Désinhiber son destin

Un jeune homme, Marc, se trouve devant un choix crucial. On lui propose le job de sa vie, plus intéressant et payé quatre fois mieux que celui qu’il occupe actuellement. Malheureusement il faut partir à l’étranger, et quitter ainsi sa petite amie, dont il est très amoureux ; elle a encore plusieurs années d’études à terminer sur place. Jolie et courtisée… la séparation a toutes les chances d’être définitive. Comment peut-il se décider ?

Une technique anecdotique a été proposée par un psychologue : lancez une pièce en l’air pour tirer à pile ou face. Cependant ne vous concentrez pas sur le côté de la pièce qui va sortir. Focalisez-vous sur l’instant où la pièce tournoie dans les airs, et ne regardez pas immédiatement quand elle retombe. Que ressentez-vous ? Souhaitez-vous apercevoir un pile ou un face ? Votre désir le plus sincère vous est révélé.

Ce que le psychologue ne dit pas, c’est comment fonctionne la méthode, ni pourquoi il est si sûr que vous faites le bon choix. Pourquoi une inclinaison domine soudainement alors que vous ne la perceviez pas comme évidente jusque là ? La réponse du psychologue est simpliste : vous possédiez la réponse, mais pas en pleine conscience. La crainte qu’elle soit contrecarrée par le hasard la fait aboutir.

La polyconscience nous fournit une réponse plus sophistiquée, et nous met davantage en garde sur la fiabilité du résultat. L’hésitation de Marc provient d’un conflit intérieur. Un bloc psocial s’est formé autour d’un amour ocytocique ; toutes ses glandes le poussent vers sa tendre amie ; des raccordements érotiques étourdissants l’attendent ; une progéniture, peut-être ? Une partie de la raison suit, se laisse soudoyer par l’émotion, voit les adaptations possibles au renoncement à partir, néglige les pertes.
L’autre bloc est purement utilitariste ; la situation matérielle s’annonce radieuse, beaucoup d’anticipations sont possibles, le lever matinal pour la journée de travail sera plus enthousiaste, les promesses intellectuelles sont brillantes.

Si l’on était spectateur de ce dilemme dans un cinéma, nous souhaiterions tous que l’amour triomphe. Mais Marc n’est pas dans un film ; c’est sa vie réelle. Il sait bien que les fins sont rarement les mêmes. Ainsi l’équilibre est étonnant entre les deux blocs, alors que l’émotion pèse entièrement d’un côté. Que déclenche le lancer de pièce ?

Une désinhibition.
Exactement du même type que si l’on avale un alcool fort. Le jeu a un effet identique. Il rompt les entraves du rationnel frontal sur le reste de la polyconscience. L’émotion peut reprendre le dessus. En un éclair, la décision est prise. L’amour avant tout !

L’émotion étant davantage inconsciente que la raison, son succès semble donc faire « apparaître le choix en pleine conscience ». Mais en réalité Marc n’a rien choisi. Il a fait basculer l’équilibre en étendant sa conscience vers ses motivations inconscientes, donnant à celles-ci plus de puissance mais pas davantage de justesse. S’il n’est pas coutumier du processus, c’est-à-dire qu’il est plus souvent rationnel en général, son engagement risque de ne pas recevoir beaucoup de support de l’émotion par la suite. C’est l’inconvénient majeur de l’avoir conseillé sur la conduite à tenir. Il n’a pas trouvé cette solution tout seul. L’émotion n’aurait peut-être pas atteint son but, sans cette aide. Gardera-t-elle sa puissance ultérieurement ? Qui peut le prédire ?

Nous pouvons faire cette conclusion : quelle que soit le choix fait par Marc, il est toujours possible qu’il le regrette par la suite, s’il a donné le pouvoir, dans un accès désinhibé, au bloc qui n’est pas régulièrement le plus fort chez lui. C’est pourquoi à la question « Comment peut-il se décider ? » nous devrions dire, si nous étions le plus rigoureux des psychologues : « Surtout n’influencez son choix en aucune manière, même en proposant une méthode que vous croyez objective ».

