous avez vu hier ou lesquels prennent tel médicament sur lequel vient d’être publié une mise en garde, relève des compétences d’un programmeur professionnel.

Ébranlé, vous vous dites qu’il faut investir un peu de temps dans la connaissance du logiciel. Vous suivez une formation. A la fin de la journée et en ayant notablement augmenté le pourcentage de caféine de votre organisme, vous pensez avoir enfin percé à jour la tortuosité du concept d’une recherche ou d’une synthèse. Votre ordination a lieu le soir même et vous retournez prêcher la bonne parole à vos patients. Mais au cabinet vous parlez médical et non langage machine. Une semaine plus tard si vous n’avez pas fait vos exercices de réapprentissage quotidien du logiciel, tout est oublié. Issue caractéristique d’un logiciel conçu pour forcer votre esprit et non s’adapter à lui. Anti-philosophie du Mac. L’outil censé être à votre service vole en fait le temps que vous devriez consacrer au sujet, c’est-à-dire le patient.

J’ai continué des années sur Médistory comme un prisonnier enfermé dans sa cellule. Investissement financier lourd, difficulté du transfert de fichier, pas d’alternative assez enthousiasmante pour déclencher votre évasion, et surtout manque de temps pour s’en occuper.

Terrible regret que la flemme m’ait poussé à continuer avec le logiciel lors de l’association avec trois collègues. Je les ai vus peiner à leur tour, regretter leurs fiches cartonnées. J’ai perdu en fait bien davantage d’heures en maintenance informatique car les bugs en réseau sont fréquents.

Finalement j’ai craqué. Pas à cause du logiciel lourdingue, que j’avais fini par gérer au sein d’outils plus conviviaux. A cause des gens de Prokov, Kaufman & co. Paranoïa et suffisance, slogan chez l’éditeur. Quand vous faites une remarque sur les défauts du logiciel, on vous répond : « Ayez la foi, c’est le meilleur du monde ». Si vous devez réinstaller le logiciel parce que vous avez décidé de changer d’ordi, il faut supplier des semaines qu’on vous débride une licence que vous avez pourtant payé un prix conséquent. Modèle marketing moyenâgeux. Service méprisant.

Adieu, mister K. Vous irez noyer d’autres que nous de votre fatuité. Depuis que je ne regarde plus à travers l’opacité de votre logiciel je vois mieux les patients.

Mar 262017
 

La douleur est initialement le signal d’une lésion de l’organisme. Information particulièrement utile. Qui met immédiatement en action des réflexes d’auto-protection. Que le slogan « Plus personne ne doit souffrir » soit devenu populaire dans les années 90 a été une catastrophe pour la gestion de nombreuses maladies chroniques, aboutissant à des dépendances graves aux antalgiques majeurs. Ce slogan doit être restreint aux douleurs aiguës temporairement insupportables, ainsi qu’aux douleurs lésionnelles insolubles (cancers invasifs) : ce sont les situations où les médecins doivent distribuer leurs boites de morphine sans réfléchir.

La douleur initiale est également une information utile par son intensité. Aiguë, elle me signale un dégât important. Je dois être très attentif à protéger l’endroit, à le mettre au repos, à chercher la posture qui diminue l’intensité de la douleur.

Modeste, la douleur me signale plutôt un phénomène irritatif : dysfonctionnement plutôt que dégât, répétitivité gestuelle qui sollicite constamment le même endroit. Le repos, ici, est au contraire défavorable : il ne change en rien l’automatisme de mouvement responsable, diminue le tonus des protections articulaires actives (les muscles) s’il se prolonge. Je dois modifier ma manière de faire, varier mes activités quotidiennes et mes postures. Les maladies professionnelles musculo-squelettiques sont fréquentes chez les travailleurs statiques, très « robotisés » dans leurs postures. Tandis que ceux donnant l’impression de danser sur leur poste de travail rencontrent rarement des problèmes, pour une tâche identique.

La douleur initiale, aiguë ou modérée, est causée par une inflammation locale. Ce phénomène a mauvaise réputation, car il inclue la libération de composés algogènes, donc crée la douleur. La majorité des gens ont alors le réflexe de prendre un anti-inflammatoire, parce que la douleur est pénible. Mais l’inflammation est aussi le processus réparateur de l’organisme. Il comprend plusieurs phases : exsudative (invasion du site par les cellules de l’inflammation), résorption des tissus lésés, cicatrisation. Une douleur aiguë signale une inflammation vive et donc efficace : résorption et cicatrisation sont très actives. Si l’endroit est protégé de nouveaux dégâts, la guérison est certaine. Une douleur modérée indique au contraire une inflammation modeste. Paradoxalement les dégâts moins sévères peuvent persister plus longtemps, parce que la réaction de l’organisme n’est pas suffisamment vigoureuse. Dans certaines pathologies (enthésopathies = lésions de la jonction os-tendon), le traitement le plus adapté est d’agresser l’endroit par des séances d’ondes de choc, c’est-à-dire de réveiller temporairement l’inflammation locale.

Une douleur initiale aiguë ou modérée peut persister au-delà de plusieurs mois. On l’appelle par convention « chronique » à partir de 6 mois. Elle peut correspondre à des lésions mal prises en charge : erreur de diagnostic, traitement inadapté (dont le repos prescrit à tort), contexte professionnel entretenant la lésion, etc…

Elle peut aussi ne plus être purement nociceptive (liée à un signal lésionnel) mais liée à la gestion de la douleur par le système nerveux central. Aucune douleur n’est purement psychologique mais aucune non plus n’est purement le signal d’une terminaison sensible. Il faut un cerveau pour interpréter cette douleur. Les douleurs « compréhensibles » sont traitées normalement en tant qu’informations utiles par le cerveau. Des douleurs incohérentes perturbent ce traitement.

Les anomalies dans la douleur chronique peuvent siéger à de multiples niveaux. En partant du bas de la hiérarchie de l’auto-organisation du système nerveux que j’ai baptisée ‘Stratium’, on peut rencontrer successivement :

-une diminution des contre-stimulations nerveuses qui écrêtent naturellement la douleur aiguë (c’est en renforçant ces contre-stimulations qu’agissent de très nombreuses techniques antalgiques, mésothérapie, acupuncture, palpé-roulé, thérapies thermiques…)

-un épuisement des hormones du stress qui change les équilibres des informations sensitives reçues de la périphérie par le système nerveux central, créant un fond douloureux permanent majoré fortement par la moindre lésion même bénigne. C’est le mécanisme de la fibromyalgie. Le traitement est une meilleure gestion du stress et de l’anxiété, mais aussi de récréer un contraste entre douleur lésionnelle, douleur irritative, et même plaisir ! (ce qui n’est pas évident : les cabinets médicaux ne sont ni des chambres de torture ni des lupanars 😉

-à peu près au même niveau intervient encore la génétique : il semble que la sensibilité centrale à la douleur varie selon l’hérédité.

Par ailleurs des signaux nerveux puissants et répétitifs créent des « autoroutes » dans les voies nerveuses, ceux de la douleur comme les autres. C’est un avantage pour un sportif qui travaille inlassablement ses gestes pour les rendre plus fins et plus rapides, mais cette sensibilité exacerbée est un inconvénient avéré si le signal afférent est une douleur. Ce phénomène explique les deux dysfonctionnements suivants :

-une douleur « décisionnelle » dans le comportement, c’est-à-dire qui influence les moindres aspects de l’activité quotidienne, les projets à court terme voire à long terme. C’est généralement le rééducateur fonctionnel qui devient l’observateur indépendant permettant de corriger ces automatismes inconscients perturbés.

