Le problème de l’esprit-corps

La conscience est-elle réductible à des phénomènes biologiques ?

Le « mind-body problem », dans son appellation anglo-saxonne, a connu une prise de position ferme en 1974 avec Thomas Nagel. L’homme peut-il savoir quel effet cela fait à une chauve-souris d’être une chauve-souris ? Il répond non. L’homme peut dresser les plans du cerveau de la chauve-souris avec la plus grande finesse de détails, il ne pourra jamais pénétrer dans sa conscience, c’est-à-dire éprouver son vécu de l’intérieur.

L’une des critiques les plus inattendues de cette position est celle de l’écrivain John Maxwell Coetzee, dans la bouche d’une de ses héroïnes romancières. Elle explique que n’importe quel être vivant peut se rapprocher d’un autre à l’aide d’empathie et d’amour. Si un romancier était incapable de se mettre dans la peau de multiples personnages différents de lui, il ne pourrait tout simplement pas écrire la moindre histoire autre que biographique, et de son seul point de vue.

En l’occurrence, Nagel, qui se prévaut de cartésiannisme, fait une philosophie médiocre qui n’a rien à voir avec de la science, tandis que Coetzee, dans son élan quasi métaphysique, a une intuition beaucoup plus fine du sujet. Expliquons-nous.

Le problème de l’esprit-corps ne se pose pas seulement entre l’homme et la chauve-souris, mais déjà entre deux hommes. Ils ont des cerveaux différents. Le fait que leurs « câblages » soient plus ressemblants ne permet pas de conclure que l’un peut se placer dans la conscience de l’autre et éprouver à sa façon. C’est rigoureusement impossible. Nous ressentons les choses en conscience par l’intermédiaire d’une structure psychique unique. Même quand la sensation concerne un objet inerte, sa « matérialité » est une impression propre à notre ensemble de concepts propriétaire. Une image du Christ ne déclenche pas du tout la même réponse psychique chez un croyant et un non-croyant.

Nos consciences sont toutes différentes, mais ce n’est pas une surprise, puisque nos cerveaux sont tous uniques. Nous devrions au contraire y voir une confirmation que la conscience est bien « intriquée », un terme préférable à « réductible », à la biologie.

La comparaison entre les impressions conscientes repose sur le langage, codification des concepts. Le langage scientifique est moulé sur le réel (tout en restant une représentation, il n’est pas le réel). Tandis que le langage des émotions concerne la façon dont l’homme établit ses représentations. Il est ainsi le plus spécifique de la puissance du vivant sur le monde. Dès lors, en toute logique, il est le plus adapté à faire communiquer les consciences entre elles, à leur décrire les impressions de l’autre.

De la même façon que le langage scientifique s’affine pour coller de plus en plus étroitement au réel, le cerner, le langage des émotions et du corps s’apprend et s’améliore, de manière à épouser au plus près les impressions conscientes des autres. Aucun de ces langages ne parvient à l’essence de ce qu’ils désignent. C’est tout simplement impossible. Ils seront toujours des représentations, propriétaires à notre conscience et non à leur objet.

Cela n’enlève rien à la validité du concept que la conscience soit intriquée à des phénomènes biologiques. Ce concept nous est tout aussi intrinsèque.

Pour revenir à la démonstration un peu naïve de Nagel, la différence de conscience avec la chauve-souris n’est qu’une question d’échelle, et demande simplement d’établir les représentations adéquates. Les personnes qui vivent avec des animaux y parviennent sans difficulté. On peut deviner que le gardien habituel d’un éléphant connaît parfaitement sa façon de pensée et peut éprouver l’environnement d’une manière assez proche de la sienne. Pour une chauve-souris c’est un peu plus difficile à cause des appareils sensoriels différents. L’homme n’utilise pas de sonar. Mais un scientifique peut établir une représentation juste de la manière dont la chauve-souris perçoit le monde. Il connaît également ses intentions instinctives, plutôt répétitives dans le monde animal. Enfin, s’il a élevé la jeune chauve-souris, il peut établir sa biographie. Toutes ces informations ensemble lui donneront une image assez fine de la conscience de la chauve-souris et lui permettront d’excellentes prédictions. Qu’est-ce que notre empathie pour un animal (ou un humain) sinon la capacité à percevoir ses sentiments et à prévoir ses réactions ?

L’affaire est plus difficile en sens inverse : la chauve-souris aura du mal à se faire une idée précise de la conscience du scientifique ! Mais ce qui est extraordinaire est qu’elle le fait quand même !! Terrible prétention que celle du vivant. Ce qui nous fait la moquer, c’est la médiocre sophistication de sa représentation, par rapport à celle que nous lui appliquons. Pourtant elle en a bien une. Elle sait prédire certains comportements du scientifique, qui se livre sans en avoir conscience à de nombreuses routines. Nous avons toujours une partie de notre esprit qui est un livre ouvert pour les autres.

Notre conscience est bien « réductible », et c’est ce que nous pratiquons quotidiennement. Sinon aucune communication ne serait possible, pas plus avec les animaux qu’avec nos congénères…