En réalité n’oublions pas que nous sommes tous polyconscients, c’est-à-dire des amalgames de ce que nous pêchons chez les autres. Personne ne se prive du pouvoir que lui donne sa propre représentation (supposée favorable) dans l’esprit des autres. Alors nous donnons des conseils avec une grande générosité, qu’ils soient désirés ou non ! C’est la base de la vie sociale.

Vous pouvez, au final, cacher la pièce et convaincre Marc qu’il doit rester avec sa copine ou partir, selon que vous êtes romantique ou matérialiste. Puis faire un pied de nez au psychologue…

Qu’est qu’un trait de caractère ?

Eva, la cinquantaine, est mère de trois enfants adoptés, d’origine polynésienne ; deux sont chez elle ; elle est séparée de son mari, en charge très loin de là du troisième. Femme sophistiquée, elle mène une vie intense : sportive régulière, gestionnaire d’un petit commerce, psychothérapeute à ses heures, mondaine et réunissant par son magnétisme naturel l’élite de la société îlienne, Eva ne néglige pas pour autant l’éducation de ses adolescents. Elle les encadre attentivement, s’efforce d’être à la fois la mère aimante et le père sévère, capitaine de la juste route à suivre pour naviguer au plus loin dans la vie. Une gageure ? Les jeunes perçoivent l’ambivalence de l’attitude maternelle, pile son côté bienveillant, face sa lassitude du lourd héritage du passé de couple qu’ils représentent. Le benjamin, Ari, a fait sans doute la phase oedipienne la plus nette. Il a décidé de prendre la place du père. Il supporte mal que sa mère dirige sa vie avec autant d’autoritarisme. Avec un brin de tortuosité, nous pourrions dire qu’il cherche à tuer le père au sein de la polyconscience d’Eva, pour n’en garder que la partie maternelle.

Le conflit s’est envenimé au fil des années. Un nouveau père est finalement arrivé. Un peu tard. Droit comme la tourelle d’un navire de guerre, il ne fait que renforcer la partie masculine d’Eva, qui n’a pas voulu se replier sur son rôle de mère charitable. Elle ne souhaite pas imposer à son compagnon la charge pénible du flicage. La carrière de maître de maison est, pour Ari, de plus en plus difficile à tenir. Ses actions deviennent de la guérilla, puis du terrorisme désespéré. Trop addictif aux jeux vidéo, il veut gagner au moins des batailles virtuelles, à l’aide de coûteux achats « in-app » effectués en douce, en subtilisant les identifiants et la carte de crédit de sa mère. Plusieurs centaines d’euro quand même. Sachant que la plateforme iTunes envoie les factures, il prend soin d’effacer les mails sur l’iPad maternel. Et les relevés bancaires ? Aucune importance. S’il était doué à ce point en anticipation, sans doute ne serait-il pas engagé si loin dans l’impasse qu’est sa guerre de sécession avec la nation Mère.

Le pot-aux-roses est découvert. Eva, furieuse, tente de se convaincre, à travers une discussion avec ses proches, que la situation est sans espoir. Ari ne pourra jamais s’améliorer sous son aile. C’est « dans son caractère ». Elle a « tout essayé ». En bonne psychologue, elle convient que l’environnement a pu jouer un rôle dans le comportement d’Ari. Mais surtout, ce sont ses traits de caractère, c’est-à-dire des rails génétiques impératifs (pas les mêmes que les siens), qui l’ont conduit là, et il ne pourra s’en extraire. Eva démissionne. Ari est placé chez son père, où il retrouve le plus âgé de la fratrie adoptée. Il a tenté de parler à sa mère, mais celle-ci a refusé. Lassé lui aussi du conflit, il est finalement assez satisfait de son issue, malgré la séparation brutale d’avec tous ses amis.