-une attention excessive à la douleur, lui attribuant une célébrité néfaste. Piège tendu aux gens bloqués entre quatre murs par la maladie, empêchés de poursuivre leurs oeuvres habituelles.

-une douleur apportant des bénéfices secondaires en termes de relations familiales : personne âgée choyée par ses enfants, toute personne dont l’existence est morne, dans une impasse, étouffée par des névroses mal résolues, peut retrouver de l’importance en ayant besoin d’aide. La douleur chronique est le symptôme le plus subjectif qui soit.

-une douleur apportant des bénéfices secondaires en termes de relations sociales et professionnelles : bien sûr il ne s’agit pas des personnes les plus impatientes de reprendre travail et projets personnels. Bien des gens se lassent de leur métier, ont des difficultés avec leur hiérarchie, ne se sentent pas valorisés au travail, se sentent défavorisés par rapport à des collègues. Le phénomène touche volontiers des cadres supérieurs, dont le degré de protection sociale est parfois tel qu’ils gagnent deux fois plus pendant un arrêt de travail (syndrome du « revenu paradoxal »).

Cette classification n’est pas faite pour dénoncer des « simulateurs » qui n’auraient pas de réelle raison d’avoir mal, mais au contraire pour expliquer que de nombreuses douleurs ne sont plus seulement physiques, sans pour autant être « psychogènes ». Les véritables simulateurs sont rares. L’esprit est utilitaire et est conduit vers certaines solutions selon les pressions du contexte. « J’ai toujours mal » est fréquemment une meilleure option que « Je n’ai plus mal », même si la lésion physique initiale est guérie. Des dysfonctionnements séquellaires sont possibles à n’importe quel niveau de la hiérarchie que nous venons de voir.

L’intérêt de cette enquête hiérarchique vous paraîtra évident : traiter une douleur au niveau nociceptif (par des antalgiques) quand elle se situe à un autre échelon, ne sert strictement à rien (sinon à rendre insupportables les effets secondaires des médicaments, car aucun bénéfice n’en est retiré). De même, prendre en charge socialement une douleur chronique quand une lésion irritative persiste ou quand un automatisme anormal s’est installé (boiterie…) est voué à l’échec. Les sciences universitaires ne formant les médecins qu’aux maladies du premier niveau (physique), c’est leur expérience et la connaissance pas seulement clinique et radiographique de leurs patients qui leur permet d’agir conjointement sur les bons leviers de prise en charge. Tout est possible tant que la douleur n’est pas devenue un symbole sacré (auto-entretenu) dans l’univers de la personne.

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Jan 022017
 

Emmanuel Maheu vient de publier une revue de la littérature à ce sujet sur JIM.fr, dont vous lirez ci-dessous les conclusions. La qualité de son résumé est excellente, mais les études elles-mêmes sont navrantes d’indigence, nous expliquerons ensuite pourquoi. En résumé, les critères utilisés, âge, stade radiologique, index fonctionnels, ont le tort de de ne pas définir pour autant différentes formes anatomo-cliniques de la gonarthrose, et ainsi d’être aveugles aux sous-catégories dans lesquelles la visco-supplémentation est particulièrement efficace, ou devrait utiliser des protocoles spécifiques, ou est inutile.

Laissons la parole à Maheu :

« En conclusion, que peut-on retenir ?
1/ Comme le disent les auteurs du consensus cité plus haut (15), le traitement par injections d’AHIA doit reposer sur une indication  « positive » et non pas « par défaut » du type, « je n’ai rien de mieux, donc je propose ce traitement ».
2/ On manque de données solides permettant d’identifier les patients susceptibles d’être les meilleurs répondeurs au traitement par injections intra-articulaires d’AH (10), par défaut d’étude systématique des facteurs prédictifs de réponse et par défaut de phénotypage des patients dans les essais cliniques ou les études de suivi.
3/ Des quelques données actuellement disponibles ressortent les facteurs suivants :
• Il vaut mieux traiter des patients radiologiquement peu évolués (même si il est possible de proposer ce traitement à des patients sévères (10, 15), notamment quand la prothèse n’est pas souhaitée ou est contre-indiquée) ;
• Il vaut mieux traiter des patients vraiment symptomatiques, c’est-à-dire douloureux et/ou ayant une gêne fonctionnelle réelle, appréciée par exemple, par un score de l’index de Lequesne ≥ 9/10 ;
• Il semble aussi que le traitement performe mieux chez des patients actifs, et plutôt «jeunes» (moins de 60 ans), ce qui n’exclut évidemment pas de traiter les patients plus âgés. Cette donnée incite simplement à proposer probablement plus tôt que nous ne le faisons actuellement un traitement par injections d’AH aux patients. En bref, ne pas trop attendre pour proposer le traitement, une fois les symptômes de gonarthrose avérés.
• La réalisation de l’injection par voie latéro-patellaire garantit sans doute une meilleure réponse thérapeutique.
• La présence d’un épanchement semble être une mauvaise  (voire une contre-indication), puisqu’il est alors raisonnable de préférer, avant un éventuel traitement par AHIA, l’injection d’un corticostéroïde pour bloquer la phase inflammatoire.
4/ Enfin, il semble exister un consensus dans la communauté rhumatologique sur le fait que la réponse à ce traitement est en oui / non, et que l’on doit exiger au minimum 6 à 9 mois, voire un an d’amélioration symptomatique vraie pour juger que l’on a une bonne réponse chez un patient donné. »

Dans ma pratique quotidienne, les résultats de la visco-supplémentation n’ont rien à voir avec le tableau en demi-teinte brossé par ces études. La différence est même si caricaturale qu’elle jette un trouble profond sur la valeur de notre méthode scientifique classique à ce sujet. Une telle méta-analyse rappelle un peu celles sur les traitements de fond oraux, les anti-arthrosiques symptomatiques d’action lente (AASAL), qui peinent à les départager des placebos. Ce que corrobore l’expérience quotidienne. Mais avec la visco-supplémentation la situation est toute autre. Les résultats sont spectaculairement contrastés : la plupart sont miraculeux (de l’avis des patients), certains sont nuls, d’autres bons mais brefs. Très peu finalement de résultats « modestes », qui au contraire forment la majorité des « succès » des AASAL. D’où provient donc une telle inadéquation entre l’enthousiasme très mesuré de la littérature et les patients qui supplient quotidiennement mes secrétaires de leur trouver un créneau pour une injection ?

Une précision est nécessaire d’emblée : je pratique rarement la visco-supplémentation isolément, surtout lors d’un premier traitement. L’association d’anesthésique local et d’anti-inflammatoire cortico-stéroïdien est quasi systématique. La littérature n’établit pas de recommandation consensuelle à ce sujet, pour différentes raisons :
1) Les produits injectés ne sont pas toujours parfaitement bio-compatibles. Certaines suspensions stéroïdiennes modifient la polymérisation des hyaluronates injectés (diminution potentielle de leur viscosité).
2) Les études tentent d’apprécier l’effet de la visco-supplémentation isolément des autres. Elles ne comportent pas en général ce type d’association.
3) Il est souvent admis que les anti-inflammatoires et les hyaluronates s’adressent à des phases différentes de la douleur arthrosique. Il faudrait donc un délai entre les deux.
4) L’un des intérêts potentiels des hyaluronates est l’épargne corticoïde, dans une pathologie chronique qui nécessite la répétition des injections. L’association épargne-t-elle quelque chose ?

