« Je suis organisé pour penser »

Le Monde de l’Intelligence n°34 publie un dossier sur la pensée, malheureusement complètement dépassé. Certes la revue est de vulgarisation ; mais le paradigme employé, s’il est classique, n’est plus soutenable. Dommage pour les lecteurs. Ce paradigme est : « je pense donc je suis », donc la pensée est. Elle est le point de départ de la réflexion puisque c’est elle qui la construit. Dans cette vision, elle est une sorte de champ primordial, doté d’une vie intrinsèque, mystérieuse. Il y aurait également, dans les parages crâniens, un magicien capable de la contempler voire de la diriger, ce qui est contenu dans la question : « Peut-on contrôler ses pensées ? ».

Cette approche moyenâgeuse des auteurs est d’autant plus regrettable que Valérie Dufour, une éthologiste interviewée dans le dossier, leur a mis la puce à l’oreille. Elle dit : « Penser est un terme anthropomorphique. Je préfère parler de métacognition pour les animaux ». Le terme est bien choisi ; il s’applique à l’animal supérieur (en moyenne) qu’est l’homme. Le niveau de métacognition change, mais les propriétés de la pensée ne sont pas différentes. De quoi s’agit-il donc ?

Les neurosciences montrent que toutes les manifestations psychiques que nous éprouvons sont étroitement intriquées avec l’activité du support biologique. La pensée est une émanation des interactions physiques au sein du cerveau. Prenons l’analogie d’un champ magnétique émis par une bobine traversée par un courant électrique ; le champ est présent, influencé par l’intensité, n’a pas d’effet rétroactif sur les électrons. De même, nous n’avons pas de démonstration que la pensée puisse influencer à rebours les interactions neuronales. Si certains peuvent le souhaiter (pour sauver l’âme ?), cette possibilité n’est pas nécessaire pour expliquer le fonctionnement physique de l’esprit.

Dans ce cas la question « puis-je contrôler mes pensées » devient stupide ; d’où proviendrait ce « je » puisqu’il est déjà inclus dans le processus de pensée ? Ce que nous percevons est la possibilité de différents courants au sein d’un processus en apparence fusionnel. Mais il n’existe pas de gnome divin qui naviguerait sur une petite barque à la surface.

Les questions véritablement intéressantes sur la pensée sont celles-ci : Pourquoi la pensée n’englobe-t-elle pas tous les processus psychiques ? Qu’est-ce qui fait la frontière du conscient et de l’inconscient ? Pourquoi la pensée au cours du rêve semble-t-elle si étrange ? Comment expliquer la focalisation ou la dilution de la pensée ? En quoi diffère-t-elle d’une émotion ?

Ces interrogations, non traitées dans le dossier, apportons-y des réponses brèves, résumées du livre « Je » et de sa continuation sur ce blog.

La pensée n’englobe pas l’ensemble des fonctions psychiques parce que l’esprit fonctionne par niveaux indépendants et sous forme de traitements par « lots ». Cette isolement relatif est garant de la stabilité de la construction psychique. Les fondations élémentaires, les réflexes innés, sont impossible à gommer facilement par le moindre caprice de la cognition supérieure, qui pourrait générer l’idée saugrenue d’arrêter de s’alimenter, de sauter dans un précipice, de tuer sa progéniture… Evidemment cette rigidité relative devient un handicap quand l’esprit s’est mal construit ; un psychopathe a également du mal à ne plus l’être.

Il serait coûteux pour le cerveau de réanalyser constamment toutes les références sur lesquelles s’établissent ses décisions. En plus du prix énergétique, ces décisions seraient retardées d’une manière critique dans les circonstances dangereuses.

La frontière du conscient et de l’inconscient est floue, peut être facilement modifiée par un entraînement de la conscience aux perceptions inconscientes. D’une manière générale elle est arbitrairement fixée pour faire ignorer à la conscience les stimuli d’une durée inférieure à une demi-seconde (a trouvé Benjamin Libet), ainsi que tous les traitements sensori-moteurs et conceptuels de l’ordre de l’habitude. Les routines plus élaborées débordent largement dans la conscience.

Le rêve est une phase de digestion mentale où les entraves du « générateur d’alternatives » de notre cerveau sautent. Débarrassé des routines conscientes, il crée des univers uchroniques. La sensation de soi fort différente éprouvée pendant le rêve tient à ce rétrécissement des centres connectés, et en particulier à l’absence de raccordement du corps et de toutes ses afférences, un élément majeur de la constitution du soi. L’on se sent, par exemple, moins différent après un accident vasculaire cérébral qui nous prive d’une partie de nos facultés, que lors d’une phase de rêve.

La focalisation ou la dilution de la pensée vient de l’importance de l’interconnexion des centres cérébraux au fil du travail psychique. Contre-intuitivement, la dilution provient d’une réduction de l’interconnexion ; par exemple une routine de vie est à l’oeuvre et mobilise peu les troupes neuronales ; dans ces moments-là néanmoins, l’on peut se mettre à percevoir plus facilement les processus inconscients associés à la routine ; le centre de la pensée consciente se déplace.
La focalisation au contraire provient d’une mobilisation générale, et particulièrement des centres pré-frontaux, chargés de l’évaluation la plus élaborée de notre comportement.

Enfin la pensée n’est pas fondamentalement différente d’une émotion. Elle est une variété différente d’activité psychique, qui ne mobilise pas les mêmes centres. De la même façon que nos terminaisons cutanées nous font identifier un attouchement sur le bras différent d’un autre sur la jambe, le recrutement de l’activité psychique sur un centre logicien ou émotif nous procurent des sensations contrastées au sein du processus de pensée.