août 142014
 

L’individualisme, dans une société n’est pas toujours celui que l’on croit. Bien souvent il n’est pas exercé, mais réclamé, comme un mythe protecteur, comme une assistance en fait, garantie par une loi ou une constitution qui la dépouille de toute sa réalité.

Vegas-medicalEn exemple, voici une anecdote survenue lors d’un voyage aux USA avec des amis.
Médecin, j’ai systématiquement une pharmacie de secours assez diversifiée pour éviter l’aventure du recours à un système de soins étranger. Cette fois-ci malheureusement mes réserves furent insuffisantes. Une angine chez l’un, puis une otite aiguë chez la fille d’un ami. Pénurie d’antibiotiques. Dans une pharmacie de Las Vegas, sans surprise, on me refuse tout dépannage malgré une carte professionnelle d’un pays à niveau médical équivalent. Il faut le visa d’un confrère local. A l’adresse indiquée, nous pénétrons dans une salle d’attente déserte. Sans davantage d’indications nous nous asseyons, supposant que le praticien vient chercher lui-même ses patients quand il a fini avec le précédent.
Au bout d’un quart d’heure, trois autres personnes arrivent en succession rapprochée. Elles se dirigent immédiatement vers un terminal caché dans un coin et pianotent quelques minutes dessus chacune à leur tour. Subodorant une informatisation poussée de l’accueil je m’approche après elles : effectivement c’est pire qu’à la Poste : non seulement la machine enregistre votre présence mais elle récupère de nombreuses informations sur le motif de la consultation et vos antécédents. Si vous n’avez pas déjà un dossier c’est terriblement long et fastidieux, vu le nombre impressionnant de questions à renseigner.

Une minute plus tard, la porte du bureau s’ouvre et la confrère apparaît. Je l’accroche pour me présenter et lui explique brièvement le dépannage extrêmement simple dont j’ai besoin. Elle refuse de faire la prescription sans examiner la fille de mon ami. Peut-elle le faire immédiatement, car dans l’ignorance des procédures locales nous n’avons pas rempli de fiche sur le terminal à notre arrivée ? La femme garde un air pincé et m’indique que les autres personnes arrivées ont des droits, elles aussi, et qu’elle ne pourra me faire entrer que si elles se désistent. Aucune n’a l’air bien malade. La plus mal en point, sans discuter, est notre gamine avec sa méchante otite. Tour à tour, les trois refusent avec une mine impassible. L’enfant sera vue environ une heure après, une consultation de trois minutes pour une facture de 120 USD, pour l’obtention de la précieuse ordonnance. Je n’étais plus là. Je n’étais pas sûr de contrôler si longtemps une surprenante envie d’astiquer l’arrière-train de la « consoeur » avec ma semelle…

Quelle conclusion en tirer ?
L’individualisme authentique est de savoir si son individualité est menacée ou non. La praticienne autant que les trois patients, croyant vivre dans une société individualiste, sont en fait entièrement inféodés à un code panconscient qui n’a strictement rien à voir avec l’exercice du droit individuel. Le fait de faire preuve de gentillesse ou simplement de la correction la plus élémentaire (tous étaient parfaitement conscients que nous étions les premiers arrivés) s’efface devant l’obligation de faire reconnaître sa présence, entérinée par la Loi Panconsciente. En ce sens ils aliènent en réalité leur individualisme, exerçant celui qu’on leur dicte, peu importe la réflexion singulière qu’ils pourraient avoir dessus. C’est un phénomène typique des cultures utilitaristes, où les individualités affichées sont calquées sur des modèles proposés par la conscience sociale, et donc très peu émancipés d’elle. L’esclavagisme collectif est bien là, caché dans les têtes au lieu d’être représenté par des chaînes. On ne défend pas son individualité, mais sa petite case strictement délimitée dans la collectivité.

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juil 242014
 

L’un des bouleversements les plus significatifs de la dernière décennie est la découverte par les médecins qu’ils sont manipulés. Oh, bien sûr, ils savaient depuis fort longtemps qu’on tentait de les manipuler, mais estimaient être assez clairvoyants pour s’en affranchir. Deux coups de tonnerre sont venus rompre cette belle euphorie :

  1. Il n’est pas possible de savoir, à l’échelon individuel, si l’on est manipulé, car l’information peut être pervertie très en amont.
  2. Les médecins qui, bien formatés par le CHU, s’estimaient protégés par l’intégrité de leurs universitaires, ont du déchanter ; ce n’est pas parce que l’on est bon scientifique que l’on est doté d’un meilleur degré de conscience de soi, voire même il est inférieur à cause de la célébrité généreusement distribuée, qui offre des ancrages plus solides sur le mode de pensée.

La médecine fondée sur les preuves est-elle une bouée de sauvetage ? Non. Elle réduit les errements individuels (parfois graves) mais les remplace par des errements collectifs certes moins sévères mais plus généralisés (l’initiative individuelle est inhibée). On est encore loin de la médecine personnalisée.

Ainsi la méfiance s’est accrue vis à vis des délégués pharmaceutiques, vilains agents de propagande de l’A.I.S (Armée Industrielle de la Santé). Les délégués de caisse ne sont pas réellement un contre-pouvoir ; ils sont des agents comptables, une amorce de caissiers dans ce supermarché médical dépourvu de surveillance. L’intérêt du patient, le médecin est encore le seul à le représenter. Personne d’autre ne l’aide dans cette défense particulière. Alors faut-il fermer sa porte à tous les démarcheurs, en particulier les plus commerciaux, à la solde des labos ?

Ce n’est pas l’option que j’ai choisie. Voici pourquoi :

La politique choisie par la promotion commerciale est remarquablement universelle : ce n’est pas le concepteur du produit, ni l’actionnaire engrangeant les bénéfices, ni le PDG encaissant un salaire délirant, qui vient vous présenter la bonne affaire. Le produit lui-même est au second plan. Au premier plan il y a… une personne agréable qui ne cherche qu’à faire son travail du mieux possible, et ce travail est… que vous soyez content.
C’est-à-dire que quelque soit la mauvaise opinion que vous auriez du produit, l’aversion pour ces profiteurs invisibles essentiellement occupés à garantir un bilan financier largement positif à l’entreprise, la seule personne sur qui vous pourriez déverser votre bile est… l’une de celles qui a le moins à voir avec tout cela, qui souhaite seulement conserver son job, et se trouve bien heureuse de percevoir ses primes à l’intéressement.

Une bonne partie des médecins réagit à ce dilemme avec un « Ce n’est pas mon problème. Je n’ai pas envie de voir ces gens-là ». Effectivement dans ces conditions c’est plus confortable ; on n’assiste pas au licenciement.

Car la conséquence est claire : dans une entreprise, quand un salarié n’assure pas les ventes espérées, on ne lui dit pas : « La technique à laquelle nous vous avons formé est mauvaise, c’est notre faute, vous aurez quand même vos gains et nous allons procéder autrement ». Le discours est plutôt : « Les objectifs ne sont pas atteints, nous sommes désolés de ne pouvoir maintenir votre emploi ».

Il existe, pour le médecin, une autre solution.

Ce n’est pas de chercher à la visite médicale des avantages qui n’existent pas. Même plus objective, l’information adossée à un budget de marketing sera toujours tendancieuse. Je trouve cependant encore plusieurs avantages à l’écouter :
—Je suis informé de ce qu’entendent mes confrères, peut-être moins critiques sur ce discours.
—L’entretien n’est pas désagréable. Rien n’empêche de pousser le délégué dans ses retranchements. Nous avons toujours le droit de mener la discussion. Si l’autre n’a pas réussi à nous convaincre, au moins saura-t-il pourquoi et n’aura-t-il pas l’impression d’être incompétent.
—En « m’éveillant » à ce type d’influence, je suis mieux protégé contre une foule d’autres du même type, étrangères au milieu professionnel.
—Je suis rémunéré pour cet entretien, puisqu’au moins dans mon domaine il y a encore des congrès offerts de temps à autre. J’évite soigneusement les plus « mondains » et choisis moi-même ceux auxquels j’aurais assisté de toute façon… avec un coût non négligeable. L’arrêt de la promotion médicale s’est bien accompagnée, quelque part, d’une perte d’avantages matériels pour les médecins, et le français est loin d’être un des mieux rémunérés.

OK OK… Qu'est-ce que je dois prescrire ?

OK OK… Qu’est-ce que je dois prescrire ?

Pour que la visite n’ait pas d’effets pernicieux, un seul impératif : se rendre véritablement indépendant du discours de l’autre. Ce n’est pas si évident. Il faut connaître à ce sujet les techniques d’influence les plus courantes, par exemple être en face d’une jolie fille qui n’attend que votre appréciation, mais il y en a beaucoup d’autres. Lire à ce sujet le passionnant « Influence et manipulation » de Robert Cialdini, qui rapporte nombre de situations personnelles analogues.