Je répondrai à ces objections dans un instant. Ma première critique concerne en fait les études elles-mêmes, qui mélangent toutes les arthroses rencontrées sous le terme de « gonarthrose commune », se contentant de les analyser avec des paramètres physiques généraux (âge, sexe, poids, stade radiologique, index fonctionnel) et non avec une idée précise de la lésion anatomique et du contexte lésionnel. De fait, ces paramètres ne permettent guère de créer des formes anatomo-cliniques de la gonarthrose, qui sont pourtant le fondement d’une personnalisation de la thérapeutique pour chaque cas rencontré. Imaginez que vous traitiez toutes les polyarthrites rencontrées par le même immuno-modulateur, qu’il s’agisse d’une polyarthrite psoriasique, d’un lupus, d’une maladie coeliaque, etc… Sommaire ? C’est bien ce qui se passe dans la gonarthrose « commune » avec les critères actuellement employés.

Les lésions du genou mécanique permettent pourtant d’individualiser des tableaux anatomo-cliniques très spécifiques. Rapidement (l’ordre est arbitraire et reflète l’âge d’apparition) :
1) La chondropathie oedémateuse pure, rarement symptomatique sauf sur la rotule.
2) La fissuration méniscale isolée incomplète.
3) La fracture méniscale complète.
4) L’ostéochondrite.
5) La chondropathie chronique de surcharge.
6) La poussée de chondrolyse.
7) La méniscopathie dégénérative chronique.
8) La chondropathie ulcérée avec douleurs de fissuration sous-chondrale.

Ces tableaux diffèrent parfois drastiquement sur des critères majeurs quant à la conduite thérapeutique : circonstances de survenue, agression ponctuelle ou chronique des surfaces articulaires, capacité de régénération du cartilage, morphotype et axes des membres inférieurs, habitus, proprioceptivité. La visco-supplémentation peut être, selon les cas, centrale dans la prise en charge ou une mesure d’appoint synergique avec d’autres. La tester isolément dans la « gonarthrose commune » est donc un non-sens scientifique.

La physiopathologie du genou mécanique est la séquence suivante : lésion de la structure fibrillaire du cartilage (qui est une gélatine armée de fibres) par des contraintes excessives, modification de la consistance du cartilage, dilacération, production de débris, inflammation synoviale réactionnelle avec captation des débris et hyperproduction de synovie, qui perdure tant que la libération de débris persiste, amincissement du cartilage, moindre résistance aux contraintes par la suite. Entre ces phases de dégradation s’intercalent des périodes où la réparation cartilagineuse a été suffisamment efficace pour lui redonner une bonne tenue mécanique. Le ménisque est particulier par son rôle dans la congruence des surfaces articulaires : sa lésion entraîne une instabilité ; les micro-mouvements de dérapage articulaire sont très agressifs pour les cartilages. Il en est de même pour les lésions ligamentaires. La rotule est particulière par la minceur de son cartilage, la riche innervation de l’axe antérieur du genou (douleurs exacerbées), et la contrainte de cet axe sur le fonctionnement de la rotule.

Les traitements s’adressent à des phases différentes de cette séquence physio-pathologique : diminution des contraintes au stade de chondropathie oedémateuse, lavage au stade de chondrolyse aiguë, anti-inflammatoires locaux dans la synovite chronique, visco-supplémentation dans la prévention d’un nouvel excès de contraintes et sur les dérapages des surfaces articulaires. S’ajoutent les traitements ciblés : résection d’une lésion méniscale, correction d’une désaxation rotulienne, gainage des lésions ligamentaires.

Prenons le tableau 6) « poussée de chondrolyse » : classiquement il est conseillé faire indépendamment et successivement : lavage / injection d’anti-inflammatoires / viscosupplémentation / reprise des activités. Ce protocole n’est pas le plus pragmatique : pas assez de médecins spécialisés, délais entre les rendez-vous (une visco devrait intervenir 1 semaine après le lavage), répétition des injections dans le genou, effet moins spectaculaire des traitements entrepris séquentiellement (un effet rapide est le meilleur moyen de ne pas installer des troubles proprioceptifs). Tout peut être effectué en une seule séance : ponction (éliminant le liquide produit en abondance par le genou, avec ses débris chondraux et ses facteurs pro-inflammatoires, ce qui est un équivalent relatif du lavage), injection de corticoïdes (puissance et durée d’effet à adapter en fonction de l’importance clinique de l’inflammation et du caractère récidivant ou inaugural de la crise), viscosupplémentation (avec au moins 5 à 6 ml de produit assurant un remplissage articulaire minimal) pour limiter immédiatement les agressions sur les surfaces en mauvais état, mobilisations articulaires (vérifier la congruence méniscale et chondrale, décompresser le compartiment médial souvent très serré dans les varus), repos relatif (éviter la charge statique mais garder le mouvement, qui stimule les mécano-récepteurs des chondrocytes).

C’est le protocole le plus spécifique, complet, et demandant des compétences variées au thérapeute, auquel participe efficacement la viscosupplémentation. Le tableau 6) est le plus difficile à traiter, surtout quand la chondrolyse s’auto-aggrave (les débris chondraux et les facteurs pro-inflammatoires du liquide synovial accentuent les dégâts du cartilage, réalisant parfois une gonarthrose destructrice rapide). Malheureusement il est souvent mal traité, parce seule une ponction est réalisée, ou au contraire un anti-inflammatoire est injecté sans ponction, ou le repos est mal conseillé (trop ou pas assez pénalise), ou le geste est considéré inefficace parce que réalisé une seule fois (la production de débris dure encore quelque temps et il faut répéter 1 ou 2 fois un anti-inflammatoire seul mais plus puissant type Hexatrione), ou l’absence de mobilisations du genou empêche le patient hésitant de percevoir le retour de la fonction : il ne s’auto-améliore pas. Dans les cas difficile, le chirurgien intervient pour un lavage arthroscopique avec régularisation des lésions les plus instables. Trop souvent la visco-supplémentation est oubliée dans les suites : c’est pourtant un genou fragilisé qui va tôt ou tard recommencer à poser des problèmes. Les hyaluronates sont le seul traitement dont le mode d’action peut être crédité d’un effet préventif.

Les autres tableaux anatomo-cliniques nécessitent des protocoles différents, où la viscosupplémentation n’est pas toujours utile ou efficace. Intéressante dans les lésions méniscales débutantes, elle est palliative ou inutile dans une fracture méniscale instable. Indication à arthroscopie d’emblée. Les arthroses évoluées du sujet âgé, où l’os sous-chondral ostéoporotique est fissuré, sont une médiocre indication des corticoïdes et hyaluronates. Prothèse ou éviction d’appui par canne. Les chondropathies chroniques avec surcharge (surpoids ou station debout permanente au travail) ne seront que temporairement améliorées par la visco. Nécessaire intervention de la diététicienne ou du médecin du travail. La rotule est améliorée par la viscosupplémentation, mais les produits ne restant pas dans ce compartiment, il faut revenir au protocole classique d’injections espacées de 10 à 15 jours pour les 3 premières puis 1 par mois pendant 6 mois. Détente et recentrage de l’axe antérieur obligatoire dans l’intervalle.