Le « trait de caractère » est un repère extrêmement utile pour nous permettre de classer les conduites possibles d’une personne. A l’image des médecins qui utilisent les symptômes pour rassembler différentes présentations pathologiques en une seule maladie, les traits de caractère nous aident au « diagnostic de personnalité ».
Néanmoins il existe un côté réducteur manifeste à cette opération. Notre conscience n’est pas superposable à celle d’autrui. Nos prévisions sont des approximations. Le soleil peut surgir à la place de la pluie. Dilemme : si nous avons espéré le soleil et avons « tout fait » pour qu’il s’installe au-dessus de notre micro-climat social, mais que les orages s’accumulent, allons-nous incriminer, à l’origine de l’échec, l’environnement ou les « traits de caractère » ?

La réponse n’est pas uniforme, bien sûr. Elle varie selon l’investissement personnel placé dans l’environnement de l’enfant, l’aptitude à reconnaître que l’on n’a plus rien à miser, et la façon d’assumer ses coups aveugles ou aventureux. Soucieuse et culpabilisante, la mère s’accusera à tort de l’intégralité de l’échec ; bien lointain pourtant est l’âge foetal où elle représentait l’environnement total, utérin, de son enfant ; elle n’est plus qu’une persona dans une polyconscience enrichie d’une multitude de mythes adolescents. Démissionnaire au contraire, elle facilite sa décision en se disculpant au profit de « l’hérédité du caractère », contre laquelle il est impossible de lutter. La trait de caractère est un alibi pour cesser d’agir, parce que les alternatives sont trop coûteuses en temps, en mutation personnelle, en moyens financiers, en perte de statut social… Il affirme l’inéluctabilité du destin d’un individu et nous disculpe du défaut de soutien que nous pourrions lui fournir.

Les rails génétiques existent, cependant ils nous placent devant une multitude d’embranchements. L’environnement regorge d’aiguilleurs, certains ouvrant des horizons qui nous séduisent, d’autres les barrant. Notre auto-organisation est le grand assemblage des wagons formant le train de notre existence. Les parents ont le statut de chefs-aiguilleurs. Leur pouvoir entre en conflit avec le conducteur du train. Le parent possède un meilleur plan de l’ensemble du réseau. Cependant sa vision reste limitée. Parfois, en cherchant à tout prix à imposer un trajet difficile et sinueux à un train lancé à toute vapeur par ses chaudières hormonales adolescentes, il le fait dérailler.

En conclusion, nous utilisons le trait de caractère comme moyen nécessaire de prédire le comportement, mais aussi pour tricher, de façon à sauver la mise à nos anticipations quand elles se révèlent erronées. Cette subtile transition nous emmène de l’empathie vers l’à priori.

Faut-il s’en vouloir d’être négatif envers ses gosses?

Au temps du positivisme conquérant, faut-il s’en vouloir d’être négatif envers ses gosses ?

Agathe est une enfant difficile, moins en raison de son adoption que du legs de sa mère biologique. Celle-ci a joyeusement consommé ses drogues dures habituelles pendant toute sa grossesse. Si Agathe ne souffre d’aucune malformation ou affection psychiatrique apparente, son cerveau « n’imprime » pas comme les autres. Tout est lent à se graver en mémoire, et en disparaît s’il n’est pas utilisé constamment. Les apprentissages sont très longs à se mettre en place. Les incertitudes permanentes d’Agathe devant des situations simples montrent l’importance de ces routines que nous employons pour construire une assurance et faire progresser nos comportements.
Les compromis utilisés pour vivre harmonieusement en famille, Agathe n’en saisit pas l’utilité, sauf si un esclandre la lui rappelle quotidiennement. L’atmosphère est lourde chez les parents d’Agathe. Ils l’engueulent dès la moindre bêtise, puis s’en veulent rétrospectivement. Les encouragements qu’ils prodiguent leur semblent factices, parce qu’ils ne ressentent aucune conviction. Être parent instinctif est facile, mais s’il faut tous les jours se produire sur la scène d’un théâtre dramatique ?