Il faut également connaître à l’avance le sujet, bien avant qu’il vous soit proposé. Souvenez-vous de l’horrible période scolaire, quand vous étiez un élève « inférieur » parce que total ignorant du sujet abordé en cours, et étiez obligé d’écouter religieusement le prof ou de laisser vagabonder en pure perte votre imagination. Si vous aviez un tant soit peu de fierté, vous n’osiez même pas poser une question, de peur d’avouer au monde votre vaste inculture ! Combien la situation aurait été différente si d’emblée, nous nous étions convaincus qu’il fallait s’approprier le sujet nous-mêmes, à l’avance. Nous aurions été davantage « collègues » du prof, prêts au débat. Mais les sujets semblaient avoir si peu de connexion avec nos préoccupations d’alors, que seul un surdoué pouvait trouver passionnant ces programmes autoritaires.

Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Il serait dommage que le délégué soit aussi nécessaire que l’étaient nos professeurs, c’est-à-dire seul à posséder l’information. Nous devrions leur dire au moment de la prise de rendez-vous : de quoi allez-vous me parler, qui me concerne ? Cela éviterait déjà le matraquage commercial sur des produits vus et revus. Quelle nouveauté avez-vous à dire ?

De cette façon, nous pouvons encore apprendre bien des choses de la visite médicale, et si elle n’influence plus nos prescriptions comme l’espèrent les grands dirigeants pharmaceutiques, il sera moins facile pour eux d’accuser leur piétaille commerciale et de les rendre responsables. Ils se sentiront peut-être davantage contraints de les aiguiller vers d’autres missions, sans les licencier massivement. Après tout ils ont une formation poussée dans le domaine du médicament.

Le médecin récupère son indépendance le jour où il cesse de croire aveuglément en elle.

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juil 132014
 

La dépression est la prise de conscience inappropriée de nos incohérences. Elle correspond à une perte d’efficacité de l’Inventeur (2), que l’on pourrait rebaptiser ici l’Affabulateur, garant de notre continuité psychique. Sans lui, impossible d’établir la fusion entre nos intentions et les informations fournies par l’environnement. Une distance insurmontable se manifeste. La dépression provient de l’ingurgitation malheureuse d’Observateurs (3) étrangers en polyconscience. L’image trop précise, peu malléable, qu’ils ont de nous, devient un poison pour l’Affabulateur. Elle s’est inscrite trop profondément pour pouvoir être simplement rejetée comme information fausse. Elle fait à présent partie de la Psociété. Les vives pulsions en provenance du Stratium (4) inférieur s’évaporent sous le soleil trop ardent de l’objectivité, comme un fleuve se perdant dans des marais en voie d’assèchement.

La dépression est difficile à traiter parce qu’en réalité le dépressif convient à beaucoup de gens. Dans ce monde surpeuplé de prétentions, le dépressif n’est pas envahissant. Il est même complètement absent. Il ne gêne que les proches, ceux qui ont investi sur lui, et en quelque sorte se désespèrent de voir que sa valeur n’est plus cotée à la bourse sociale.
En fait, si vous y réfléchissez, les gens pénibles sont au contraire ceux disposant d’un Affabulateur omnipotent, capable d’opposer systématiquement une « bonne » raison à n’importe quelle remarque pertinente. L’image inversée du dépressif est le maniaque, vivant dans un monde splendide dont il est l’empereur incontesté. Autant le caractère pathologique du dépressif est évident, autant il est difficile de repérer la frontière précise entre le maniaque psychotique et le simple optimiste, tant nous sommes naturellement positivistes.

Le problème posé par cette nature est que nos positivismes individuels sont en concurrence. Ce sont les congénères qui vivent dans un monde trop illusoire (pour nous) qui nous gênent, tandis que ceux ayant absorbé les évaluations de notre Observateur sont au contraire « affiliés » à notre propre monde.
Le dépressif s’y insère donc très bien. Il se voit sans fard dans la misère de sa condition humaine, des incohérences entre espoirs et réalisations que nous voyons plus crûment chez les autres que chez nous. Nous lui accordons sans difficulté le droit de se garder de toute gaieté déplacée. Notre charité lui est acquise. Qu’il fasse carrière de cet état n’est pas un réel problème pour la société. Il y a tant d’ambitieux plus difficiles à gérer.

Quel devrait être le traitement d’un dépressif, en conséquence de ceci ?
Il ne repose absolument pas sur une quelconque agression biologique, mais sur le redémarrage de son Affabulateur, soutenu par le vôtre. Dans les faits, cela consiste à lui demander de raconter sa pauvre histoire et lui rétorquer, les yeux dans les yeux, sans vaciller : « Mais vous êtes une personne géniale !!! ».
Mensonge ? Problèmes éthiques et manque d’enthousiasme s’évanouissent entièrement le jour où votre Observateur est devenu assez efficace pour vous faire remarquer que vous pratiquez exactement la même chose sur vous-même. Tous les jours notre Affabulateur personnel nous répète au réveil : « Tu es un type génial. Regarde comme les gens t’aiment. Incroyable que tu aies pu t’insérer dans ce monde hostile de cette façon. Je n’en reviens pas que tu aies une réaction immédiatement disponible pour chaque défi ». Sans cette litanie en toile de fond, personne ne se lèverait le matin.

Alors, n’est-ce pas un effort anodin que prêter un peu ce foutu Menteur à notre congénère dans le besoin ? Eh bien non, justement. Imaginez qu’il devienne aussi doué que nous pour se mentir. Ouh ! L’horrible prétentieux qui se dessine. N’est-il pas préférable, finalement, de le rendre simplement un peu plus euphorique à l’aide de quelques pilules ? Voilà un bon patient. Redevable. Un vernis d’illusion est effectivement offert. Celui, en couche épaisse, d’un malade. Mais lui fournir l’appréciation merveilleuse autant que fausse qui lui permettra de réaliser ses intentions, ah ça non !
Les antidépresseurs, au mieux, gardent la tête hors de l’eau. Ils n’ont jamais fait apprendre à nager.

(1) J’ai voulu bien sûr parodier, dans le titre, l’article paru dans Le Point « L’Académie de médecine au secours des antidépresseurs », qui a servi de point de départ à ce texte.
(2) L’Inventeur est cette faculté du cerveau gauche à trouver une explication à tout ce qui survient dans notre environnement, même lorsque nous disposons d’informations inadéquates ou insuffisantes.
(3) L’Observateur est une faculté plus tardive qui permet de considérer le fonctionnement de son propre esprit, disons « objectivement » pour simplifier. Nous l’entraînons au départ en analysant la situation des autres.
(4) Le Stratium est l’édifice neurologique auto-organisé, partant des groupes traitant les entrées sensorielles et rétro-contrôlé en étages successifs jusqu’aux fonctions supérieures.

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juil 112014
 

Une étude américaine de Friedly reprise par le New-York Times et le Figaro pourrait changer l’attitude vis à vis des infiltrations rachidiennes. Quelques critiques précises lui enlèvent en réalité tout intérêt :

—Elle n’a concerné que des patients souffrant de canal lombaire rétréci. C’est un tableau bien particulier parmi les problèmes vertébraux, touchant essentiellement les gens âgés, et provoquant en fait plutôt des troubles neurologiques dans les membres inférieurs que des lombalgies. L’étroitesse du canal en elle-même ne provoque aucune agression vertébrale ; les douleurs à ce niveau ne surviennent qu’en cas de pathologie dégénérative associée. Par contre la compression des structures nerveuses entraîne la classique claudication radiculaire ou médullaire, c’est-à-dire une sensation d’engourdissement douloureux sur une jambe ou les deux, pouvant empêcher complètement d’avancer au bout de quelques dizaines de mètres.
Ce tableau caractéristique est une indication à une tentative de rééducation, efficace surtout quand la cambrure lombaire est marquée et la personne plutôt sédentaire (mauvaise protection musculaire). Une infiltration épidurale a parfois un effet excellent s’il y a eu surmenage lombaire ou traumatisme, ciblant un oedème médullaire ou radiculaire. Elle n’aura pas d’effet durable en cas de canal rétréci sévère et ne doit pas être répétée sur une forme chronique. La chirurgie est indiquée, même à un âge avancée, en cas de troubles neurologiques lentement progressifs.

—Les causes d’une lombalgie sont multiples. Toutes les études appréciant l’efficacité des infiltrations sont déconsidérées par le mélange, dans le recrutement des patients, de bonnes indications à ce traitement et de mauvaises, empêchant de repérer les sous-classes qui en bénéficient. Pourquoi les rhumatologues s’acharneraient-ils à transpercer leurs patients s’ils ne voyaient que des mines déçues en retour ? La médecine universitaire ne comprend toujours pas grand chose à la physiopathologie du rachis en regroupant ces douleurs sous le terme de « lombalgie commune ». En conséquence, les gens à présent voient un ostéopathe en 1ère intention, et ils ont la plupart du temps raison, tandis que les études EBM claironnent ne trouver aucun effet démontrable de la médecine manuelle…

—L’étude a comparé des infiltrations de corticoïdes à un anesthésique seul. Celui-ci a un effet excellent dans les lombalgies. La douleur persistante est liée en grande partie à la richesse de l’innervation locale, au point que le patient ne perçoit souvent pas l’amélioration lésionnelle et continue à se comporter de façon précautionneuse, d’autant plus qu’il est mis en arrêt de travail et coupé de ses activités habituelles. L’anesthésique coupe le « court-circuit » douleur/inaction et permet de s’apercevoir que l’on n’est pas si handicapé. Il existe de nombreuses techniques dites de « contre-stimulation » agissant par le même biais : électrothérapie, ondes de choc, acupuncture, mésothérapie, reboutement (travail des terminaisons nerveuses tissulaires), etc…

epiduraleA présent, devons-nous en conclure que les infiltrations sont toujours un traitement judicieux du rachis ? Certainement pas. Sans doute sont-elles faites trop systématiquement. Leurs dangers, cependant, repose entièrement sur la façon dont elles sont réalisées, et leur intérêt sur un diagnostic précis de la cause de la lombalgie.