Revenons sur les critiques des protocoles associatifs :
1) Bio-compatibilité des produits : la dépolymérisation éventuelle des hyaluronates est accessoire. Les molécules ne restent pas bien longtemps libres et intactes, de toute façon. Elles sont absorbées et réutilisées par les synoviocytes. L’effet de dilution du foyer inflammatoire est important (et conservé). Les résultat de l’association sont en pratique excellents.
2) Les études analysant la visco-supplémentation seule sont aveugles aux effets synergiques, essentiels dans le genou mécanique.
3) Nous avons vu les avantages non négligeables du protocole mono-injection dans la réalité du quotidien.
4) Les corticoïdes sont effectivement faciles à épargner grâce aux hyaluronates, sans être bannis. L’injection d’1/3 d’ampoule d’Altim a très peu d’effets secondaires, même répétée, et permet de conserver la fonction chez des personnes en phase temporairement évolutive de leur chondropathie, ou inopérables.

Pour ceux intéressés par davantage de détails, tous les protocoles sont précisés dans la section adhérents du site. Ce qui est important à retenir est ceci : l’application d’un protocole uniforme à l’ensemble des tableaux cliniques du genou mécanique noie les résultats attribuables à la viscosupplémentation, au point qu’elle peut sembler un traitement d’appoint. L’expérience quotidienne montre que c’est totalement faux. Les conclusions de l’article en référence, même si elles sont parfaitement fidèles à la littérature scientifique actuelle, sont des généralités ne permettant qu’une personnalisation très grossière de la prise en charge pour chaque patient. Dommage pour une articulation aussi importante et amenant fréquemment à consulter que le genou.
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 Posted by at 12 h 59 min
Mar 262016
 

Les deux feuillets les plus internes des méninges sont adhérents sur le cerveau parce qu’il n’est pas sensé valser dans la boite crânienne. Tandis que les racines nerveuses issues de la moelle épinière doivent parfaitement libres, en particulier sur les parties les plus mobiles du rachis, qui peuvent les étirer considérablement. La perte de ce mouvement pose des problèmes graves. Par exemple les personnes touchées par une fibrose péridurale post-opératoire souffrent en permanence d’une sciatique insupportable.

 Posted by at 13 h 46 min
Mar 202016
 

Fuyez les « meilleures façons de dormir ». Bien que nous ayons la même anatomie générale, chaque individu en est une version particulière, en particulier au niveau du système locomoteur, postural, et même sur la manière dont les trajets vasculaires et nerveux s’accommodent du voisinage de structures potentiellement agressives (os muscles fascias).

Nos particularismes ne s’arrêtent pas là. Nous mettons en place des habitudes pendant l’enfance et notre organisme y est adapté. Changer arbitrairement une façon de dormir peut entraîner des problèmes inattendus.
Par ailleurs certains d’entre nous présentent des problèmes que d’autres non pas. Inutile pour ces derniers de tenir compte des précautions des premiers. Par exemple si vous avez un cardia en bon état, quel intérêt d’adopter une position anti-reflux ?

Ecoutez ce que votre corps vous raconte. Méfiez-vous des sommeils trop profonds, quand vous êtes complètement épuisé : cela supprime les vagues émergements de la conscience entre 2 cycles de sommeil ; or ils sont indispensables pour accéder à une impression de position inadaptée et la changer (souvent aucune n’est favorable une nuit entière).

Seule habitude à essayer de changer : dormir la tête sur le bras relevé. Cela comprime les tendons de l’épaule entre tête humérale et acromion, entraînant leur dévascularisation et leur fréquente rupture chez les gens âgés. Si cette habitude est difficile à abandonner, essayez de changer le degré de rotation du bras d’une nuit à l’autre (on peut envoyer la main vers l’avant ou l’arrière).

Il est parfaitement possible de dormir sur le ventre. Certes cela oblige à une rotation cervicale qui peut être excessive. Pour l’éviter, il suffit de se mettre un oreiller voire deux, assez épais, sous le tronc du côté où regarde la tête, pour mettre le buste de 3/4 plutôt qu’à plat.

 Posted by at 6 h 08 min
Fév 132016
 

Une variante dans le complexe majeur d’histocompatibilité provoque la surexpression d’un gène appelé C4, selon une étude de McCarroll, comparant l’ADN de près de 29 000 schizophrènes à 36 000 témoins. Un excès de C4 au niveau des connexions synaptiques réduit leur nombre. L’élagage synaptique est un processus normal de maturation du cerveau pendant l’enfance, cependant l’augmentation du C4 rendrait cet élagage excessif.

Dans notre conception pyramidale du fonctionnement de l’esprit, les couches profondes de l’auto-organisation conceptuelle perdraient en fusion et en cohérence. Cette trouvaille expliquerait bien le début tardif de la maladie, habituellement à la fin de l’adolescence.

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Déc 242015
 

Les neurosciences inondent la médecine aussi bien que le grand public d’études bien senties sur les rouages cachés de nos comportements. Après la litanie d’enquêtes nutritionnelles ayant conduit le lecteur ordinaire à remplir son assiette comme si elle trônait au milieu d’un laboratoire, voici venue la même déferlante d’analyses de nos habitudes dramatiquement aveugles. A se demander comment chacun trouve ses chaussures le matin. Inquiétons-nous, non pas des conseils pertinents qu’il faut savoir dénicher dans cette logorrhée neurocognitive, mais de l’absence de théorie de l’esprit capable de les unifier. Malgré les moyens financiers énormes placés dans une approche purement neuroscientifique du cerveau humain, cette discipline ne nous fournit aucune explication de la formation et du fonctionnement de la personnalité. Qu’il ne faudrait pas réduire à une somme d’habitudes.

Expliquons-nous à l’aide d’un exemple tout frais : prenons deux articles se succédant ce mois-ci dans la revue Cerveau&Psycho, référence pour la vulgarisation des neurosciences :

reseau-mental

Le premier « Testostérone, l’hormone des justiciers », raconte que l’hormone préférentielle du mâle, réputée pour amplifier l’agressivité, est en fait associée également à l’honnêteté, l’altruisme et la générosité. Le second, sur les trucs des prestidigitateurs, démontre que dans certaines conditions (bien connues des professionnels de la magie), une personne occulte facilement un objet dans son champ visuel, et ce indépendamment de la partie où se fixe son attention. C’est-à-dire que si le magicien laisse tomber la pièce qu’il tient dans une main, peu importe que le regard du spectateur soit fixé sur cette main ou sur l’autre, il ne perçoit rien de la manoeuvre, la plupart du temps.

Ces deux enquêtes sont étonnantes. Elles semblent aussi solides l’une que l’autre. Pourtant elles se contredisent. L’une indique la façon dont notre esprit fonctionne, l’autre ne la comprend pas et nous fait tirer de fausses conclusions.

L’étude enrichissante est la seconde : elle montre un biais neurocognitif faussant la justesse des informations traitées par la conscience. Les illusions optiques forment le gros bataillon de cette catégorie. La conscience a un faible rétro-contrôle sur le traitement visuel. Les centres intégrateurs de la vision ont pour rôle de fournir une information cohérente et digeste. Les compromis qu’ils effectuent pour cela peuvent, dans des conditions heureusement inhabituelles, travestir la réalité. La connaissance de ces exceptions par la conscience ne permet pas de changer l’image perçue, mais de corriger leur interprétation.

