L’oral est une communication faite de compromis. Pas le temps de réfléchir à ses répliques. L’on voudrait croire que le langage parlé est le reflet fidèle de sa pensée, cependant même si c’était le cas, ce serait déjà négliger l’évidence que ce langage n’a pas la même signification à réception par un autre esprit ; nous devons le lui adapter, c’est-à-dire introduire une seconde réflexion par-dessus celle qui a produit la pensée, ce qui rend le processus encore moins instantané.
En pratique dans une conversation, pour rester dans un débit de communication raisonnable, on a affaire, de part et d’autre, à des automatismes pour l’essentiel, et il est merveilleux d’apprécier, chez certains, une bibliothèque si gigantesque d’automatismes, tirés d’une mémoire infaillible, qu’on a l’impression de n’en avoir jamais entendu aucun.
La conversation semble d’autant plus inépuisable que l’on croise une grande variété de répertoires individuels, si bien que le nombre de combinaisons nous semble infini.
Pourtant, si une machine récoltait et classait tout ce qui est dit, elle pourrait sans doute nous annoncer, même au sujet de la plus originale des phrases, qu’elle a été dite ici et là, voire que des blockbusters tels « Quel temps magnifique ! » et ses séquelles ont été énoncés des nombres inconcevables de fois et comportent moins de signification qu’un clignement de paupière.
Ainsi apprécie-t-on sans doute la conversation de façon trop simpliste, comme s’il s’agissait d’un repas plus ou moins gastronomique, alors que sa réussite déclenche des transformations plus profondes et durables dans notre vie que le ravissement des papilles gustatives.
Mais est-elle toujours réussie ? Faut-il converser ?
Aime-t-on tellement peu ses mots qu’on les lâche nus et sans défense, saisis aussitôt par un contradicteur, étripés sans merci, leurs dépouilles défigurées jetées à travers l’assistance, jusqu’à ce qu’ils vous reviennent tellement hideux que vous refusez d’en reconnaître la paternité ?
La peine empêche parfois d’en créer davantage, et les fait garder prudemment à l’abri du vaste garage buccal, les mots dedans à côté des maux de dents, avant de les mettre gentiment au lit… sur la page blanche, toute virginité retrouvée.
Que notre désolation pour les mots saccagés ne nous pousse pas à les retenir ainsi, mais à les envoyer en cohortes mieux organisées, percutantes, polyvalentes, modulables. Equipons-les des béliers du sentiment, qui iront heurter sans merci les murailles de l’indifférence. Parvenons à voir les lèvres s’entrouvrir, les yeux s’éclairer, sur les champs de la conquête.
Parvenu au but, vous pouvez remercier vos braves soldats… et les congédier, car vous vous occuperez seul de l’objectif ultime : quand la langue réussit enfin à communiquer directement avec l’autre langue, les mots ne passent plus.