Les infiltrations foraminales, même réalisées sous contrôle scannographique, présentent des risques aussi exceptionnels que graves. Ce n’est pas tant la piqûre d’une racine, méchante mais à laquelle le patient réagit immédiatement, dissuadant d’une injection délabrante, que la présence d’une artériole ectopique alimentant racine ou moelle épinière, susceptible d’être lésée et pouvant entraîner au pire un infarcissement médullaire (paraparésie).
Les indications de ces injections ne sont pas les lombalgies mais les radiculites sur hernie ou arthrose foraminale. Les techniciens préfèrent à présent la voie para-lamaire ou para-transversaire en s’arrêtant dès qu’ils entrent dans l’espace foraminal, sans chercher à s’approcher de la racine.

L’excellente indication de l’infiltration est la douleur facettaire de la femme à morphologie dite trophostatique (hyperlordose, déficit ceinture abdo, bassin large, surpoids), cette fausse radiculalgie projetée volontiers en ceinture abdominale, ou à l’aile iliaque, ou l’aine, ou la face externe de hanche et de cuisse. Elle se rapporte à un point très sensible en L3-L4 ou L4-L5 latéral, souvent noyé dans une cellulalgie paravertébrale diffuse. L’injection n’a pas besoin d’être intra-articulaire (le pannus important chez ces femmes nécessite des cathéters longs et impose le repérage scopique si l’on veut être sûr de l’injection intra-facettaire). Elle ne demande pas de grandes compétences techniques.

Très différente est l’épidurale, qui garde une bonne indication dans la discopathie aiguë évolutive. Sa réalisation technique est délicate. Elle n’est facile que chez les patients maigres. Toute personne un peu corpulente devrait bénéficier d’un guidage scannographique. D’autant qu’il faut utiliser des aiguilles fines (aiguilles à PL enfant), limitant le risque de brèche épidurale, mais difficiles à diriger en profondeur.
L’indication des épidurales est souvent trop tardive. Elle est demandée par le médecin traitant après échec d’un traitement anti-inflammatoire classique et d’antalgiques, mais est surtout utile au début d’une discopathie aiguë, pas dans les formes subaiguës traînantes.
Le risque infectieux d’une épidurale est exceptionnel. Le risque courant est la réaction méningée par brèche épidurale et fuite de liquide méningé. Pour l’éviter, utiliser des aiguilles de 0,7mm maxi (l’intra-musculaire verte est déjà trop grosse), mettre le patient en hyperlordose une minute dès l’injection terminée (elle est faite en délordose), et si possible l’allonger un quart d’heure avant qu’il reparte.

Dans les poussées de lombarthrose chez les gens âgés, l’infiltration n’a de bon rapport bénéfice/risque qu’en paravertébral et si les points douloureux sont nets à ce niveau. Contrairement au syndrome de facette, les résultats sont nettement meilleurs si l’on est bien intra-articulaire (intérêt d’un repérage scopique). Ces injections faites correctement (1,5cm latéralement à la ligne médiane, bien dans l’axe, ne présentent pas davantage de risques qu’une intra-musculaire banale.

infiltration Les études EBM classiques n’apprécient pas les conséquences de l’attentisme. Un gros défaut. Typiquement elles vont analyser un critère central, par exemple la douleur sur échelle visuelle analogique (EVA), à différents temps de l’évolution. Si ce critère est identique chez traités et témoins à 3 mois du début de l’épisode, le traitement est considéré comme dénué d’efficacité significative ou de l’ordre du simple confort. Mais ces critères n’apprécient absolument pas ce que les gens sont devenus réellement. Aucune précision sur les changements physiques, fonctionnels, et psychologiques, du fait d’avoir vécu une maladie soit difficile soit confortable. Un patient ayant fait de lourds compromis dans sa vie de tous les jours pointera de la même façon sur l’EVA qu’un autre ayant gardé une activité physique presque normale avec des traitements plus agressifs. Parmi les patients se déclarant avec des séquelles identiques, certains se jugeront inaptes à refaire le moindre effort physique, les autres reprennent leurs projets là où ils les ont laissés. L’expérience montre que l’attentisme place bien davantage de personnes dans la première catégorie.

Les médecins devraient certainement être encouragés à l’attentisme par le fait suivant : les interventions médicales pointent en 3ème position derrière les maladies cardiovasculaires et les cancers comme cause directe de décès, d’après une enquête américaine en 2000. Ce sont des chiffres US, mais Barbara Starfield, qui a publié cette étude dans le JAMA, a eu le courage de regrouper toutes les causes iatrogènes, accidents chirurgicaux, infections nosocomiales, erreurs d’associations médicamenteuses et effets secondaires graves, pour arriver à cette conclusion. Aucune étude européenne n’a cherché à établir un tel calcul. Le web francophone est tout simplement muet sur l’enquête américaine, bien entendu largement reprise par le web anglophone. Pas terrible pour le moral des patients, s’autorise-t-on à penser. Mais que doit faire le médecin de cette information ?

Il peut conclure : « moins j’interviens, moins je fais de dégâts ; je n’agis que si j’ai une certitude ». Malheureusement il est difficile de fonder cette attitude sur les études EBM, pour deux raisons principales (plus une foule de raisons accessoires que nous avons largement détaillées sur ce blog) :
—Les traitements placebo administrés aux témoins ne sont pas factices ; ils sont des interventions médicales.
—Et la non-intervention est considérée comme laissant le malade dans son état « naturel ». Or non. C’est une personne atteinte d’un trouble, modifiant sa vie.
Vous devinez bien entendu que le côté excessif de l’étude de Starfield est qu’elle ne peut dire combien de personnes, parmi les victimes d’interventions médicales, seraient décédées de toute façon, et dans quel délai. Elle ne peut dire surtout combien de personnes, parmi celles qui ont survécu à ces interventions, seraient décédées si elles ne les avaient pas reçues.

Nous savons que les traitements, infiltrations ou autres, reçoivent beaucoup trop de publicité, favorable ou défavorable. Un patient doit s’engager dans son traitement, aux côtés de son médecin, mais sans aller jusqu’à l’enthousiasme. La maladie ne doit jamais prendre tant d’importance. Ce n’est qu’une mauvaise météo. Oui, nous pouvons mourir dans une tempête. Mais quand nous avons réussi à la traverser, nous sommes restés nous-mêmes. Nous ne sommes pas devenus bigots du système de santé.

Comment savoir, pour conclure, si l’on réalise des infiltrations à juste titre ou non ?
Voici l’un des meilleurs critères : regardez de combien augmente votre assurance professionnelle parce que vous en faites…

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juil 052014
 

criLa pulsion souterraine est considérée en psychanalyse comme fondamentalement identitaire. La souffrance de l’être provient de la médiocre satisfaction apportée par notre comportement, calé sur nos souhaits superficiels, tandis que les profonds crient leur désespoir, et se manifestent par de brefs actes d’une terrible incohérence.

En théorie polyconsciente, l’identité est répartie entre la société intérieure, la biographie, et le corps, tout cela emballé par le « Je ». Chercher à étendre son identité par un travail sur la biographie est parfaitement licite, et en ce sens il faut adouber les efforts psychanalytiques. Cependant ce n’est pas une thérapeutique, plutôt un apport de sens à l’existence. Pourquoi ?
Les désirs profonds, instinctifs, sont la partie la plus basse de l’édifice neurologique auto-organisé. Ce serait manquer de prétention que situer là son identité. C’est d’ailleurs le danger majeur de l’exploration de son propre inconscient : la régression. L’on pourrait finir par se réduire à ces pulsions instinctives, le garçon se voir comme réalisé seulement le jour où il couchera avec sa mère, ou quand il aura liquidé son rival de père. Ce n’est pas un danger propre à la psychanalyse. Le fervent adepte des neurosciences se regarde comme un amalgame réducteur de comportements pré-programmés et devient prévisible à l’extrême, le moindre aspect de sa vie devenant réglé par ce qu’il connaît du fonctionnement de son esprit.

L’identité ne trouve rien de spécifique dans ces intentions fondamentales communes à tous, même aux animaux, et inscrites par la génétique. Elle réside dans la manière dont nous les avons confrontées, jour après jour, aux résistances de l’environnement. Elle réside dans les mimétismes comportements que nous avons pêchés autour de nous et remaniés pour assembler une société intérieure unique. Notre identité est ce capharnaüm, réussites et échecs inclus, conduites harmonieuses et dysharmonieuses. Il est nécessaire de réfléchir dans son individualité aux modifications que nous voulons y apporter, aux nouvelles personae que nous voulons intégrer, et ne pas se faire taguer un modèle qui plaît surtout à d’autres ou à la société.