Dans la première enquête, la testostérone n’est pas une information traitée par les centres sensoriels, elle est modulation du traitement d’une pulsion instinctive, présente en permanence dans la « motorisation » du psychisme. La testostérone n’est un déclencheur ni d’agressivité, ni d’honnêteté, ni d’altruisme. Dans la pyramide auto-organisée qu’est notre esprit, telle que nous l’avons décrite dans Stratium, la testostérone est un acteur majeur du niveau biologique, à sa base, tandis que les concepts moraux sont situés bien plus hauts, et séparés du premier par une multitude de petites indépendances. L’impulsion primitive, très en-dessous de sa transformation en concepts élaborés, est une incitation individualiste. Débouchant, à travers la pyramide organisée du Stratium, sur des ressorts de comportement associés de manière cohérente : agressivité (faire reconnaître l’existence de son individualité), responsabilité (s’attribuer la propriété de ses actes), assurance personnelle, altruisme (extension du sens de responsabilité à autrui à partir du moment où il a une bonne assise personnelle ; on verra par exemple surtout l’agressivité associée à la testostérone chez l’enfant, pas encore l’altruisme).

Le chemin emprunté par les pulsions amplifiées par la testostérone varie considérablement selon les personnes, à cause de tous les niveaux d’indépendance traversés. Ce qui nous conduit à la diversité observée : impossible de prédire le comportement d’un individu d’après son taux de testostérone, contrairement à ce que suggère l’enquête entre ses lignes. Statistiques générales inapplicables à l’unité. Information ne rendant guère service à une conscience, contrairement à la seconde enquête, où le biais neurocognitif est quasi-systématique, et où l’étagement du traitement de l’information, du stimuli visuel à l’accès conscient, est pris en compte.

Quelles conséquences tout ceci peut-il avoir sur la pratique médicale ?

Dans « Stratium » et le plus récent ouvrage « Diversium », nous avons pointé les effets désastreux de l’absence de théorie cohérente de la personnalité sur la médecine. Le praticien formé à l’université se débrouille assez bien avec les maladies purement restreintes à l’étage biologique du corps humain : domaine dans lequel il tend à se réfugier, et à s’enfermer, derrière les barrières salvatrices des guidelines. Dès que la maladie influence ou se fait influencer par les étages supérieurs du système nerveux, s’étendant vers la psychologie, le praticien devient dépendant de son intelligence sociale et émotionnelle personnelle, qualité pour laquelle il reçoit une rémunération inconstante… formée essentiellement d’empathie !

Or cette prise en charge multi-étagée est fondamentale pour une perspective exacte de l’état de santé du patient. Le réductionnisme biologique a conduit à inventer des maladies dont on ne trouve pourtant pas la moindre trace à cet étage, comme la fibromyalgie, avec un coût énorme pour les organismes sociaux. Démission de la médecine.

« Stratium » encourage à mener une consultation innovante : identifier le niveau d’origine d’une pathologie, et ses retentissements sur les niveaux adjacents. Sortir des paradigmes simplistes du « tout biologique » ou « tout psychique ». Tout problème est entièrement physique certes, mais le Corps n’est que la fondation d’une pyramide neurologique auto-organisée de façon complexe. Une simple boiterie retentit sur les automatismes de posture, et grimpe jusqu’à l’image de Soi. Réciproquement une dépression entraîne des troubles physiques, le corps ayant besoin de mouvement pour conserver des automatismes compétents. A quoi cette dépression est-elle réactionnelle ? Comment l’évènement incriminé a-t-il été traité ? Comment sont réglés les « outils » d’évaluation que sont l’anxiété, la logique, les différentes émotions ? Tout un champ d’enquête que nous confions à notre intuition, parfois avec bonheur, parfois avec des résultats médiocres parce que nous superposons nos propres étages conceptuels à ceux de la personne qui nous fait face.

 Posted by at 14 h 58 min
Déc 222015
 

Existe-t-il à ce jour une sérieuse Théorie du Tout ?

Nombreuses candidates, explorant chacune une facette spécialisée de l’existant… pas une seule ne relie tout. Elles se répartissent en 4 grandes catégories : mystiques, scientistes, humanistes, épistémologiques. Comment unifier ces systèmes de cohérence, quand chacun se présente comme discipline fondamentale de la pensée. Le mysticisme ignore superbement les découvertes scientifiques ; la science appelle Théorie du Tout une unification du monde physique qui réduit l’homme à un tas de particules élémentaires ; l’humanisme au contraire s’attache exclusivement aux contenus de la conscience, sans s’inquiéter de leur provenance ; enfin les épistémologues manquent de connaissances fondamentales assez poussées pour faire la leçon aux scientifiques.

David Chalmers affirme qu’en premier ressort, une vraie théorie du Tout ne peut se fonder uniquement sur les lois physiques, doit inclure la relation entre les processus physiques et l’expérience consciente. Pas de possibilité d’édifier une telle théorie sans comprendre, déjà, comment fonctionne la conscience.

Diversium-blogCette prescription est à la base du livre « Diversium, une théorie de Tout et de Toujours ». Le défi : respecter les données scientifiques, inclure notre outil à élaborer un espace conceptuel : l’esprit, enfin relier et non pas évacuer les suggestions théologiques ou philosophiques. La force de notre approche est son interdisciplinarité. Chaque spécialiste peut y trouver de nouvelles réponses car elle est, avant tout, un mode de pensée innovant.

La coeur du livre se déroule ainsi :

—Théorisation du fonctionnement de l’esprit humain, en accord avec les recherches neuroscientifiques les plus récentes : principe d’une pyramide auto-organisée dont les étages produisent une complexification croissante des concepts (assimilables à des lois d’organisation stratifiées), passant du biologique au mental, du réflexe à la réflexion.

—Extension du principe de stratification à l’organisation des niveaux successifs de la matière (partie de la pyramide allant des particules élémentaires jusqu’à notre système neurologique), ainsi qu’à l’organisation sociale (partie au-dessus de nos esprits individuels, qui en sont le support).

Toutes les disciplines sont ainsi concernées par cette théorie, dont l’apport essentiel est de n’enfermer aucune dans un cadre préétabli. Au contraire elle protège l’indépendance de leurs paradigmes respectifs. Le Diversium est une machine à diversification. Le niveau supplémentaire d’organisation que nous pouvons ajouter à notre pensée aussi bien qu’à la société se gagne en considérant toutes les alternatives et en les mettant en conflit.

Il ne s’agit donc pas d’une tentative d’enterrer ces conflits sous une théorie hégémonique mais presque de les exalter, afin d’aboutir à la meilleure issue, qui peut-être aussi bien une harmonisation, un dualisme ou la célébrité d’une solution nettement supérieure aux autres, colonisant le niveau d’organisation considéré.

Ce nouveau mode de pensée encourage à identifier le niveau du Diversium où s’ancre le paradigme que l’on veut utiliser. Un paradigme est un langage descriptif des lois d’organisation d’un plan spécifique. Sa puissance peut s’étendre aux niveaux adjacents mais s’épuise par l’addition des indépendances que forment ces strates. Par exemple le modèle standard règne en maître sur les particules quantiques, nécessite des corrections pour s’adapter à la réalité macroscopique, et n’explique en rien nos conduites humaines, beaucoup plus haut situées dans le Diversium. A cette altitude, chacun peut concevoir sa propre théorie de la personnalité, et survivre.

Notre mode de pensée stratifié résout de nombreuses impasses contemporaines de la connaissance, aussi bien en physique fondamentale, en médecine, en sociologie, en spiritualité.

Enfin cette théorie du Tout explique comment s’extraire elle-même du problème de la circularité.

En dix volumes, pensez-vous ? Non, seulement 30.000 mots…

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Sep 272015
 

Question posée sur Jim, comparant la modération très musclée de sites comme Futura Sciences à des chartes plus élastiques. Sujet méritant une large audience…

Un forum est un défouloir. On peut y dire n’importe quoi, et également réagir. N’est-ce pas un meilleur endroit pour le faire que dans la rue, avec ses poings, ou même dans une soirée entre amis, quand l’ambiance s’envenime parce que l’on s’est engagé sur un sujet politique difficile ? A l’instar d’un jeu vidéo violent, le forum expulse l’agressivité hors de soi. Il est le chiotte des opinions radicales ; c’est là qu’on vient les déféquer. Et le rôle du modérateur est de tirer la chasse. De diluer un peu cette merde malodorante.