A 16 ans, Agathe est une fille assez triste, très formée à la dévalorisation et l’utilisant, par défaut, sur tout son entourage, même ses amies, ce qui n’arrange pas ses difficultés. Elle n’est pas dépressive, grâce à un monde intérieur solidement isolé, où les problèmes n’ont pas le droit d’entrer, et donc malheureusement fort déconnecté de la réalité. Elle n’agit pas. Elle ne tente pas d’opinion. Trop souvent elle n’a récolté que moqueries et critiques.
Comment améliorer sa situation ? Comment conseiller ses parents ?

En matière d’éducation, négativisme et positivisme sont tous deux bénéfiques et ne sont qu’une coloration culturelle, à condition qu’ils soient gradués, témoignant d’une gestion intelligente de ces repères évaluateurs.

Prenons un exemple pratique : Agathe exécute un travail, peu efficacement par rapport à la moyenne de son âge, néanmoins vue par ses aptitudes naturelles elle se débrouille bien. Voici les façons dont le parent peut apprécier le résultat :
« C’est toujours aussi nul ; tu n’y arriveras jamais. » est du négativisme pathologique.
« C’est vraiment merveilleux, ce que tu fais, ma chérie. » est du positivisme pathologique.
« Pas trop mal, pour une fois. » est du négativisme gradué. Si le travail avait été complètement raté, parce qu’Agathe n’avait fourni aucun effort, le parent n’aurait pas mâché ses mots. Fixer Agathe quelques instants, avec un air intéressé, fait partie aussi du négativisme intelligent ; en cas d’échec, le parent reste indifférent ou hausse les épaules.
Enfin « Tu as trouvé quelque chose, là ; continue ! » est un positivisme gradué. Sa mesure permet d’augmenter les succès futurs en ne leur donnant pas d’emblée la note la plus élevée.

L’essentiel, pour qu’Agathe se construise correctement, n’est pas forcément que ses parents deviennent positivistes contre leur sentiment spontané, mais qu’ils la fassent vivre dans un cadre de références plus étoffé et cohérent. Ils doivent fournir un large éventail d’appréciations, les motiver. Ils transmettent ainsi les contrastes et la complexité de leur propre esprit, au lieu d’enfermer Agathe dans sa frustre forteresse.

Ce principe est capital à garder en mémoire quand l’enfant est beaucoup moins doué, ou beaucoup plus, qu’un parent, restant loin des objectifs de celui-ci ou au contraire les dépassant largement. Le parent aura tendance à être systématiquement dévalorisant (négativisme pathologique) ou ébahi en permanence (positivisme excessif). Il fera de l’enfant une personne qui n’ose rien entreprendre, ou dont les chevilles ont tellement enflé qu’elle en devient odieuse.

Que peut apporter de plus la théorie polyconsciente à cette démonstration un peu fleur bleue ? Elle nous dit que tout échange est bidirectionnel. La réaction des parents ne s’explique pas seulement par l’impression de devoir « mentir » sur les performances d’Agathe, mais parce qu’ils perçoivent son influence sur leur propre polyconscience. Agathe, comme tout élément significatif de leur environnement, fait partie de leur société intérieure. Elle n’en est pas une des plus brillantes animatrices. Au contraire, tout ce temps passé à exercer une énorme patience, devant des apprentissages laborieux, donne la sensation aux parents qu’une mélasse s’est déversée dans leur esprit. Difficile d’éviter une réaction de rejet, qui se traduit par le négativisme pathologique.