Le coeur de notre identité est l’univers d’illusions construit à propos du Soi, l’anticipation d’un destin jamais modeste puisque même dans le respect de règles de vie simples nous cherchons à approcher la perfection. L’identité est la fleur de la poussée individualiste. Elle veut laisser une trace indélébile sur le monde. Si nos moyens nous le permettaient, chacun d’entre nous chercherait à dévorer l’Histoire et à en expulser une nouvelle, irrémédiablement digérée par ses actes singuliers.

Vous retrouvez dans la saillie de Lacan ce fil conducteur à propos de la psychanalyse, c’est-à-dire que les désirs mis à jour par la cure existent bel et bien, mais que les rechercher est une démarche identitaire et non une thérapeutique de l’identité. Nous n’avons pas forcément besoin de les connaître pour disposer d’une personnalité efficace.
Notre propre saillie sera celle-ci : lorsqu’il est impossible de s’emparer de l’Histoire, la consolation est de s’emparer de « son » histoire.
Et puis… qui sait ?

 Posted by at 8 h 02 min
juin 082014
 

Anecdote : En voyage, j’entends l’annonce classique : « Mesdames et messieurs, si un médecin est à bord, nous lui demandons de se présenter au personnel navigant ». Je fais signe à l’hôtesse la plus proche, et me voici emmené au fond de l’avion. Debout près de la porte arrière se tient une vieille dame, voûtée, légèrement tremblante, habillée de pied en cap, accrochée à son sac, et refusant de regagner son siège. Elle insiste fort sérieusement pour descendre. La vue des nuages, à travers le hublot, défilant sous le ventre de l’avion, ne semble aucunement diminuer sa résolution.
Je la prends doucement par l’épaule :
—Bonjour madame, je suis là pour vous aider. Comment vous appelez-vous ?
—Irène, répond-elle.
Un long coup d’oeil sceptique a vérifié au préalable que je ne suis pas un crapaud soudainement affublé du don de la parole.
—Enchanté, Irène. Et où allez-vous donc aujourd’hui ?
—Je rends visite à mon petit-fils, qui a une forte fièvre. Mais j’ai raté mon arrêt ! J’oublie parfois un peu les choses. J’ai demandé à ces dames de nous arrêter. Il faut absolument que je descende !
Me disant cela, elle réussit la performance de fixer mes yeux un instant, avec un regard à la fois impératif et empli d’un grand vide, puis tourne à nouveau sa tête vers le hublot en serrant les lèvres.
—Irène, est-ce que vous avez fait du vélo quand vous étiez petite ?
Cette fois c’est sûr : je suis bien une chenille hallucinée fumant son narguilé au sommet d’un champignon géant du monde d’Alice. La vieille jette prudemment :
—Oui, j’avais un vélo…
—Vous souvenez-vous, Irène, que lorsque vous avancez à bonne allure sur le vélo, il faut attendre qu’il s’arrête avant de descendre, sinon on peut se faire très mal ?
— […]
—Hé bien nous sommes à bord d’un avion aujourd’hui, tous les deux, et nous devons attendre qu’il s’arrête complètement avant de descendre, sinon tout le monde va se faire très mal, et vous ne pourrez pas voir votre petit-fils.
Son épaule se relâche légèrement et je la conduis à son siège.
Elle n’ôta pas son chapeau et resta les mains verrouillées à son sac jusqu’à la fin du vol. Je n’aurais pas voulu être à la place du douanier qui allait tenter de le lui faire ouvrir…

Irène a un Alzheimer donné comme « débutant », mais sa dégradation est en fait avancée. Le Stratium, chez elle, est en plein délabrement. Sa conscience plane au-dessus de nuages de plus en plus opaques, en effet. Émergent seulement des repères antiques et cardinaux, entre autres le petit-fils tombé un jour malade et que c’était sa responsabilité de secourir. Son fil biographique est rompu. Elle n’est plus capable de lui adjoindre les évènements du présent. Seules les routines les plus ancrées lui permettent encore d’enchaîner ses actes. Si un trou survient dans cette suite, elle se retrouve en plein brouillard. L’Inventeur, l’un des derniers encore à bord de l’esprit qui fait naufrage, affabule en urgence une tâche de liaison quelconque. Seules les plus cardinales sont accessibles. Elles n’ont aucun rapport avec l’enchaînement du présent ? Peu importe. L’une d’elles sert à boucher le trou, à défaut d’une meilleure cohérence. L’Observateur confus adapte le contexte avec des illusions piteuses : « Je ne suis pas dans un avion, mais dans le bus qui m’emmène chez mon petit-fils. Je ne reconnais pas le paysage, donc j’ai du rater mon arrêt. Il est impératif que je descende ».

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mai 312014
 

Le groupe le plus difficile des maladies chroniques est la douleur prolongée. La douleur cloître la personne dans sa maladie, l’immobilisant au niveau d’éprouver sa douleur, et l’empêchant de réfléchir autrement.

L’échange avec d’autres personnes bloquées dans la même situation est une aide, cependant c’est la méthode la plus lente pour s’améliorer, nous allons voir pourquoi. S’évader de la maladie nécessite de construire un niveau d’auto-organisation supplémentaire, où l’on se regarde vivre l’épreuve et l’on cherche comment l’insérer dans son fil biographique. Une tâche malaisée. Il faut regarder l’ensemble de son existence, lui avoir trouvé un sens. Mais c’est une certitude : en grimpant les niveaux d’auto-organisation il est possible de maîtriser n’importe quelle douleur.

 

J’ai traité le sujet sur cet autre blog. Il a besoin d’un remaniement pour le cas particulier de la maladie chronique, où l’esprit, mis en face d’un problème insurmontable par son propre corps, tend à le nier au tout début, puis à l’amplifier dans une réaction de défense : si la maladie est insoluble c’est parce qu’elle est « grave », plutôt que l’esprit soit obligé de s’évaluer négativement, parce qu’incapable de la résoudre.

C’est une bonne réaction de défense, soit dit en passant. Néanmoins il en existe de meilleures, par exemple l’anticipation de la guérison.

 

Malheureusement cette solution est difficile à conseiller. C’est vécu comme une démission de la part du corps médical. Le malade doit « s’emparer » lui-même de cette attitude (en général il est déjà construit dans ce sens) grâce aux éléments objectifs qu’on lui fournit. Pour les autres il est plus simple de choisir la solution « gravité de la maladie » qui génère une solidarité bien venue autour de soi.

La présentation positiviste des éléments objectifs de la maladie (tel que le font la plupart de mes articles sur la rhumatologie) aide les gens engagés dans l’auto-guérison. Par contre elle gêne les gens engagés dans la défense du Soi.

Au final tout le monde finit par aller mieux, mais il existe une durée d’extinction très variable, selon la solution choisie, de l’attention portée aux séquelles de la maladie. C’est plus facile lorsque l’on a une oeuvre fortement identitaire à continuer ou reprendre. Parfois on la trouve dans l’expérience de la maladie, c’est-à-dire que l’on va prendre soin d’autres malades, comme le font beaucoup d’ex-patients sur les forums.

 

Si vous pensez que le pouvoir de l’esprit n’est pas si important face à la maladie, alors réfléchissez à ceci :

Pourquoi, lorsque l’on annonce à des gens qu’ils ont une affection rapidement mortelle, par exemple un cancer de mauvais pronostic, voit-on certains s’effondrer de façon catastrophique et irrémédiable, tandis que d’autres organisent leur fin de vie avec une sérénité extraordinaire ?

Ils ont pourtant la même maladie.

 

Voilà ce qui apparaît d’un autre niveau d’auto-organisation.
J’espère qu’il ne vous apparaît pas trop désincarné ;-)
Je vous assure que ce n’est pas le cas.
Pour que nos patients puissent s’en emparer, il faut libérer leur esprit de la douleur, c’est-à-dire leur prescrire des antalgiques puissants si nécessaire. Mais ce n’est pas suffisant. Les voici dans les conditions de réaliser le travail psychologique. Il faut les y atteler, plutôt que les conserver dans leur transfert sur votre toute-puissance médicale.

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avr 302014
 

Des plantations crânicoles qui produisent désormais plusieurs récoltes annuelles d’aphorismes ? Certains flirtent avec l’énigme. A vos neurones !

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A la plupart des gens, il faut dire « c’est ma faute » pour qu’ils réalisent l’étendue de la leur.

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Infestissement : maladie créée pour vendre un nouveau traitement. « Quand il faut infester pour investir ».

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L’humour est le seul moyen sérieux de juger la condition humaine.

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La terrible impasse de la société contemporaine est qu’elle donne à chacun une place, et non plus une oeuvre.