Pour trier le bon grain de l’ivraie, existe un autre support : le blog, et ses commentaires triés par l’auteur : gardés s’ils apportent quelque chose de constructif à la discussion, éliminés s’ils sont hors sujet ou un coup de gueule sans intérêt. Les internautes se sentent propriétaires d’un forum public et supportent difficilement que l’on efface leurs commentaires ; ce n’est pas le cas pour l’espace privé d’un blogueur. Quand vous recherchez une information de qualité, vous êtes attentif à qui la donne, critère plus important même que la réputation du site. Personnellement je m’abonne à des fils de news choisis. Un forum n’est pas l’endroit où s’informer. Plutôt à fréquenter quand on a un peu de temps à perdre, et pour avoir une vision particulièrement exhaustive d’un sujet, et alors il faut accepter la faible rentabilité du temps passé à arpenter les messages inconsistants pour extraire les rares qui ont une valeur.

Si tout le monde a conscience du rôle de chacun de ces médias, alors il est possible de tout laisser dire. La présence de WC publics diminue la pisse épandue librement dans la rue.

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Sep 242015
 

La médecine libérale est en train de mourir de la confraternité.

Mutations profondes dans l’entreprise capitaliste d’aujourd’hui. Les frontières hiérarchiques s’estompent. Plus d’étages de commandement empilés en pyramide jusqu’au président-pharaon dictant son humeur du jour. Chaque membre de la structure est désormais un petit entrepreneur libéral, soumis à une unique contrainte : la définition de son poste de travail. Il existe une aire de tâches dont il est responsable. S’intéresser à toute activité secondaire en lien avec ses centres d’intérêts est possible. Néanmoins la priorité est toujours d’avoir son propre jardin tenu avec la meilleure efficacité.

Chaque façonnier est exigeant sur la qualité des matériaux fournis. Aussi bien fournitures, instruments, que services recueillis auprès des collègues. Chaîne collective. Pas de produit raffiné avec des pièces défectueuses. L’entrepreneur individuel est attentif à son environnement de travail. En retour, ses associés ont le même droit de regard sur la qualité de sa production.

Une firme moderne n’est plus l’association d’un vampire gras et prétentieux suçant les carotides d’ouvriers dociles, aux gestes mécaniques. Elle est une galaxie d’étoiles collées les unes aux autres, s’envoyant des nuages de gaz brûlants qui excitent leur propre activité. L’énergie collective croît, ramène davantage de gains, que les financiers de l’entreprise, lorsqu’ils sont avisés, partagent équitablement.

Une résurgence du communisme tel qu’il aurait toujours du être pensé : au sein d’un petit groupe et non d’une nation.

Qu’est-ce que la confraternité ?

C’est le respect envers une personne exerçant le même travail que soi. Louable. Auto-valorisant, puisque l’on reçoit la même chose. Malheureusement existe un sous-titre invisible : « peu importe la façon dont ce travail est exercé ». Oui, la confraternité c’est accorder considération à quelqu’un parce qu’il est placé sous la même bannière que soi, et non pour sa valeur intrinsèque.

La confraternité est un fossile abandonné par l’ère de la société rigoureusement hiérarchisée. Lorsqu’il suffisait d’être bien né pour se voir accorder importance et célébrité, l’humanité se divisait en 3 espèces : plèbe, aristocratie, et strate intermédiaire de ceux cherchant à échapper à l’une sans pouvoir accéder à l’autre. L’appartenance à une caste outrepassait les qualités personnelles. Le « poste de travail » englobait la vie entière de l’individu. Il fallait être un bon serf ou un duc éclatant. Cochon de ferme ou paon prétentieux. Cela aurait pu fonctionner si nous avions effectivement appartenu à des espèces différentes. Malencontreusement apparaissent des cerveaux brillants dans les taudis et des simiesques dans les palais. Que ces derniers aient trop dirigé les affaires du monde fut le début de la révolution démocratique — sans doute pas le système ultime, mais c’est un autre sujet —.

confraterniteBien protégés par un Ordre conservateur et des politiciens hésitants parce que toujours susceptibles de devenir patients, les médecins sont restés une aristocratie désorganisée, hébergeant dans ses rangs le meilleur et le pire. Une caste de barons faisant chacun la loi dans son castel. Vivant certes de ses services. Mais s’il y eût une époque où les clients insatisfaits pouvaient proposer leur maladie à un concurrent, actuellement tous les praticiens ont bien trop de travail pour s’inquiéter de l’évaluation par leurs patients. Tant qu’ils suivent les « guidelines », personne ne peut leur causer le moindre embêtement. Quand on pense que ces règles de bonne pratique ont été vendues comme protection des malades ! Gabegie.

Peut-on penser que la médecine libérale fonctionne comme une entreprise moderne, chaque homme de l’art pointilleux sur la qualité du travail de ses correspondants ? Non. Parce que cela fonctionne à sens unique. Prenons un fournisseur de soins spécialisés, de haute qualité ; il est l’un de ces aristocrates élitistes dont nous parlions ; mais il possède les moyens de ses prétentions ; que du positif pour la chaîne de santé. Exige-t-il en retour la même compétence de ses adresseurs ? Des patients bien sélectionnés, préparés, envoyés ni hâtivement ni tardivement ? Rare.

Tabou de l’évaluation en matière d’exercice de la médecine. Profession retranchée derrière les difficultés pratiques pour éviter que l’on vienne visiter ses donjons, explorer les fosses où sont enterrés les échecs thérapeutiques. Difficile, l’évaluation ? Pourtant tout soignant connaît avec une exactitude étonnante la compétence de ses correspondants dans les différents domaines. Il sait particulièrement bien l’indiquer à un proche. Quelle magie intuitive utilise-t-il donc pour annoter aussi précisément son carnet d’adresses ?

L’autre tare qui fait boiter l’entreprise de médecine libérale est l’absence de critère de productivité, de toute contrainte quant à l’utilisation des moyens financiers.

Je lisais récemment la révolte d’une jeune généraliste, Fluorette, contre la pression administrative des caisses. Joliment écrit mais aveugle à l’historique de sa situation. Rengaine du gentil médecin dévoué à ses patients face à l’immonde Sécu aux préoccupations technocratiques. Le tort ne revient-il pas aussi à ces médecins soucieux d’éthique et en même temps peu préoccupés de ce qui se passe autour d’eux, dans les cabinets des confrères, comme si nous étions une armée de saints ? Le tort ne revient-il pas à cet Ordre soucieux de perpétuer le statut de caste plutôt que de son impact sur la société ? Résultat : une petite délinquance médicale rampante, sur les actes, les arrêts, les auto-prescriptions d’examens coûteux, l’oreille complaisante aux laboratoires. De grandes déclarations, au sujet de l’intérêt des patients, cachant des revendications purement financières et égocentriques. Depuis 30 ans les médecins se dépêchent de traire précipitamment un système profondément laxiste en se demandant si ce n’est pas sa dernière année d’existence. La plupart se moquent de son décès. Ils sont à l’orée de la retraite. Jamais les médecins n’ont entrepris ce qui est le plus élémentaire pour une entreprise libérale de santé : un audit, une évaluation des pratiques, une amélioration de la productivité, une présentation des résultats au service financier de façon à cogérer avec lui les fonds investis. C’est pourtant ainsi que profite au mieux du système l’utilisateur final : le patient, qui est aussi l’actionnaire.

