Qu’est-ce que la réalisation personnelle en polyconscience ?

Au plan de la réalisation personnelle, la principale différence entre la polyconscience et la plupart des méthodes de connaissance de soi est de ne pas recommander la recherche d’un quelconque équilibre. Le coeur de la théorie est celui-ci : nous sommes un amas de conflits entre concepts antagonistes, et c’est leur nombre et la fréquence de leurs confrontations qui forme la richesse de notre esprit. Par-dessus ce chaudron bouillonnant se forme une fusion qui présente à notre conscience, pour l’essentiel, la meilleure solution pour agir, et seulement de vagues échos du débat intérieur. Les deux éléments sont égaux en importance, pour un psychisme stable et aux aptitudes multiples : le conflit, et la fusion du « Je ».

Nos équilibres peuvent changer, doivent changer. L’esprit s’encalmine plutôt lorsqu’il se fige sur un mode de pensée. Cela indique qu’il cesse d’acquérir de nouveaux repères. Une personnalité « équilibrée » tend à ignorer les nouveaux concepts que vous auriez à apporter, et ce d’autant plus qu’ils sont éloignés de ses paradigmes favoris. Un polyconscient au contraire recherche le conflit apporté par ces concepts étrangers, les met à l’épreuve, peut s’en trouver profondément changé par la suite. Néanmoins la fusion du « Je » gomme ces mutations et préserve la continuité de la biographie.

Pourquoi les conflits seraient-ils bénéfiques ? Ne sont-ils pas à l’origine de ces névroses qui rendent nos personnalités boitillantes ?
Les névroses sont des solutions médiocres construites face aux accidents difficiles de la vie. Des erreurs de plan. Elles compliquent le fonctionnement de la personnalité adulte, qui continue à choisir des comportements inadaptés à cause de ces défauts enfouis et étroitement enlacés aux racines de la pensée. Il faut en voir le côté positif : nous apprenons de nos erreurs, même anciennes. Réussir à contourner ces vieux mécanismes ou à les remplacer par d’autres est extrêmement précieux pour améliorer la plasticité de son psychisme. La résilience, qui produit des personnes remarquablement polyconscientes et adaptables, se fonde sur une biographie névrotique. Former des névroses et s’en débarrasser est une part très importante de la maturation psychique. Peut-être devrait-elle faire partie des apprentissages scolaires. Mais il est préférable pour notre diversité qu’elle reste propre à chacun.

La résolution des névroses et la gestion positive des conflits repose sur la circulation des concepts. Il faut éviter l’embastillement des forces qui s’opposent, par leur démembrement, la redistribution des pouvoirs qui les composent, et l’intégration de nouveaux concepts pêchés à l’occasion de lectures, de l’observation des congénères, d’une thérapie.

Nous pouvons alors, enfin, nous engager gaiement dans de nouveaux conflits et changer avec souplesse nos équilibres.

La polyconscience, à quoi bon, si l’on n’est pas un spécialiste ?

Les éducateurs se rassemblent autour d’un principe : plus que la somme de connaissances, il est essentiel d’apprendre à apprendre. La manière dont on s’approprie la connaissance est plus importante que son contenu. Parfois il faut en oublier certaines. Le contenu est éternellement sujet à suspicion, et certains modes d’éducation ont justement l’inconvénient d’étouffer cette suspicion. Le cynisme systématique n’est pas non plus constructif. Il s’agit donc d’apprendre à douter à bon escient. En vérité, ayez le doute facile, car c’est ainsi que vous obtiendrez toujours les arguments les plus détaillés, même si vous semblez pénible, querelleur et prétentieux.

La polyconscience est une grille d’acquisition de la connaissance, comparable à nulle autre. C’est la seule qui inclue une connaissance profonde de votre outil à penser. Avec toutes les autres, c’est comme si testiez le monde à l’aide d’un instrument dont vous ne savez pas vraiment l’étalonnage. On s’en tire à l’aide des repères les plus répandus, en comparant notre mode de pensée avec les autres. « Ah, toi aussi, tu es persuadé de cela ? ». Mais nous savons bien qu’au milieu de toutes les idées alternatives disponibles, nos choix sont arbitraires. Ils n’ont la moindre solidité dans notre esprit que grâce à la fusion du « Je », étouffoir efficace de nos petites voix. « Je » ne peux pas me tromper…

Les « Je » étant positionnés de façon très singulière, nous menons des vies riches en conflits. Et la polyconscience ne les supprime en rien. Ils sont nécessaires. Mais vous saurez lesquels sont productifs, quel cheval de bataille vous conduira au succès. Vous gagnerez en liberté, parce qu’au lieu de vous faire contraindre et emprisonner par vos conflits, vous les contrôlerez.