Quelle solution ? Diluer la charge de l’éducation d’Agathe entre moult intervenants, dont la motivation repose sur les liens familiaux, le métier d’enseignant, de travailleur social, la similitude (les amis sont choisis pour leur ressemblance). Les difficultés d’Agathe sont aggravées par une famille nucléaire : pas de cousins, de tantes, de grand-parents. Elle profite grandement de séances d’orthophonie, bien qu’elle n’ait pas de réelle dyslexie ou dysarthrie. La limite de la prise en charge médicale et psychologique est qu’Agathe se sent confortée dans son impression d’ « anormale » si elle est trop présente.

Enfin les parents doivent se convaincre qu’Agathe a besoin de relations aussi peu compétitives qu’elle. C’est l’ambiance où elle redevient performante, parce que « normale ». Or les parents rêvent d’amis brillants pour Agathe. Certes l’émulation élitiste est importante pour qu’elle atteigne le meilleur d’elle-même, mais elle doit rester le sel de son existence, pas la sauce où baigner en permanence. Les parents sont suffisamment présents pour distiller les épices stimulantes et les potions amères. Ils doivent se méfier de ne pas la rendre anorexique de la vie.

Pervers pédophiles

R, 51 ans, est condamné pour détention de 46 images pédophiles. Il a été dénoncé par sa femme, alertée par sa fuite trop fréquente dans le grenier et son désintéressement de la vie familiale. Il était déjà suivi psychologiquement pour une affaire identique deux ans auparavant, sans grande motivation pour les soins.
M, 60 ans, gastro-entérologue, est identifié à la suite d’une enquête des autorités brésiliennes. Ses références d’internaute sont transmises à la France. Plusieurs dizaines de milliers d’images pédophiles sont retrouvées sur son ordinateur, parmi bien d’autres clichés pornographiques.
G, 68 ans, général à la retraite, a visionné pendant quatre ans 3000 images pédophiles en se dissimulant le mieux possible de sa famille. Au tribunal, il incrimine les séquelles d’une ablation de tumeur cérébrale, mais son discernement semble pourtant intact.

Mettre ces affaires sur la place publique déclenche deux sentiments contradictoires. D’une part, c’est le seul intérêt de ces condamnations. Sans doute leur médiatisation, de ce point de vue, est-elle encore insuffisante. La justice a placé là un repère solide, dissuasif, destiné à protéger les enfants exploités dans des pays où la misère génère les trafics les plus sordides. D’autre part, c’est l’irruption, en droit, d’une police de la pensée. Aucun des accusés n’a commis d’agression. Le fantasme est condamné sans passage à l’acte. Chacun d’entre nous peut trembler ; si la conscience est dissimulatrice, que dire alors de l’inconscient ? Quand l’intérêt d’un adulte pour un enfant franchit-il exactement l’inacceptable ? Des enseignants du primaire avouent ne plus oser aider un enfant à changer de vêtements à cause de la suspicion générale envers la pédophilie.
Quand la loi place un repère aussi précis, elle masque de fait des injustices à peine moins criantes. Par exemple l’achat de produits bon marché favorise l’exploitation de travailleurs mineurs et sous-payés dans les mêmes contrées miséreuses, mais aurait-on l’idée de condamner ceux qui achètent au plus juste prix ?

Bien entendu le problème est politique. La justice ne fabrique pas les lois, elle les exécute.  Décourager l’exploitation sexuelle des enfants en condamnant les détenteurs d’images est efficace, mais laisse un relent de guillotine excessive quand on voit à quel point la vie des « prévenus » est définitivement gâchée sans qu’ils aient agi de façon répréhensible. Il en serait différemment si nous pouvions identifier efficacement les futurs agresseurs pédophiles. Est-ce possible ? Peut-on personnaliser les jugements de R, M et G autrement qu’en comptant stupidement le nombre d’images présentes sur l’ordinateur ou la durée de l’addiction ?