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Enlevez toutes les illusions, et il reste celle de les avoir abandonnées…

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Mieux vaut se lancer dans la politique que la médecine. Les gens votent pour un politicien qui leur ressemble, querelleur, menteur et parjure ; tandis que leur médecin doit être obsessionnel, infaillible et incorruptible.
Voilà où nous a conduit la paranoïa scientifique de nos maîtres : la politique n’est plus une science et la médecine n’est plus un spectacle.
Avant, les gens s’ennuyaient seulement dans la salle d’attente. Maintenant ils s’emmerdent aussi dans le cabinet, devant le médecin qui tapote inlassablement son clavier, épluche et scanne les examens complémentaires, et ne reconnaît pas son patient quand il le croise le lendemain.

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La part essentielle de la pénibilité du travail physique est qu’il ne soit pas apprécié.

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Il faut abandonner l’idée qu’on puisse trouver du bonheur chez un médecin, puisque la science décourage toute velléité de positivisme.

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La science est la main tendue par le réel à la raison humaine.

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Il existe bien un côté appauvrissant à la science.
C’est quand elle sert de sens à l’existence.

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Je me demande si l’évolution n’a pas mis en place des maxima aux vies individuelles pour éviter que l’espèce entre en dépression. Il semble en effet qu’il existe une limite à la durée pendant laquelle nous pouvons maintenir nos illusions. Il faut régulièrement des esprits vierges pour les reconstruire, éviter ainsi de se retrouver face au grand vide de sens.

Sans doute est-ce, avec cette réflexion, prêter à l’évolution une intelligence qu’elle ne peut posséder.
Et peut-être est-ce chez l’homme, quand il veut s’affranchir de ces maxima, se croire investi d’une prescience qu’il ne possède pas.

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C’est dans le présent qu’il faut travailler à réenchanter son passé.

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A toute époque, il existe une part de Saint Esprit dans la définition de l’esprit sain.

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Coupez-vous régulièrement de l’information, un courant devenu continuel et pléthorique. Permettez-vous une dissection des données accumulées, créez une synthèse personnelle. Échappez ainsi à l’opinion mimétique.

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avr 192014
 

Le médecin est parfois sollicité pour avis sur les méthodes d’amélioration personnelle. Voici mon texte sur le Zen (je fais en général 3 versions de difficulté croissante ; celle-ci est la plus détaillée)

Le Zen contient de très fortes ambivalences. Pour les comprendre, il faut séparer soigneusement intentions et techniques. Ces dernières sont d’une efficacité remarquable pour affermir le contrôle de soi. On les retrouve logiquement dans les stages d’amélioration personnelle. Pour réaliser quels objectifs ? C’est là où le Zen est facilement travesti, pas toujours pour de mauvaises raisons.

Le Zen est considéré comme la version la plus « pure » du bouddhisme. C’est véritablement une représentation spirituelle étroitement accolée au Réel. En ce sens elle est déshumanisante. La caractéristique de l’esprit humain est en effet de se détacher du Réel, pour l’appréhender et le contrôler. A l’origine, le Zen, et le bouddhisme, sont des philosophies de résignation, créées pour ramener ses adeptes dans le sein du Réel, c’est-à-dire abolir leurs intentions excessives. Une solution judicieuse… quand elles sont impossibles à réaliser. Où sont nées ces philosophies ? Dans le sang et la souffrance des masses asiatiques peinant pour vivre aux siècles passés. La faculté d’agir était alors réservée à une élite. Les choses ont-elles véritablement changé ? La société d’aujourd’hui facilite-t-elle le bonheur de ses citoyens ? La démocratie leur a-t-elle véritablement redonné, individuellement, les moyens d’agir ? Ou les chaînes se sont-elles simplement installées directement dans les têtes au lieu d’être forgées par des soldats ? La vogue du bouddhisme en Occident apporte une sorte de réponse.

Il faut garder à l’esprit que les religions sont monistes, conçues pour faire contrepoids aux extrémismes de la pensée humaine. Elles tentent de ramener nos individualités égarées vers un « Grand Tout » commun à l’espèce (pour l’islam et la chrétienté) et même à l’ensemble du vivant (pour les animistes et les religions orientales). La doctrine zen originelle est « l’ordre du monde ne doit pas perturbé ; il faut en prendre soin ; ne menaçons pas l’avenir ».

Il existe en face un autre monisme dangereux : celui de l’homme tout-puissant, pénétré de ses seules intentions, indifférent à la réalité du monde. Celui qu’ont combattu les religions. Il peut parfaitement se servir des techniques zen à des fins différentes. Dans le monde du travail par exemple, un manager peut en faire un instrument de subornation, contrôlant ses émotions pour qu’elles n’interfèrent pas solidairement avec les difficultés de ses salariés.

ethiqueCar le Zen ne dit rien de ce que doit être l’Homme. Incomplétude voulue, puisque sa doctrine ne concerne que le Réel. Elle s’entoure d’un parfum de moralité, mais la solidarité qu’elle prône avec le monde est tellement diffuse qu’elle en perd toute consistance. Nous ne pouvons pas traiter de la même façon un insecte ou un humain. Même envers nos congénères, nous sommes obligés de stratifier notre solidarité, au risque sinon d’un effondrement de pouvoir.

En réduisant le Zen à ses techniques, certains le définissent comme voie de l’action plutôt que de la résignation. Tout dépend de l’objectif. Ce peut être une action contre les débordements de nos pulsions, contre la présence même de l’insatisfaction, qui nous encourage (énergiquement) à la passivité. Ce peut être une action contre le défaut de contrôle sur soi, obstacle à obtenir satisfaction ; nous sommes encouragés tout aussi énergiquement à intervenir. Ainsi, si le Zen est une voie de l’action, elle est indifférente aux buts.

A partir du moment où la science est devenue l’émanation la plus précise du Réel, et où l’on s’approprie ses connaissances, il n’est plus nécessaire de renforcer davantage encore le matérialisme par une révérence à son encontre. Mieux vaut réfléchir à sa condition humaine, découvrir de nouveaux moyens d’enchanter le Réel, retrouver un pouvoir personnel pour le contraindre grâce à ces nouvelles connaissances acquises sur lui.

Qu’est-ce que ce « Je » qui va agir ? Qu’avez-vous mis dans votre polyconscience ? Notre propre doctrine n’est pas de chercher un « équilibre » en maîtrisant ses émotions par de simples techniques, mais de leur trouver une multitude d’opposants, afin d’entretenir un conflit productif. Ce n’est pas tant le Réel qu’il faut accueillir davantage en soi, que les pensées des autres êtres raisonneurs.

N’abandonnons pas notre dualisme.

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avr 122014
 

Au premier abord, l’on pourrait penser que le sommeil sert à reposer le corps entier, en particulier la musculature si elle est sollicitée par une activité physique fréquente. En fait non. Par exemple un animal comme la girafe, pesant une tonne en moyenne, dort moins de deux heures par nuit. Le corps récupère quand il est simplement inactif. Il semble donc que le sommeil soit une nécessité propre au cerveau, très universelle puisque même les insectes « dorment ». Comme leur système nerveux est rudimentaire, ce n’est pas très apparent ; on parle de dormance plutôt que de sommeil.
Bon nombre d’observations indiquent à vrai dire que certains centres neurologiques peuvent se mettre en veille tandis que d’autres continuent à fonctionner. Les mammifères marins, obligés de remonter régulièrement à la surface pour respirer, font dormir leurs deux hémisphères cérébraux à tour de rôle.
Même chez l’être humain, en période de manque de sommeil, il est probable que certains centres « s’éteignent » et que nous prenions des décisions imparfaites, inadéquates. Nous accusons la « fatigue ». En vérité notre esprit est amputé. Et il n’a aucun moyen de s’en rendre compte : il n’existe pas de capitaine dans la cabine de pilotage frontale pour dire si le personnel est au complet. C’est particulièrement apparent quand un centre intégrateur est détruit par un accident vasculaire : le sujet nie la perte de ses facultés, souvent même lorsqu’on lui démontre l’évidence.

Les variations de l’activité cérébrale permettent de classer le sommeil en cinq phases :

  1. Somnolence (4 à 5%), clonies musculaires
  2. Sommeil léger (45 à 55%), sensibilité aux stimuli extérieurs
  3. Début du sommeil lent profond (4 à 6 %), ralentissement des signes vitaux
  4. Sommeil très profond (12 à 15%), le somnambulisme se loge ici
  5. Sommeil paradoxal (20 à 25%), vive activité du cerveau et des yeux, signes vitaux remontés, les muscles restent relâchés.

Ces phases s’enchaînent en cycles de 1H30 à 2H, durée remarquablement stable chez un individu tout au long de sa vie. Une nuit représente 4 à 6 cycles. Les proportions des phases ne sont pas identiques d’un cycle à l’autre au cours d’une même nuit : davantage de sommeil lent pendant les premiers, de sommeil léger et paradoxal pendant les derniers.
Les micro-éveils, entre les cycles, dont nous ne gardons aucun souvenir s’ils durent moins de 3 minutes, sont importants pour changer éventuellement de posture. Probablement que les gens souffrant d’un torticolis au matin ne se sont pas assez réveillés et mobilisés entre les cycles. Il peut être judicieux, quand on est coutumier de tels incidents, de mesurer la durée précise de son cycle et de favoriser les micro-éveils par une alarme soigneusement programmée et peu agressive.

