Existe-t-il des limites à ce que nous pouvons apprendre?

J’ai repris cette question posée sur un forum scientifique américain comme exemple de la manière dont fonctionne le positivisme. La réponse donnée était celle-ci : non, pas de limites, grâce à une fonction extraordinaire du cerveau : la neuroplasticité. De nouvelles connexions cérébrales sont toujours possibles, tandis que celles tombées en désuétude disparaissent, un processus nommé « élagage synaptique ».

Le texte donnait ainsi l’illusion que nos capacités d’apprentissage s’étendaient à l’infini, en contradiction évidente avec la dégradation des fonctions supérieures que nous constatons malheureusement chez toutes les personnes vieillissantes, à une vitesse inégale. Où est l’erreur ?

En premier lieu, le cerveau n’est pas un espace inépuisable de stockage des informations. Les personnes dotées d’une mémoire exceptionnelle, dite éidétique, ont en fait une excellente persistance de l’information enregistrée et une communication facile entre mémoire et conscience. Beaucoup de mythes entourent la mémoire éidétique. Il n’est pas certain que la somme globale de souvenirs acquis au cours de la vie soit très supérieure, et peut-être, quand c’est le cas, est-ce au détriment d’autres aptitudes mentales. Malgré l’avantage théorique d’une mémoire exceptionnelle, l’intelligence de ces gens reste dans la moyenne. Pourquoi ne sont-ils pas des génies de l’analyse, avec toutes ces données ? Manque de place pour la mise en corrélation ?

D’autre part, les choses sont très différentes chez l’enfant et l’adulte. Le cerveau de l’enfant possède un nombre de connexions synaptiques très supérieur à celui de l’adulte. Il n’est pas encore « programmé » ; il est ouvert à toutes les planifications. La maturation consiste à perdre un grand nombre de ces connexions pour tracer les futures autoroutes du comportement. Adultes, nous sommes ainsi envahis par les habitudes, un câblage impératif lentement consolidé au fil des années.

Certes le tri des connexions représente des connaissances plus nombreuses pour l’adulte. Mais il est aussi responsable d’une facilité bien moins grande à apprendre les nouveautés. En effet, pour inscrire une information neuve, il faut « débrancher » la configuration existante, récupérer de l’espace de stockage. Un adulte peut remplacer une mémoire par une autre, néanmoins il le fait avec une spontanéité très inférieure au psychisme vierge de l’enfant. Non pas que l’adulte ne puisse ingurgiter aisément la nouveauté. Mais c’est toujours parce qu’elle se rapporte à un sujet qu’il connaît déjà bien. Il mémorise des alternatives et des prolongements, plutôt que du véritable inconnu.
Nous le vérifions dans la difficulté qu’éprouve un adulte à reprendre des études franchement différentes. Le cerveau embarrassé par l’accumulation de routines, c’est une gageure de retrouver la plasticité de celui de l’enfant, qui contient toutes les possibilités.

La question-titre, moins truquée, aurait du être celle-ci : « Pouvons-nous apprendre jusqu’à la fin de notre vie ? ». La réponse est : oui, cependant la facilité d’apprentissage diminue à la fin de l’adolescence, et il faut éventuellement sacrifier des connaissances pour en obtenir de nouvelles si l’on veut préserver sa plasticité cérébrale. Seules celles qui sont utilisées fréquemment persistent jusqu’au bout et donc : auxquelles voulons-nous consacrer notre vie ?

Ainsi la plasticité finit par faire peur, avec l’âge. Elle menace notre identité, notre stabilité biographique. Que deviendrait notre assurance si nous devenions un autre ? Parfois cela nous est imposé par accident, parce qu’une maladie ou un autre aléa nous laisse un handicap et nous oblige à réviser notre destin. Peu se tirent avec succès de l’épreuve ; personne ne s’y engage de plein gré, sauf si les perspectives sont enchanteresses ou que l’on part d’une situation désastreuse. Nous préférons rester nous-mêmes, et finir à l’identique.

Un addendum à notre réponse ? Oui nous pouvons apprendre jusqu’à la fin de notre vie… si nous avons envie de nouvelles connaissances et des changements qu’elles apportent.