Un psychologue peut, à l’aide de la théorie polyconsciente, juger de la dangerosité d’un fantasme. En effet, une pulsion perverse est d’autant plus susceptible d’entraîner un passage à l’acte qu’elle fait partie d’une psociété peu diversifiée. S’il n’existe aucun autre moyen d’obtenir un plaisir significatif, le crime survient. La crainte des rétorsions promises par la morale sociale est peu efficace, nettement moins que l’existence d’autres solutions pour parvenir au plaisir, toujours un but impératif.

Ainsi, chez un pervers, ce n’est pas tant les preuves de déviance sexuelle qu’il faut rechercher, mais l’absence de loisirs et d’idées alternatives occupant ses journées. Des images pédophiles noyées au milieu d’une bibliothèque de médias éclectique ne sont guère dangereuses, contrairement à leur présence exclusive. Un entretien avec le psychologue découvre l’étendue de l’imagination du sujet, sépare les sybarites hyperactifs des monomaniaques qui finiront par passer à l’acte, parce qu’ils sont leur pulsion, et pas grand-chose d’autre.
Pas vraiment responsables non plus, de ce fait. Bureaucratique société qui surprotège trop les mineurs et donne systématiquement aux majeurs des permis de s’occuper de sa vie alors que certaines aptitudes sont douteuses…

Le barrage biographique de Castor

Tranches de « Je »
Dans cette rubrique sont racontés des destins individuels originaux, qui dévoilent tout leur sens sous l’éclairage de la théorie de la conscience exposée dans le livre « Je ».

Le barrage biographique de Castor
Le « Je » fusionnel est une protection qui concerne également la biographie, le second composant du Moi. Il empêche l’auto-dénigrement.
Voici l’exemple d’un homme de la cinquantaine, appelé Castor, qui finit par décéder d’un cancer du foie métastasé. Il a vécu une adolescence fertile en abus divers, alcool, drogues, jusqu’à provoquer une cirrhose et ses complications : hémorragies digestives, fatigue chronique, intolérances alimentaires. Un sursaut du Corps désespéré, dans un Moi en perdition, le fait changer radicalement de vie. Il réussit un sevrage total de ses toxiques favoris, trouve un bon job, refait sa vie avec une indonésienne, mais plutôt que la déraciner en Nouvelle-Calédonie, il l’entretient dans son pays et la visite trois mois par an. Il a avec elle une magnifique petite fille.
Malheureusement la déchéance physique rattrape Castor ; il est touché par un cancer du foie. La fin est longue et difficile, compliquée par des traitements qui l’anéantissent autant qu’ils le prolongent de quelques mois. Pourtant, à l’agonie, il n’éprouve aucune amertume pour ce qu’il a été. « Je ne suis pas triste. Je savais qu’avec la vie que j’ai menée, je n’avais guère de chances de passer la cinquantaine. J’ai 55 ans. C’est un bonus… ».

Seule la fusion biographique protège Castor de la fureur que pourrait concevoir son Moi actuel, qui s’est beaucoup démené pour rétablir la situation, envers son Moi adolescent, coupable de si lourdes bévues. Ici, à nouveau, nous constatons que c’est par la fusion que l’esprit parvient contre toute attente à conserver une (relative) sensation de bonheur. Illusion ? Certes. Mais que fabriquons-nous d’autre, même quand nous pensons être lucides ? Seule la solidité des fondations des illusions change ; certaines sont en carton, d’autres en pierre de taille ; leurs objectifs sont identiques.

Cette histoire ne nous montre-t-elle pas la meilleure marche à suivre au plan de la réalisation personnelle ? Quand il faut changer, parce que la sensation de bonheur s’effiloche, il s’agirait de se décomposer entre les éléments de sa société intérieure. Devenons multiple pour apercevoir les alternatives et choisir la meilleure. Néanmoins, aussitôt les changements réalisés, mieux vaut retourner à l’état de fusion du « Je » et de sa biographie. En effet rester dans cet état « segmenté » et parvenir à ressentir du bonheur demande une somme inhabituelle d’assurance, ou de blasement…