Le sommeil lent profond diminue avec l’âge, donnant aux personnes âgées cette impression d’insomnie permanente alors que la durée totale de leur sommeil est le plus souvent normale. Le leur expliquer évite les consommations inutiles de drogues hypnotiques.

Le sommeil paradoxal est classiquement associé aux rêves. Ceux-ci démarrent en réalité pendant le sommeil profond. Leur souvenir est vif si l’on est réveillé pendant une phase paradoxale, tandis qu’ils sont confus lors d’un éveil en sommeil profond.
Le sommeil paradoxal est également considéré comme le plus nécessaire, le seul indispensable au bon fonctionnement apparent d’un individu, et dont la suppression prolongée le ferait mourir. Il ne représente que 2 heures par nuit.

Certains « transhumanistes » férus d’améliorations corporelles ont ainsi proposé de « hacker » le cerveau en l’obligeant à se contenter du sommeil paradoxal. Une observation fonde cette idée : le cerveau en manque de sommeil saute les séquences dites accessoires et se dépêche d’entrer en phase paradoxale, pour profiter de ses qualités essentielles. Il est ainsi possible de sectionner les périodes de sommeil pour en réduire la durée totale. L’application la plus courante est la sieste ; grâce à un bref endormissement (20 à 30 minutes), elle réduit le sommeil nocturne de 8 à 6 heures sans inconvénient.
Pousser le principe à l’extrême amène au sommeil polyphasique. La méthode d’Everyman associe 2 à 4 siestes de 20 minutes régulièrement espacées en journée, entièrement constituées de phase paradoxale (après un temps d’accoutumance), et un court sommeil nocturne de 5 à 3 heures comportant encore un peu de phases dites accessoires. La méthode d’Uberman ne comporte plus que 6 phases paradoxales de 20 minutes, espacées de 4 heures, pour un total de 2 heures de sommeil par tranche de 24 heures.

Le sommeil polyphasique est utilisé par les navigateurs au long cours. Logiquement, il favorise les rêves lucides. Notons également qu’il est naturel chez le petit enfant, mais avec une durée totale largement supérieure.

Le fonctionnement et le rôle du sommeil sont encore méconnus scientifiquement. Dire que certaines séquences sont inutiles est fort aventureux. Des sécrétions endocriniennes s’activent pendant la phase profonde. Ainsi des études sur les effets du sommeil polyphasique ont montré un affaiblissement immunitaire, une baisse de production d’hormone de croissance et de sperme. Ceux qui tentent l’expérience ne se sentent pas en mauvaise forme (quand ils y parviennent), mais il leur est impossible d’objectiver une baisse de performance. Il n’existe pas d’enquête poussée sur le sujet. Compte-rendu traduit en français d’une expérience individuelle.
Argument très fort pour le caractère essentiel du sommeil prolongé : son universalité dans le règne animal, malgré les inconvénients évidents de l’inconscience pour une proie potentielle.

siesteDeux principales théories s’affrontent sur le rôle du sommeil. Toutes deux s’accordent pour le voir comme une digestion mentale ; il fixe les apprentissages importants de la journée. Elles divergent sur les modalités.
La théorie la plus classique voit l’intense activité neuronale au cours de la phase paradoxale comme un renforcement des synapses déjà fortement sollicitées en heures d’éveil ; les souvenirs sont gravés. Pour l’alternative séduisante proposée par Tononi et Cirelli, le sommeil est au contraire un affaiblissement global de l’activité neuronale, très coûteuse pour l’organisme (le cerveau consomme 20% des ressources énergétiques). Seules les connexions les plus sollicitées persistent, tandis que les autres reviennent à une sensibilité standard, c’est-à-dire que le schéma qu’elles forment est oublié.
Nous voyons qu’en réalité ces deux visions ne sont pas si contradictoires. Dans les deux cas existe un renforcement ou affaiblissement de synapses par rapport à d’autres.

Pourtant il serait réducteur de ne voir dans le sommeil qu’un tri des souvenirs. A l’évidence, par les rêves, nous fabriquons de grands pans de nouvelles vies, certes influencées par les évènements du quotidien, mais pas toujours. Il est très surprenant, lors de la brève remémoration des rêves, de constater à quel point ces scénarios virtuels sont réalistes, sophistiqués, inventifs (bien davantage que pendant l’éveil), plausibles ou totalement fantaisistes ; cependant même projeté dans le décor le plus fantastique le rêveur y croit. Il développe l’histoire.

Nous avons clairement affaire à un générateur d’alternatives. Le cerveau éveillé, en effet, passe son temps à traiter la file des évènements selon les règles éprouvées et gravées en mémoire. Il se livre rarement à des tentatives saugrenues, à des conduites baroques, particulièrement celles qui lui seraient défavorables. Le cerveau qui rêve, lui, ne se prive d’aucune expérience. Il peut se placer sous la menace d’un monstre effrayant, et juger des options pour s’en sortir. Le rêveur fabrique un large éventail d’alternatives qu’il serait éventuellement dangereux de tester en période d’éveil.
Le sommeil paradoxal, notons-le, est prépondérant chez le nourrisson, encore très pauvre en automatismes sûrs.

Est-ce surprenant, dans ces conditions, que notre cerveau fournisse le matin nos idées les plus géniales ?
Vous lui donnez un problème à résoudre le soir. Concentrez-vous un peu dessus lors de votre plongée en somnolence. Vous avez toutes les chances d’avoir la solution le matin. Si ce n’est pas le cas, c’est qu’il vous manque des connaissances intermédiaires. Tentez de décomposer le problème en fractions plus simples.
De grandes créations historiques ont été, d’après leurs auteurs, présentées à leur conscience au réveil, par exemple la structure cyclique du benzène (Auguste Kekulé), un procédé de gravure sur cuivre (William Blake) ou la Sonate du Diable (Giuseppe Tartini). Combien d’inventions en état d’éveil, à vrai dire, sont le résultat d’un agencement nocturne d’idées pétillantes ?

Pas étonnant non plus que l’on fasse du sommeil le coeur de notre activité métaphysique, une connexion avec l’invisible. On peut en rapprocher les états alternatifs de conscience procurés par les hallucinogènes. Ces moments sont des bouillonnements d’activité mentale débridée, largement affranchis de la raison. Une pépinière de croyances et d’idées originales. Faut-il pour autant continuer à les exempter, éveillé, de la validation par la raison ?

La conclusion la plus importante est celle-ci : alors que nous ne connaissons pas avec précision le rôle du sommeil, son coeur est peut-être ce générateur d’alternative, qui est le gardien de notre individuation. C’est-à-dire qu’en période d’éveil nous mettons essentiellement en pratique des routines patiemment apprises au fil du temps. C’est en dormant que nous devenons différents, singuliers. N’est-ce pas une notion essentielle, même si elle reste une hypothèse, à une époque où l’on trafique le sommeil de bien des façons, où l’on fait disparaître les phases paradoxales avec l’alcool et les benzodiazépines pris en soirée, où les adolescents passent des nuits blanches ? Comment ces gens pourraient-ils se rendre compte qu’ils inhibent ainsi l’évolution de leur Moi ?
Cela leur est impossible.

avr 012014
 

En 2014 il faut jeter vos hebdomadaires d’actualité et vous abonner à Philosophie Magazine. Les évènements du monde y sont traités avec un mélange de vues qui en font un véritable belvédère polyconscient. Tous les grands penseurs y sont convoqués, derrière les philosophes qui analysent et poursuivent leur oeuvre. C’est l’abondance de ces fines alternatives de jugement qui nous permet de cerner au plus près la vérité intrinsèque d’un évènement.

Cependant Philosophie Magazine a ses limites. Quand cette revue traque le sens du monde à travers la grille des penseurs classiques, et même contemporains, elle ne décrit pas le présent tel qu’il est réellement. Elle cherche plutôt une identité du présent compatible avec les philosophies du passé. Elle reste, ainsi, toujours un peu à la traîne.

L’autre grande revue indispensable est Cerveau & Psycho.
La grande carence des classiques, en effet, est la maigre connaissance de leur outil à penser, autrement qu’en circuit fermé. Quand la phénoménologie avoue que l’esprit déforme férocement jusqu’aux concepts attribués à la réalité, elle ne dit pas grand-chose de ce Réel, voire certains préféraient en nier l’existence. La science s’est révélée sans rivale pour construire le tissu de concepts qui, s’il n’est toujours pas le Réel, du moins le moule étroitement. Elle permet de remonter l’histoire évolutive de notre cerveau, de comprendre les intentions fondatrices de notre mode de pensée.

Cerveau & Psycho apporte des précisions sur nos rouages psychiques, tout en gardant une grosse langue de bois sur le libre-arbitre. On se demande en effet dans quel recoin dissimulé du cerveau il pourrait bien survivre, tellement le moindre de nos actes est profondément influencé par un grand nombre d’« ancres » environnementales et génétiques. Lire d’un bout à l’autre cette revue est franchement désespérant : elle réduit quasiment la personnalité à un vaste éventail de réflexes ultra-sophistiqués. Une limitation sévère et injustifiée. Elle remonte l’histoire de ces réflexes, mais est incapable d’en faire la somme. Elle n’est qu’un index des progrès de la science. Aucune intégration de ces découvertes dans la biographie de l’esprit résultant. C’est pourtant ce phénomène que nous éprouvons, et non ses connexions neuronales.

