Flux de pouvoirs

Nous avons besoin de pouvoir sur le monde. Quand il n’est pas trouvé en soi-même, il est externalisé, d’abord dans le parent, puis dans sa version magnifique qui est « Dieu ».
Dieu n’est pas unique, sauf en tant qu’arrière-plan, comme une sorte de filet impalpable, englobant l’univers puisqu’il l’a créé, une omnipotence avec laquelle nous aurions une certaine ressemblance. Quoi imaginer de plus efficace pour assurer notre emprise sur le monde ?

Cependant cette présence est assez vague. Il nous faut des anges. Descendus sur Terre, de préférence. Ce qui fait de nous, plus quotidiennement, des polythéistes et des animistes. Nous externalisons des fragments de pouvoir dans nos hommes forts, politiciens favoris, idoles du passé, chanteurs et acteurs fétiches. Le vecteur de ce pouvoir est l’admiration.

Lorsque l’on a récupéré toute sa puissance en soi, on n’éprouve plus d’admiration pour personne. Ce qui ne veut pas dire que, du pouvoir, on en dispose beaucoup…

En fait, constatons qu’externaliser le pouvoir est un moyen de s’en procurer quand on en comprend peu. Bien sûr, ce n’est pas un pouvoir très propriétaire. Croire en quelque chose d’aussi impalpable qu’une version de Dieu proposée par une religion, peut sembler individuellement maigre en puissance ; mais relié aux croyances identiques partagées par une majorité des congénères alentour, cela devient une force qui peut s’exercer lourdement sur les rares non-croyants.

Notre admiration nous procure du pouvoir. Nous en prélevons un peu directement sur le sujet de notre admiration, qui nous le signifie par exemple par la dédicace de son livre, ou une poignée de main parce que nous allons voter pour lui. Nous en gagnons surtout en nous appropriant ses idées, et en les reliant à tous ceux qui font la même chose, le « cercle des admirateurs ».

Si « porter l’admiration » est un gain de pouvoir, la « recevoir » en est une fuite. Pour maintenir le flux entrant il faut agir en conséquence de ce qui est attendu par les admirateurs. C’est bien une perte de pouvoir. Si l’on dévie des attentes en croyant sa puissance entièrement personnelle, celle-ci s’effondre plus vite encore.

Il existe néanmoins une échappatoire, permettant de rassembler le pouvoir en soi-même, sans qu’il en devienne invisible et sans le laisser fuir vers ses admirateurs. Cela s’appelle la réputation.
Grâce à la réputation, vous ne savez pas qui sont vos admirateurs, mais eux savent qui vous êtes. Vous ne leur devez rien, puisque vous ne les avez pas recrutés.
Surtout, empêchez-les de se déclarer !