Comprendre le « Je »

Pour comprendre la fusion représentée par le « Je », voyons comment nous fabriquons un « instant ».
Un instant n’est pas un point temporel. Même s’il est centré autour d’un évènement qui peut avoir un début et une fin précises dans le temps dit universel, le moment où sa représentation est conçue et parvient à notre conscience est décalé. De plus, s’y accrochent d’autres concepts, en rapport avec l’évènement, et éventuellement des décisions que nous aurions déjà prises inconsciemment. Si l’évènement est une brûlure sur la main, celle-ci s’est déjà retirée avant que la conscience soit avertie.
Un « instant » est donc un espace de temps subjectif décalé par rapport à l’évènement réel, enrichi d’informations étrangères à lui, et déjà modifié par notre traitement inconscient. Un instant est un minuscule roman et non un enregistrement.
Il ne peut en être autrement puisque le processus de pensée est lui-même un enchaînement. Il n’existe pas d’idées pointillistes. Tout concept est un espace de temps pensé. Le travail du cerveau est de rapprocher les espaces « évènements » des espaces de pensée correspondants.

S’il fallait décomposer tous ces éléments, nous serions simplement incapables d’établir un repère tel qu’un « instant ». Trop de fragments d’informations à traiter. Pour éviter le débordement des niveaux supérieurs d’analyse, l’esprit amalgame tout cela dans l’« instant », fusion d’un évènement généré par le Réel et de sa représentation.

Notre esprit agit de façon strictement identique avec la Polyconscience, cette assemblée des concepts dont surgit une proposition de comportement pour chaque contexte. « Je » est aveugle au travail sous-jacent. Il en est la fusion. Mais sa chienne de polyconscience le conduit avec sûreté à bon port ! Du moins chacun d’entre nous l’espère…

Comment résister au globalisme ?

L’erreur la plus courante en sciences est d’assimiler le réel à la « peau » de concepts dont l’entoure l’esprit humain. L’exemple le plus démonstratif est le temps. On différencie le temps subjectif, particulier à chaque individu, du temps universel, mesuré par une horloge atomique, pas seulement propriété mais propriétaire du réel, dont les imperfections résiduelles sont celles de la technique de mesure. Même lorsque la relativité restreinte l’étire ou le contracte, c’est selon des équations extrêmement précises. Qu’il dépende de la situation de l’observateur, c’est acquis, mais Einstein n’a pas relativisé sa théorie à ce qu’est l’observateur. Celui-ci correspond à une définition déjà implicite dans l’esprit du théoricien.

Or qu’est-ce représente le temps, en fait ? Existe-t-il vraiment ou est-ce seulement un concept ? La science ne permet pas d’en être sûr. N’y a-t-il une erreur de procédure intrinsèque à donner le temps en pâture aux concepts d’un esprit soumis impérativement au passage du temps pour simplement penser, soumis au changement et au vieillissement ? Que serait « l’opinion » d’un outil à conceptualiser qui n’aurait pas besoin pour fonctionner d’une succession de phénomènes ordonnés par le temps ?

Plutôt qu’une dimension, le temps peut être vu comme un simple mode de calcul, permettant de classer les innombrables évènements que nous additionnons, et qui sans lui transformeraient notre mémoire en un gigantesque capharnaüm.

Le temps peut être vu également comme une pointe de lecture, séparant le passé sur lequel nous ne pouvons plus agir, parce que le principe de notre fonctionnement physique nous entraîne dans l’autre sens, et l’avenir sur lequel nous pouvons établir des prédictions, la pointe de lecture signalant le présent où notre agir peut favoriser leur réalisation.

Le temps peut être vu comme un phénomène émergent, une propriété s’installant d’un échelon du réel à un autre, mais s’effaçant dans le microcosme et peut-être le macrocosme, comme si un mélange d’informations finissait par produire un ordre, qui est une succession, à partir d’un certain niveau de complexité.

L’homme n’est pas un globaliste mais un fabricant de repères. La globalité est inhumaine. Elle nous fascine par sa résistance à être appréhendée. Si le temps est une ancre conceptuelle avec laquelle nous tentons de la harponner, il est étranger au réel. S’il est une émergence occupant notre niche cosmique, alors au contraire est-il une force d’organisation, et au bout du compte, l’homme est sa création.

L’homme voudrait voir des limites à sa niche. Elle est déjà d’une ampleur assez terrifiante. Dans le macrocosme il cherche une frontière à l’univers même si cette définition perd son sens car en dehors de l’univers rien n’est censé exister. De même il espère trouver des particules ou des cordes fondamentales, poursuivant en cela le mirage de ceux qui croyaient l’atome insécable. Son esprit débouche, à ces extrêmes, sur un langage mathématique que de moins en moins de cerveaux peuvent saisir, jusqu’à les épuiser tous.

Qu’est-ce qui peut bien le sortir de ce vertige, sinon une envie d’aller pisser ?…

L’auto-organisation est-elle une intention de l’univers ?

L’influence des phénomènes émergents sur le processus d’organisation est importante à comprendre. On peut se demander, quand un phénomène inattendu surgit par-dessus le fonctionnement d’un niveau d’organisation, comment il pourrait influencer à rebours le niveau qui l’a créé. Il n’existe pas de câbles transmetteurs d’information entre ces niveaux, pas de rétro-action hormonale comme dans les mécanismes complexes du vivant.