Il existe, au final, un fossé, entre un Philosophie Magazine aveugle au fonctionnement intime de l’esprit, et un Cerveau & Psycho considérant le mental comme une simple addition d’expériences scientifiques.

Le nexialisme est une discipline créée par A.E. Van Vogt, un auteur de SF célèbre, dans son space-opera « La faune de l’espace ». Un livre, en passant, qui n’a pas pris une ride. Le nexialiste de l’expédition scientifique au coeur de l’histoire est un savant ne possédant aucune spécialité sinon celle de les coordonner toutes. Un généraliste de la science. Les seuls qui peuvent prétendre à ce titre dans la société contemporaine sont peut-être… les journalistes.

Je rêve d’une revue nexialiste qui établisse des passerelles entre les sciences physiques et humaines.

Vous remarquerez que je n’ai même pas cité les revues médicales dans ce duel. En effet, vous pouvez les ignorer. La médecine singeant depuis quelques décennies les sciences expérimentales les plus dures, vous serez parfaitement informé en lisant rapidement la dernière ligne de chaque abstract. Le reste ne vous intéressera que si vous êtes un passionné de statistiques. Cela fait bien longtemps maintenant que la presse médicale ne s’occupe plus de sciences humaines. Même la psychiatrie s’est inféodée, à part quelques poches de résistance, à la science des rouages biologiques et non à celle de l’esprit résultant.

Est-ce une surprise ? La formation médicale est totalement élaguée des sciences humanistes. Un étudiant en lettres connaît davantage de philosophie. Les jeunes médecins se sont retrouvés sans défense face à l’essor de l’industrie pharmaceutique et de ses techniques d’influence éprouvées. L’ancien praticien respecté pour des connaissances qui dépassait largement le cadre du tube à essai, connaisseur de la pensée de son siècle et de l’Histoire, est devenu un petit commerçant vénal, stupéfait de la disparition de son statut social, agitant son diplôme de « médecin fondé sur les preuves », preuves que tout le monde peut trouver sans difficulté sur le web (et parfois plus fraîches).

Ainsi la corporation médicale a perdu tout pouvoir sur son destin, n’a aucun projet global de santé, est toujours désorganisée par un vieux clivage public-privé, est une entreprise de services répondant aux commandes exclusives des technocrates, réclame son euro d’augmentation comme tout bon syndicalisme ouvrier.

Heureusement persistent des révoltes individuelles. Les deux revues citées sont de forts soutiens, empêchant de basculer dans le scientisme comme dans le mysticisme. A quand l’espace qui établira le lien ?

La thérapeutique d’une société ne peut être trouvée isolément dans la physiologie, la psychologie, la sociologie, l’histoire des siècles passés. Il nous manque les penseurs au carrefour de toutes ces disciplines, assez doués pour établir un projet de société. Ce n’est pas à vrai dire qu’ils soient absents, mais personne ne les voit. Car ce n’est pas le vote démocratique qui les signale. Ce n’est pas non plus la presse, quand elle publie les découvertes ultra-spécialisées. Chacun d’entre nous en fait, en cette ère de promotion de l’individualisme, joue à faire le nexialiste. Nous ne confions plus cette tâche à quiconque, pas au médecin de famille en tout cas, et de plus en plus difficilement à un polichinelle politique. Il y a tellement à savoir, que nous préférons ignorer l’étendue de notre ignorance, et choisissons nos repères au fil de nos errances numériques.

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mar 272014
 

Une nouvelle espèce d’êtres humains est en train de grandir. Comme la précédente, elle est dotée d’un esprit individuel regroupant trois composantes : le Corps, la Biographie, et la collection des représentations que nous appelons « société intérieure » ou Psociété. A la différence de la précédente, cependant, le Corps a perdu énormément en importance psychique. Il est devenu une sorte d’appendice gênant et rarement aussi gracieux qu’on l’espère. Créer ses automatismes et les entretenir est fastidieux. On le contraint du mieux possible à satisfaire l’image conçue par la Psociété. Les contentements que procure son activité sont affadis face aux plaisirs purement cérébraux, en forte progression. L’on s’occupe sans enthousiasme des besoins du Corps s’il n’existe pas une grosse récompense à la clé.

Plusieurs symptômes de cette évolution sont apparents : l’augmentation étonnante des dispenses sportives (alors que l’éducation physique scolaire a perdu l’élitisme qui décourageait nombre d’élèves), celle non moins surprenante des maladies professionnelles musculo-squelettiques (alors que les conditions de travail n’ont jamais été autant surveillées et adaptées), le succès de l’ostéopathie dès l’adolescence, enfin la quantité de routines installées par les ordis et tablettes dans les psychismes, qui n’ont plus d’espace et de temps à consacrer aux réclamations du Corps.

Le Corps passe lentement du statut de part du Moi à celui de véhicule du Moi. Cette nouvelle affectation a un avantage considérable : on peut désormais le confier aux garagistes, pour l’entretien, pour remplacer les pièces défectueuses, peut-être bientôt changer pour un nouveau modèle. Identique à l’ancien ? Pourquoi donc ? Pourquoi ne pas en choisir un plus conforme à la représentation que l’on en a ? Qu’importe que cette image soit férocement influencée par les médias ; le Corps n’a plus guère d’autorité au sein du Moi pour contester.

Puisque nous limitons la définition du Corps à des afférences sensorielles et à des circuits de traitement réflexes, il semble bien aventureux de lui attribuer une opinion. Et pourtant…
Par exemple n’est-ce pas le Corps qui nous donne cette mauvaise opinion du temps qui passe ? Après tout, c’est essentiellement lui qui en subit les effets.
Plaisanterie. C’est bien notre image du Corps, conçue au sein de la Psociété, qui n’est plus corrélée avec exactitude à l’état du Corps. La représentation n’a pas bougé, est toujours celle d’une personne plus jeune et plus capable. La mise à jour accable notre positivisme naturel.

Le Corps, au cours du vieillissement, continue à envoyer, pour l’essentiel, des signaux de normalité. Il prend en compte la décadence physique, puisqu’elle fait partie de son programme. L’attention que le cortex porte aux changements d’état amplifie considérablement l’intensité des informations telles que la douleur. A détérioration physique identique, une personne se sent indolore tandis qu’une autre déclare souffrir atrocement. En d’autres termes, la représentation corticale déforme l’opinion bien plus juste que fournit le Corps. Comment pourrait-il en être autrement ? Où se situeraient, dans les circuits basiques qui connectent le Corps, les névroses nécessaires à la tronquer ?

Si « l’opinion » du Corps ne s’inquiète pas lors du vieillissement, il n’en est pas de même lors d’un traumatisme, d’une infection, d’une quelconque maladie véritable et menaçante. Les signaux d’alarme sont puissants dans un choc. Impossible de les négliger. Ils démarrent de façon plus insidieuse dans des affections lentes et profondes, telles qu’un cancer ou un trouble métabolique. Cette faiblesse dans l’avertissement pousse même à questionner : est-ce un hasard ? Peut-être ces dégradations sont-elles « naturellement » ignorées dans la mesure où elles permettent de renouveler et de trier le stock de gènes de l’espèce. L’impassibilité du Corps serait alors un fait exprès.

A titre individuel, nous avons intérêt à améliorer ces alarmes, ce dont se charge la médecine préventive avec plus ou moins de bonheur. Les retards peuvent être aggravés également par une représentation trop monolithique du Corps. Si l’individu se perçoit comme invulnérable à l’excès, il niera les premiers signes d’un vrai désordre. Entre cette attitude et l’anxiété pathologique, le compromis n’est pas facile à trouver. La plupart des gens mettent l’affaire entre les mains expertes du médecin, mais l’anxiété concerne aussi sa compétence, et derrière lui, celle de la médecine, qui héberge encore bien des impostures malgré l’abondance de cautions scientifiques.

Que va faire cette nouvelle espèce humaine de son corps ? Elle va greffer, supprimer, corriger, cyborgiser. Elle va en changer de version comme elle change de logiciel d’exploitation, dans ces accessoires numériques de mieux en mieux installés au centre de l’esprit.

La faible appréhension que provoquent ces évolutions vient de cette croyance toujours implicite que nous posséderions un noyau individuel résistant, une âme inaltérable dont le sceau identifierait toujours le même Moi. Il suffit de regarder sa propre biographie, pourtant. S’il fallait définir cette âme immuable et spécifique tout au long des âges de notre vie, nous serions quelque peu évasifs. Heureusement que vient à notre secours cette faculté consistant à repérer les mêmes traits d’un visage, sur de vieilles photographies.