Vous n’aurez pas seulement appris à apprendre, mais appris à vous opposer.

L’avatar et nous

Des chercheurs (1) ont montré que le choix d’un avatar pourrait modifier notre comportement vis-à-vis des autres. Leurs résultats indiquent que jouer pendant seulement cinq minutes le héros ou le méchant dans un environnement virtuel peut facilement pousser les gens à récompenser ou punir des personnes qui leur sont étrangères. Les rôles de gentil et de méchant ont été bien sûr distribués au hasard, indépendamment des préférences des personnes impliquées dans l’étude, donc de leur personnalité de base.

Ces constatations ne surprendront guère ceux qui ont lu la théorie polyconsciente. C’en est une confirmation. Les personnages que nous intégrons en société intérieure deviennent partie intégrante de notre personnalité, du moins si elles sont accueillies favorablement. C’est la particularité de l’étude en référence : les participants sont valorisés par le fait d’endosser le rôle qu’on leur propose, qu’il soit de héros ou de salaud. Dans les deux cas ils effectuent efficacement le travail demandé et sont félicités (ou ont l’impression de l’être), comme des acteurs dans un film. Ils déroulent ainsi un tapis rouge à l’avatar vers leur psociété. Cette nouvelle persona est juchée directement sur un piédestal. Elle fait basculer aussitôt les décisions polyconscientes ultérieures, comme celle demandée dans la deuxième partie de l’étude, la préparation d’une sauce chocolat ou chili épicée pour leurs collègues. La persona « héros » intégrée fait donner davantage de chocolat agréable, tandis que le « méchant » donne plus de sauce chili coriace et très épicée.

Si nous ne sommes pas aussi systématiquement une pâte à modeler mentale, heureusement, c’est qu’une grande partie des personnages et des concepts que nous croisons ne rencontrent pas un accueil aussi favorable. Notre polyconsciente existante se rebelle volontiers contre les intrus s’ils ont un profil trop différent des personae déjà installées dans le même domaine. En ce sens, notez bien que la rébellion est aussi un modelage, par ces idées ou ces gens qui nous hérissent. Être « anti » est autant une programmation qu’être « pro ». Notre liberté est bien difficile à dénicher.

Les seules informations qui ne nous changent guère, en réalité, sont celles qui ne déclenchent qu’indifférence : hors de notre champ d’intérêt, déjà connues, insignifiantes, données par des gens à qui nous n’accordons aucune importance…
Dans le cas contraire, tous les professeurs compétents auraient des élèves géniaux !
Mais ils n’arrivent pas à s’introduire aussi facilement dans les jeunes polyconsciences qui peuplent leurs classes…

Pour confirmer le modèle polyconscient, il suffirait de reprendre l’étude en changeant les conséquences de l’attribution de l’avatar gentil ou méchant : on ferait clairement comprendre aux participants qu’avoir des méchants est nécessaire pour l’étude, mais que c’est une sacrée malchance pour les désignés. Ceux-ci se mettraient à rejeter leur avatar et se comporteraient cette fois comme les gentils en 2ème partie d’étude (voire seraient plus gentils). On pourrait même de cette façon inverser les influences des avatars gentils et méchants, en suggérant qu’être Superman c’est trop ringard, et qu’un peu de méchanceté fait le héros contemporain, plus proche des personnes réelles.

(1) Know Thy Avatar: The Unintended Effect of Virtual-Self Representation on Behavior. Yoon G1, Vargas PT. Psychol Sci. 2014 Feb 5

Pourquoi avoir inventé la polyconscience ?

Pourquoi avoir inventé la polyconscience ? Pourquoi une assemblée de personae plutôt qu’une simple somme de concepts, de souvenirs, de sentiments et d’idées spontanées comme on le théorise plus couramment ? Qu’apporte cet échelon supplémentaire ?