Et pourtant cette confirmation que l’Ordre a progressé, semble bien renvoyée aux niveaux précédents, consolidant les conditions de l’apparition du phénomène émergent. Tout se passe comme si l’auto-organisation « partait à la pêche » sur les manières d’augmenter l’Ordre ambiant, et pouvait évaluer le résultat, d’une façon dépourvue de ce que nous appellerions de l’intelligence mais qui n’est pas du hasard. L’auto-organisation n’est pas un processus aléatoire. Il apparaît comme la forme la plus primitive, dans le monde matériel, de l’intention.

Prenons un exemple : la fabrication d’une protéine. Le code génétique ne contient que l’information de la séquence d’acides aminés. S’ils formaient une longue ligne droite, comme les wagons d’un train, la protéine n’aurait aucune activité. C’est le repliement de cette séquence en globule en trois dimensions, sous l’effet de liaisons non covalentes, qui lui confère des propriétés extrêmement spécifiques. Des milliers de formes spatiales sont possibles, pourtant la protéine n’en « choisit » qu’une seule, aux conditions de température et d’hydratation du milieu biologique. Comment est-ce possible ?

La façon dont la protéine se replie vient de ses radicaux hydrophobes, qui se protègent au mieux du contact avec les molécules d’eau. La forme choisie est celle qui permet d’évacuer le maximum d’interactions entre ces sites et H2O. Parallèlement, la forme finale est également celle qui permet l’effet stéréoscopique unique de cette molécule, et son action en un point précis du métabolisme.

L’enchaînement d’acides aminés est un niveau d’organisation ; la conformation spatiale de la protéine en est un effet émergent. Certains ont pu dire qu’il s’agissait d’un « enrichissement d’information sans cause », inexplicable. En fait, comme la séquence génétique ne laisse pas d’autre forme possible à la protéine dans les conditions biologiques normales, l’interprétation à priori équivoque de cette séquence est en réalité univoque. Le code ne contient pas l’information spatiale, il ne pouvait pas la « prévoir », mais est apparue une rétro-information qui a consolidé la séquence, en l’occurrence probablement la sélection naturelle. D’autres gènes n’ont pas donné un résultat aussi pertinent et n’ont pas été transmis à la descendance.

Ceci nous aide à comprendre que le terme de « retour d’information » est erroné. C’est en fait la progression du temps qui trie les informations. Les mauvaises expériences de l’auto-organisation sont éliminées. Elles ne sont pas stabilisées par les phénomènes émergents qui en découlent (ou ceux-ci sont moins efficaces que d’autres).

Le temps semble tellement intriqué à l’auto-organisation que l’on pourrait subodorer qu’il s’agit de deux facettes d’une même loi dimensionnelle. Ce qui résoudrait les difficultés à donner une définition (autre que métaphysique) à l’auto-organisation.

Le temps qui s’enfuit

La perception du temps qui s’écoule est directement proportionnelle au nombre de routines accumulées dans notre esprit. Quand notre assurance est forte, que nous avons une conduite déjà prête pour chacune des surprises quotidiennes, le temps se met à accélérer d’une manière effarante. Le besoin d’assurance entraîne d’ailleurs fréquemment une tendance à vouloir s’affranchir des surprises, et la vie devient une sorte de surf de la pensée, gentiment appelé « méditatif », que l’on pourrait dire aussi végétatif.

Quand une routine agit, l’attention n’est pas éveillée. L’attention témoigne de l’activité de l’Observateur, de son évaluation critique : il déclare la routine insuffisamment efficace pour atteindre l’objectif. La chaudière polyconsciente se met en route. Il faut trouver une alternative de comportement. Neurologiquement le schéma de conduction correspondant à l’habitude, bien établi, s’étend à de nouveaux étages d’analyse, et peut, rétroactivement, modifier ses connexions et son équilibre : l’habitude a changé.

Cette chaudière polyconsciente est extrêmement active pendant l’enfance. Très peu de routines sont en place. Tous les schémas de connexion sont à créer. C’est une tâche patiente et très dense. Le temps semble passer lentement pour un jeune cerveau, surtout quand il n’a pas d’informations à traiter : son attention est « suspendue dans le vide », un phénomène assez pénible.
Chez l’adulte, par contre, les routines s’occupent de l’essentiel des tâches. La journée est programmée. La polyconscience est peu stimulée. L’Observateur assiste au déroulement quotidien. Il pointe, comme un employé, le matin à l’éveil et le soir à l’endormissement. Le temps file. Les nouveautés déclenchent d’autant moins d’agitation polyconsciente que leur mémoire est à présent confiée à des appareils de stockage externes, l’ordinateur, le web omniscient, les albums de photographie, les films hébergeant les éruptions d’émotions à notre place. Certes les cartes mémoires étendent nos possibilités, mais elles ne sont pas intégrées à notre esprit. La mémoire interne est la richesse de la polyconscience.

Quand la vie défile à grande vitesse, il est temps de trier ses routines et de réveiller l’attention sur ce qui devrait être davantage une surprise dans notre quotidien. Elle relance notre activité polyconsciente et inscrit la chaîne des petits changements. Alors, devenus chaque fois légèrement différents, nous laissons notre biographie reprendre son travail d’écriture, et le temps ralentit.