Les médecins sont englués dans la confraternité, en fait une fraternité à la con, synonyme d’aveuglement volontaire aux pratiques litigieuses de ses collègues, de manière à ce que les siennes soient pas non plus examinées de près.

Ainsi ont-ils perdu tout pouvoir sur l’organisation de leur métier, n’ont-ils aucune influence sur la gestion globale du système de santé, sont-ils obligés de geindre par l’intermédiaire de syndicats catégoriels pour obtenir des revalorisations d’honoraires, et ont-ils provoqué l’instauration d’une inquisition technocratique pour surveiller la moindre de leurs ordonnances.

Les médecins, enterrés dans un système de santé fortement hiérarchisé et cloisonné. Statut de cadre supérieur enviable. Aucun pouvoir, cependant, sur la direction. S’isoler est s’interdire un droit de regard sur les autres rouages. Alors que le médecin, en charge du coeur de l’entreprise Santé, la relation soigné-soignant, est de très loin le mieux placé pour harmoniser cet objet individuel avec l’intérêt collectif.

Continuerons-nous à pester contre le gardien de square ou allons-nous co-gérer avec lui l’utilisation de la pelouse ? Pouvons-nous rattraper 20 ans de retard, la faute à nos confrères aînés, trop piédestalisés pour s’élever davantage et se regarder exercer ? Les jeunes feront-ils faire mieux, redonneront-ils le goût de la médecine de famille à leur génération ?

En effet cette médecine-là n’a pas perdu une once de sa formidable nécessité. Si l’attrait chute, c’est parce qu’elle s’est laissée enclavée, comme un fonctionnaire de guichet à qui l’on déconseille d’être trop familier.

 Posted by at 9 h 33 min
Sep 212015
 

La dépendance est classiquement définie par la perte de liberté de s’abstenir malgré la conscience des dommages occasionnés par la consommation. Que veut dire « avoir conscience de quelque chose » ? Est-ce simplement se l’être entendu dire, ou l’avoir intégré dans son identité ? A quel niveau de celle-ci (même sans adhérer à la théorie polyconsciente, impossible de faire de celle-ci un passeport rangé dans un tiroir de l’esprit) ? Quelle distance avec l’automatisme démarrant l’usage de la drogue ?

Action et expérience. Idéalisées par le mode de pensée individualiste. Productives quand la personnalité a la cohérence nécessaire pour en tirer bénéfice. Dans le cas contraire ce peut être un effondrement, ou un boulet définitif accroché au pied du Stratium, cas de la drogue, addiction très bas située vers le biologique.

La part collectiviste de l’évolution personnelle est représentée par l’Observateur. C’est le dialogue entre lui et l’identité polyconsciente qui détourne des accidents les plus graves de l’existence, ceux que l’on ne souhaite pas aux enfants auxquels nous tenons, même étant partisans intellectuels de la diversité.

Ces accidents ne sont pas toujours faciles à identifier. Fumer son premier joint peut sembler anodin. L’une de ces expériences « nécessaires » pour un individualiste aveugle. Bien souvent, c’est le début d’une pente glissante. Impossible pour le descendeur de freiner. Dès lors l’accident est bien le fait de s’y être engagé.

Quel est l’objet de la dépendance ? Hypothèse primitive : la drogue elle-même. Focalisation, ensuite, sur l’effet recherché par la drogue (« l’expérience vécue sous psychotrope », Stanton Peele, 1982). Expériences comportementales, enfin, montrant que la force de l’habitude est telle qu’elle outrepasse la disparition du plaisir. Le mode d’accès à la récompense, dans la dépendance, est devenu une large autoroute neurologique, impossible à ne pas emprunter, peu importe la satisfaction réelle que l’on y trouve. En polyconscience, la drogue est une Persona géante, attachée à chaque facette de l’agir. Ce qui nous ramène à l’hypothèse primitive : la Drogue décide de s’auto-administrer.

La vision libertaire de l’addiction commence par un présupposé : que l’acte permette à l’individu de faire une expérience, éprouver, tant du plaisir que de la douleur et des inconvénients de franchir les limites. Interférence entre soi et le monde. Construction de son identité propre, résultat des négociations entre les pressions environnementales et son histoire personnelle. Un résultat propriétaire, dit-on.

Cette vision acquière une justesse croissante quand le squelette identitaire a commencé à durcir. Tandis qu’elle est totalement candide quand on est en présence d’une identité infantile. L’acte n’est pas fait par un esprit libre, c’est-à-dire suffisamment cloisonné de son environnement. Il est réalisé pour répondre à la pression de groupes d’intérêt qui changent radicalement à l’adolescence. Le groupe « parents » est remplacé par le groupe « potes ». Le premier est d’autant plus occulté qu’il n’a pas le loisir d’assurer une présence permanente (les deux parents travaillent), que l’adolescence est poussé à l’individualisme de plus en plus tôt (un pseudo individualisme qui est de rejoindre en fait plus rapidement la superconscience ado). L’adolescent ne choisit pas réellement ses potes, il s’agrège à ceux qui ont les mêmes références, vecteurs de succès ou de rejet. On s’agglomère par la réussite ou l’échec scolaire, par les signes distinctifs corporels, par les goûts musicaux ou vestimentaires. Cette nourriture identitaire étant symbolique de profils particuliers, elle est moins émancipatrice que conformiste du groupe auquel on se sent appartenir. Lorsque la drogue est initiatique dans le groupe, l’adolescent ne « choisit » pas d’en faire l’expérience, il se conforme à une épreuve d’entrée. Pire, quitter le rituel équivaut à se scinder du groupe. Ce n’est donc pas une expérience dont il peut se libérer d’un simple « Je n’aime pas ». Sa liberté est déjà aliénée. Volontairement, dira-t-on. Délicate frontière : à partir de quand l’aveuglement individualiste passe-t-il de starter à ensevelissement ?

Un starter ne doit pas rester tiré trop longtemps. Moteur étouffé.

La finition de la personnalité adolescente n’est pas le seul facteur important. L’autre, plus essentiel encore, est la ténacité des Observateurs environnants, et en particulier ceux des parents. Facile pour les adultes analysants et en situation personnelle stable de prendre un peu de distance vis à vis des expériences malheureuses de leur progéniture. Se convaincre que l’erreur est didactique, rester au soutien, encaisser les années difficiles… on anticipe un avenir plus rose avec une excellente probabilité. Qu’en est-il des parents vivant au jour le jour, confrontés à un présent perpétuellement agressif, des rémissions fragiles ? Ces Observateurs-là disparaissent rapidement de la Psociété adolescente, ou y sont infantilisés. Ce n’est plus le parent-guide, mais le parent-perdu. La victime à ne pas imiter. Pour ces géniteurs sans prise solide sur la réalité, l’enfant qui s’auto-gère est un souci en moins. Peu importe quelles règles il s’est choisit. A la société de contrôler. Mais celle-ci préfère en appeler à la responsabilité individuelle quand ça l’arrange et ne se préoccupe guère de remplacer les éducateurs défaillants.

Constatons au bout du compte que tous les acteurs du drame de l’addiction ont un comportement parfaitement utilitaire ! Chacun est cohérent dans son système de référence, en réponse aux pulsions fondamentales qui escaladent son Stratium. D’où viennent alors les dysfonctionnements ? Pourquoi n’est-il pas plus simple d’empêcher les dérives individuelles ?