Malgré tout, il existe bien une continuité entre tous ces Moi qui se sont succédés dans notre crâne. Si notre personnalité/Psociété a beaucoup changé en devenant adulte, c’est donc la Biographie qui fait la connexion, mais aussi le Corps. Il est un élément essentiel de la stabilité du Moi. Ses altérations accidentelles provoquent des effets catastrophiques et prolongés sur le Moi. Penser que l’on peut négliger ou modifier le Corps sans conséquences profondes sur la personnalité est une illusion. Même lorsque l’on espère, par des interventions, devenir meilleur, notre caractère devient plus labile. Nous avons bousculé ses fondations les plus profondes. Difficile de se raccorder à ce que l’on a été.

Revenons sur un terrain plus pratique : comment satisfaire le Corps, nous emplir de son « opinion » heureuse ? C’est fort simple ; il ne demande qu’à fonctionner. Il ne s’agit pas seulement de faire jouer les muscles, mais de développer et entretenir l’incroyable coordination neurologique que représente l’activité physique. La finesse, la variété, la cohérence des mouvements, sont plus importants que la sculpture de reliefs sur le Corps. Privilégiez le jeu, les activités aux gestes libres et pas seulement imposés par des machines ou des accessoires trop contraignants. Par exemple les raquettes sont ludiques mais plutôt agressives pour ceux qui n’ont pas grandi avec, sauf si elles sont légères (tennis de table). La danse conjugue de façon immémoriale l’explosion des talents proprioceptifs et le rapprochement social. Natation et randonnée profitent aux plus solitaires, accompagnés sur mer comme sur terre d’un riche univers intérieur.

Judicieuse également est la tentative de faire de l’activité physique quelque chose de rentable, d’utile, facile à inscrire dans les routines quotidiennes. Ce qui sauve encore l’hygiène de vie des habitants de métropoles, n’est pas la présence de salles de sport, mais les distances importantes qu’il faut parcourir d’un pas pressé, du parking au travail, dans les transports en commun. Le jour où chacun décrochera son Segway de la patère pour sortir de chez soi, rhumatos et ostéos auront d’effrayantes journées de travail…

 Posted by at 9 h 09 min
fév 152014
 

Un addendum au post précédent, aparté impromptu sur la moralité :

Pas besoin de fouiller loin dans le journal quotidien pour trouver une affaire d’enrichissement douteux, de fripouille intouchable par manque de preuves, d’arnaqueur dissimulé dans les méandres du web, de trader ruinant les petits épargnants sans grand dommage personnel, de grand patron vampirisant son entreprise par des primes mirifiques. L’amoralité paie. Le petit délinquant, mauvais élève, n’en comprend pas les règles et l’exerce trop jeune ; dès qu’il atteint sa majorité, le couperet de la répression judiciaire tombe. Tandis que le démagogue corrompu, l’affairiste cynique, le tricheur habile, le parrain généreux, étudient attentivement les rouages de la société, les manipulent intelligemment, et semblent pouvoir déjouer indéfiniment l’emprisonnement que leurs manigances ne devraient pas manquer de leur valoir.
Du coup, cette phrase de Nietzsche, « la vertu est une volonté de déclin », se pare d’une profondeur que nous ne lui aurions pas votée au premier coup d’oeil.

Question intéressante : pourquoi les amoraux profitent-ils d’une telle mansuétude, qui leur permet bien souvent de profiter largement de leurs mauvaises actions ? S’agit-il seulement de manipulation, ou d’inertie et de crainte chez leurs contradicteurs ?

Au fond la morale, comme tout repère, a un côté étriqué, emprisonnant. Elle ne montre qu’une seule façon d’agir. Tandis que s’en écarter plus ou moins offre une multitude d’alternatives. De ce fait, le moralisateur semble pompeux, radoteur, vitupère sans agir quand sa solution unique ne semble pas très pragmatique. Au contraire, celui contournant la morale en appelant d’autres repères trouve toujours la manière la plus efficace d’agir et exerce le pouvoir. Nos congénères constatent que le pouvoir d’action améliore davantage leurs conditions de vie que le suivi d’un principe ; ils le respectent davantage, même quand il est vil. Comment tiendrait, autrement, un pays comme les USA, où les plus riches et les moins scrupuleux voisinent avec les pauvres, ceux-ci contents de vivre dans l’ombre des premiers… dans l’ombre vaste du pouvoir plutôt qu’au faîte très étroit de la morale.

Réécrivons la maxime de Nietzsche : la vertu n’est pas une volonté de déclin, elle est un rétrécissement de la polyconscience. L’idéalisme en général est une oblitération de secteurs entiers de la polyconscience. La fusion du « Je » autour du but principal, de l’idée fixe, noie les parasites qui pourraient lui nuire.

Est-ce une bonne ou une mauvaise chose ? Vous trouvez la même multitude d’histoires à l’appui de l’une et l’autre réponse. Dès lors, ne devrions-nous pas être capables de focaliser ou dissoudre nos vertus selon le moment, l’ambition, le désespoir, l’ennui, qui nous élèvent ou nous accablent ? C’est le fondement du comportement polyconscient.

Nous pouvons continuer à nourrir des illusions qui nous dissuadent d’agir… ou suivre une plus nietzschéenne volonté de puissance. Le web est agité par une houle régulière entre les deux, où l’on sent l’influence de l’âge. Non pas en fait que le vieillissement empêche d’exercer sa puissance. Nietzsche s’y est efforcé jusqu’à ses derniers instants de lucidité. Le fait que les femmes à son goût se soient toujours refusées à ce malheureux n’y est-il pas pour quelque chose ? Dès lors, l’âge devient un avantage, car les déconvenues érotiques s’accumulent !

 Posted by at 14 h 20 min
jan 022014
 

En ce début d’année, que je souhaite stimulante à tous, faisons un recadrage de ce blog, qui concernera désormais la pure rhumatologie. Certains s’étonnaient en effet d’y découvrir des envolées philosophiques ou psychanalytiques peu en rapport avec la spécialité. Il se trouve que, en médecine, l’art médical proprement dit est réducteur. Nous avons bien des patients qui viennent avec une simple tendinite ou une angine, mais ceux que nous revoyons fréquemment ont des troubles de vie étendus au-delà du physique. Comment comprendre où veut aller leur esprit et ce qui le fait tourner en rond, alors que nous n’avons que des intuitions sur la façon dont il s’est construit ?

Ayant découvert mon ignorance et peu satisfait des théories psychanalytiques, j’ai utilisé une double approche sociale et neurologique pour établir des plans originaux du mental. Comme les chantiers ferroviaires rivaux de la première ligne transcontinentale américaine, cette « bataille pour le chemin unificateur de l’esprit » s’est terminée par la création de la théorie polyconsciente, reliant biologie et psychologie.

Les bifurcations sont très nombreuses, vous vous en doutez, et me passionnent davantage qu’une actualité rhumatologique enterrée de façon navrante dans de redondantes études sur les biothérapies, financées par l’industrie. Des articles continueront à être publiés ici, toujours indépendants de ces pressions commerciales.

Mais tout ce qui concerne le développement de cette théorie du psychisme et ses multiples applications pratiques dans les cabinets médicaux comme la vie quotidienne, sera désormais sur un autre blog, « Je » et la polyconscience.
Il n’est pas référencé dans le Club des Médecins Blogueurs. Il s’adresse de préférence aux lecteurs de « Je », l’ouvrage qui vulgarise notre théorie ; néanmoins les articles sont listés par difficulté et la plupart sont très accessibles. Sujets déjà parus : les particularités des jumeaux, la logique cachée de l’astrologie, gérer une timidité, comment faire la différence entre ce qui est conscient et inconscient dans notre pensée, des histoires personnelles incompréhensibles s’éclairant avec l’approche polyconsciente (Tranches de « Je »), etc…

Souhaitant vivement voir les plus éclectiques d’entre vous sur cette nouvelle piste d’envol,
Meilleurs voeux,
Jean-Pierre Legros

 Posted by at 6 h 19 min
déc 212013
 

Comme un vinaigrier, mon Observateur produit sa fournée annuelle d’aphorismes acides et parfumés.

La chaussure féminine est une sorte de fouet neural obligeant tout le système postural à tenir un équilibre érotique.
*
La santé est le plus beau des produits.
Peut-être parce qu’il est le plus chargé en additifs ?
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Plus la réalité est insupportable, plus on trouve d’énergie à la travestir.
Comment la médecine, traitant du besoin vital, pourrait-elle éviter l’imposture ?
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Mauvais pronostic, dit la mort fine…
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Mettre son patient à l’aise ne doit pas faire du cabinet un lieu d’aisance.
*
La médecine des certitudes a été vaincue par la médecine du doute,
qui a malheureusement conservé son principal défaut :
Elle doute avec trop de certitude.
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Quand un médecin rate une injection, il dit que le patient a été mal aiguillé…
*
Savoir, c’est se souvenir,
mais inventer, c’est oublier.
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Les gens qui se pensent utiles à la société ne s’arrêtent jamais de travailler.
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Dans les familles se transmettent moins de maladies que de résignations ou d’intérêts pour elles.
*
La Cause est l’antidépresseur administré à notre hantise de l’inconnu.
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Comment les grands idéaux auraient-ils pu passer sans un peu de dialectique ?

 Posted by at 6 h 45 min