Emotion et raison

Emotion et raison sont deux rétro-contrôles rivaux dans l’évaluation de notre comportement. Cet antagonisme traduit un saut qualitatif dans l’évolution du système nerveux. Le contrôle archaïque par les émotions s’est trouvé doublé, finalement, par l’intelligence rationnelle, suite à l’émergence du cortex frontal.
L’émotion, ainsi, ne peut être réduite aux impulsions brutales, incontrôlables, et souvent défavorables (du point de vue de la raison), que nous nous plaisons à décrire. Elle est un véritable système directeur pour le psychisme, généralement d’une efficacité supérieure à la raison dans l’urgence. Elle garantit une puissance d’agir incomparable par rapport à la raison, plutôt freinatrice et contemplative. Les individus dépourvus d’émotion se laissent marcher sur les pieds, trouvent des explications à tout, qui se transforment en excuses, procrastinent. C’est l’émotion qui porte le mieux les valeurs de l’individualisme. La solidarité demande davantage de réflexion ; elle est située sur le versant de la raison. Le rôle directeur de celle-ci devient indispensable dans les grands groupes et dans les environnements complexes, difficiles à maîtriser par la seule émotion. La raison se développe sous l’afflux des problèmes quotidiens, tandis que ceux vivant dans une ambiance uniforme peuvent se contenter d’éprouver leurs émotions.

Nous pourrions croire les deux systèmes complémentaires, mais l’antagonisme est net. Quand on éprouve intensément, on ne réfléchit à rien. Quand on est plongé dans une pure analyse, on s’affranchit des émotions ; la béatitude ressentie n’est pas véritablement une émotion mais l’impression de fusion apportée par la focalisation de l’activité psychique sur la tâche logique ; elle n’a pas de coloration émotive ; elle active les circuits du plaisir d’une façon parallèle aux émotions, mais indépendamment d’elles.

Nous avons tendance à établir une échelle de valeur à propos des deux systèmes. Les émotions furent un temps un « vestige de la bête » en nous, dont il fallait s’affranchir. Retour en force contemporain : l’émotion est « l’essence de notre humanité ». Oui, si l’on veut dire par là son origine animale la plus ancienne. La raison semble en comparaison plutôt inhumaine, machinique. Pourtant c’est bien elle qui est la plus spécifique à l’humanité au sein du vivant. Malheureusement elle est mal partagée (comme les émotions en fait). Et elle a ses dysfonctionnements. L’on peut souffrir d’émotions pathologiques ; il est fréquent également de rencontrer des raisons pathologiques.

Le psychopathe, contrairement à l’idée générale, n’est pas dépourvu du tout d’émotions. Il les cache, mais elles sont, chez lui, particulièrement intenses. C’est sa raison qui est pathologique, refusant la reconnaissance des congénères comme des semblables soumis aux mêmes problèmes que lui-même, se débrouillant comme ils peuvent. La raison du psychopathe est entièrement inféodée au soutien des émotions individualistes, ne connaît rien de la solidarité. Tout au plus s’étonne-t-elle vaguement que les autres paraissent fonctionner sur des critères différents, et c’est la raison majeure de la dissimulation ; le psychopathe se sent un extra-terrestre au milieu d’une population qui semble le considérer comme l’un des leurs.

L’intellectualisme, également, est une pathologie. Il consiste à vouloir s’affranchir de l’un des deux systèmes. C’est aussi dangereux que ceux qui n’écoutent jamais leur raison. Cela pourrait former une espèce différente, sans doute, mais survivrait-elle aussi bien que l’actuelle ? L’humanité peut-elle s’affranchir de l’archaïque contrôle émotionnel ? Aucune espèce ultra-évoluée n’a encore traversé l’espace pour nous affirmer que c’est possible.
La majeure partie de nos congénères fonctionne en tout cas sur le métissage conflictuel de l’émotion et la raison, c’est pourquoi l’intellectualisme doit être considéré comme une pathologie : ses conclusions sont discordantes avec l’humanité actuelle, d’une façon éventuellement aussi dangereuse que dans le cas du psychopathe, si l’intellectuel dispose de pouvoir. Les électeurs ne s’y trompent pas et, plutôt que voter pour le représentant le plus rationnel, élisent celui qui leur ressemble le plus, avec ses émotions et tous les défauts évidents qui les accompagnent.

Se livrer entièrement à une émotion sans se préoccuper du reste, est une pathologie. Cela conduit au viol, au meurtre, mais aussi aux actions humanitaires les plus stupides, parce que l’on coupe ses émotions projetées sur les autres du véritable contexte dans lequel ils vivent.

En pratique, cependant, nous ne sommes presque jamais entièrement livrés à l’intellectualisme au à la sensiblerie. Ce sont des facettes préférentielles de nos personnalités qui sont valorisées par notre environnement social, mais nous sommes aptes, en polyconscience, à comprendre les ordres donnés par le système de références concurrent. Peu de pathos, donc. Continuons donc nos conflits, et si nous trouvons fastidieux de les subir au milieu de la société, prenons soin de les conserver précieusement au sein de notre polyconscience.