Avec une vue d’ensemble il n’est pas certain que, collectivement, le système soit dysfonctionnant. L’esprit humain se référant à des contrastes, ce sont les destins ratés qui lui indiquent le meilleur chemin. Voie ne restant pas royale éternellement. D’autres « ratés » la déplacent. La société traversée est elle-même en constante évolution.

Néanmoins si nous pouvons être, conceptuellement, partisans de la diversité, nous ne souhaitons pas le rôle de référence négative à ceux qui nous sont chers. Dilemme. Comment se comporter, en tant qu’éduquant, pour ne pas nuire au caractère propriétaire du destin de notre progéniture, tout en l’amenant en terrain sûr ?

J’avais dans un livre précédent opposé la politique de l’enceinte à celle de l’élastique. L’« élastique », c’est le parent qui s’oppose immédiatement à tout comportement qu’il estime nocif pour son enfant, avec une force proportionnelle à sa dangerosité. L’« enceinte », c’est dire : « Tu peux expérimenter tout ce que tu veux, mais les limites sont ici ; voici, pour l’instant, les interdits que tu ne peux pas franchir ». Le « pour l’instant » est très important, appuyé. Sinon, bien sûr, c’est une tentation irrésistible. Probablement les interdits seront-il essayés malgré tout, mais alors le parent doit se montrer intraitable dans la punition. Le rejeton acquiert ainsi la notion que l’univers n’est pas constamment gentil. Un dragon peut se cacher derrière cette enceinte, emplie d’empathie.

La version complète de cette politique éducative est de placer une succession d’enceintes, depuis le parc du nourrisson jusqu’à la triade d’interdits encore essentielle à l’adolescence : drogue-alcool-tabac. Ces enceintes s’ouvrent les unes après les autres, chaque étape initiatique franchie. Au final le premier joint peut être allumé en compagnie des parents. L’instant ne sera pas anodin. Pas une simple « expérience ». Mais l’accession à la possibilité (rien d’obligatoire) d’éprouver détente et plaisir dans des contextes sociaux bien cadrés. Pas d’en faire l’ami du quotidien.

Rien d’original dans cette démarche, me direz-vous. C’est déjà ce que tentent intuitivement la majorité des parents. Sans doute, mais alors pourquoi tant d’addictions ? L’intuition ne serait-elle pas remplacée fréquemment par des discours fascistes de la panconscience ? Drogue démoniaque, morbide, vampirisante, ou au contraire injustement diabolisée, objet de bigoterie des ascètes du plaisir. Ces repères acides dissolvent le bon sens parental, empêchent la mise en place des strates éducatives naturelles. D’autres injonctions panconscientes sont péjoratives. Même la politique d’assistance sociale en contient. Qu’indique-t-elle d’autre que la possibilité de reporter sa responsabilité éducative sur la société ? En fait tous les discours généralisateurs détournent de l’évidence : chacun de ces jeunes esprits affronte l’environnement de manière singulière. Il faut ignorer les repères autocratiques, tant ceux de l’Inquisition que du Libéralisme. Les seuls à conserver sont ces enceintes successives, sans qu’elles se rapportent à un âge ou une définition précise. Valorisons l’intuition de la relation parent-enfant, une oscillation permanente entre empathie et rejet, en la nourrissant de faits avérés, d’histoires authentiques : effets biologiques démontrés pour les drogues, destinées addictives, résiliences.

En plaçant des cloisons autour des oscillations de chaque existence, nous pouvons éviter que tant d’élastiques se rompent.

 Posted by at 6 h 28 min
Mai 052015
 

Tanezumab : anticorps monoclonal anti facteur de croissance du nerf (NGF). Essayé sur coxarthrose et gonarthrose versus placebo et naproxène. Meilleur que le placebo, pas meilleur que le naproxène avec un dosage à 10mg et paradoxalement un peu meilleur avec un dosage plus faible à 5mg.
2 injections IV à 1 mois d’intervalle. Qu’en penser ?

Il faut savoir que l’étude du tanezumab a été suspendue par la FDA, temporairement, à cause d’arthropathies destructrices survenues conjointement avec l’utilisation d’AINS (y compris sur des articulations non portantes). En fait ce produit semble pouvoir provoquer des atteintes semblables aux neuroarthropathies, ce qui peut se comprendre : le principe est de réduire la douleur en empêchant la pousse du nerf dans les régions enflammées. Ainsi… la personne peut continuer le mésusage de son articulation sans aucune sensation pénible. Géniale, cette idée, non ? On peut se demander parfois ce qui passe par la tête des directeurs de recherche. Quels moyens ont été engagés sur des préliminaires aussi stupides ? Et il faut massacrer quelques articulations dans un essai de phase 3 pour s’en rendre compte. Tout ceci pour tenter de nous vendre à prix d’or un produit intra-veineux (un anti-pousse des nerfs par voie générale !) qui ne fait pas mieux que le naproxène ??
Il y a vraiment, de l’autre côté de l’Atlantique, des gens qui marchent sur la tête…

 Posted by at 17 h 11 min
Avr 202015
 

Le problème d’un très grand nombre de procédures sociales est que leur traitement devrait être inégalitaire pour être juste.

Le recours aux soins, par les abus dont il fait l’objet, en est un excellent exemple.
Voilà qui semble diamétralement au-delà de la compréhension d’un ministre de la santé.

 Posted by at 15 h 27 min
Mar 182015
 

« Effet qui s’épuise » veut dire recrudescence des douleurs et d’autres symptômes éventuels.
Les deux premières questions, intriquées, sont :
N’existe-t-il pas une autre maladie qui démarre ?
N’est-ce pas un effet secondaire du traitement ?
Rechercher en particulier une infection, plus fréquente sous anti-TNF. Cependant toutes les maladies sont possibles, autres inflammations, ischémies, etc… Continue reading »

 Posted by at 16 h 01 min
Déc 052014
 

La poussée de l’individualisme a créé paradoxalement un handicap terrible au travail : l’on n’a jamais envie de travailler excessivement pour soi. Si je suis déjà « tout », pourquoi m’échinerais-je à m’étendre ? Quelles sensations supplémentaires cela va-t-il m’apporter ? Ne sera-t-il pas de plus en plus difficile de nourrir cette amibe affamée ? Je connais déjà, dans mon état « réduit », les manières les plus faciles d’accéder au plaisir. L’ambition risque de me faire perdre ces douillettes récompenses.

L’envie de travailler, ainsi, est un désir de s’épuiser pour quelqu’un d’autre. Quels astres voudrais-je voir orbiter autour de moi, leur chaleur amplifiant mon propre feu intérieur ? Parmi toutes ces entreprises individuelles étrangères, lesquelles justifient les investissements les plus enthousiastes ?
Les plus prometteurs sont nos enfants, auxquels nous avons injecté le capital de nos gènes. Les Bourses ont donné vie… Ailleurs, c’est l’aventure. Le capital-risque ! Plus l’on éprouve de la tendresse pour le monde entier, plus l’on travaille pour n’importe qui.

En médecine, c’est une telle humeur qui fait le praticien empathique ou formaliste. Le second travaille pour lui, sans excès, le premier pour les autres, sans frontières.

C’est aussi le terrible problème qu’affronte la médecine du travail. Alors qu’on tente de réduire celle-ci au repérage de gestes traumatiques, ses patients sont presque toujours des personnes qui ont perdu les autres pour qui passionnément travailler.

 Posted by at 11 h 01 min