La polyconscience reflète mieux nos modes de décision. Le cerveau n’est pas un ordinateur multiprocesseur qui traiterait simultanément un grand nombre d’idées élémentaires et les engouffrerait dans l’entonnoir d’un directeur final. A chacune de nos cogitations s’allument un nombre variable de schémas cérébraux, appelons-les des psèmes, qui sont autant de repères et dont l’interaction forme une pensée spécifique. Un autre ensemble de psèmes lui succède. C’est un fonctionnement séquentiel. Si l’activité des psèmes était symbolisé par une lumière colorée, la pensée apparaîtrait comme l’intérieur d’un kaléidoscope en rotation. Des configurations de couleurs reviennent plus fréquemment que d’autres. Elles ont une plus grande célébrité, parce qu’associées régulièrement à des satisfactions ou favorisant des espérances.

Le cerveau ne sachant pas traiter simultanément une multitude d’informations nouvelles, telle que peut en apporter un changement rapide de l’environnement, il utilise ses repères mémorisés. Les données sensorielles et conceptuelles empruntent des autoroutes gravées dans l’écheveau neuronal. Le grand nombre de paramètres intervenant dans les échanges dendritiques, ainsi que les effets rétro-actifs, rendent les implications finales, en termes de comportement, difficiles à prédire. Nous sommes fantasques. Mais nous ne pouvons l’être trop. C’est toute l’importance de ces repères à chaque échelon de notre organisation mentale. Ils assemblent ceux du niveau précédent en paradigmes de plus en plus complexes, jusqu’aux personae, les piliers inconscients les plus perceptibles à notre conscience.

Nous en voyons les effets sur notre caractère. Prenons par exemple un philosophe. Se présente-t-il par la liste exhaustive des idées qu’il défend ? Non. Il se dit nietzschéen, spinozien, kantien, existentialiste… Le nietzschéen connaît certainement bon nombre d’idées de Nietzsche ne valant plus la peine d’être rapportées, voire certaines devenues indéfendables, mais il préfère ne pas en parler. Toute idée nouvelle qu’on lui présente, si on la dit de Nietzsche, sera examinée avec une bienveillance particulière. Le paradigme nietzschéen est une persona privilégiée de ce philosophe.

Les exemples ne se limitent pas aux milieux intellectuels. Chacun d’entre nous a ses idoles. Nous sommes éblouis par leurs qualités, aveugles à leurs défauts. Un repère est une montagne : une face impressionne et domine, l’autre nous est cachée.
Les mythes représentent la source de notre identité. Si l’on ôte le couvercle uni du « Je », ils apparaissent dans notre construction mentale sous la forme des personae.

Une théorie de la société de l’esprit a été créée par Marvin Minsky en 1988, sans les personae. Si elle était juste, l’interaction continue d’agents psychiques élémentaires devrait être aussi facile à décrypter que des lignes de programme dans un ordinateur. L’homme serait un personnage lisse, prévisible, stable. Impossible d’expliquer les revirements brutaux de comportements, les quasi transformations de personnalité d’un instant à l’autre, sans pourtant que l’on puisse parler d’incohérence.
Tandis qu’il est facile de comprendre ces attitudes surprenantes si l’on imagine le caractère sauter du bastion d’une persona à l’autre.

Bien entendu tout le monde n’est pas sujet aux sautes d’humeur de la même façon. A vrai dire, il n’est plus rare de rencontrer des gens qui en paraissent complètement affranchis. Leur comportement, justement, commence à ressembler à celui d’un ordinateur. La polyconscience est entièrement occupée par des tâches très intellectualisées et des routines de vie bien établies. Les outils que ces gens manipulent, qu’ils s’agisse de calculateurs ou de concepts théoriques, accaparent leurs capacités mentales. Nous pouvons avoir un Q.I. élevé, être très spécialisé dans une discipline intellectuelle, et avoir une polyconscience très pauvre, trop statique pour que les émotions bouleversent son équilibre. Nous devenons alors plus prévisibles et notre esprit se rapproche de celui qu’imaginait Minsky, sans personae. La société nous y encourage car cela rend ses membres bien plus faciles à gérer !

Il existe d’autres arguments à l’appui de la polyconscience, que nous avons déjà évoqués. Rappelons le cas éloquent des schizophréniques, qui soulève le couvercle du « Je » et montre les couches supérieures de l’inconscient. Ces personnes construisent un psychisme normal jusqu’au niveau des personae. Mais ils ont un problème pour en faire l’assemblage. La fusion du « Je » est incomplète. Une persona peut devenir incontrôlable et s’emparer des commandes du comportement. Une folie est commise.

Bien d’autres individus éprouvent des difficultés identiques, sans avoir été déclarés psychotiques. Combien ont regretté leur « coup de tête », leur délire bref et dramatique, qui les conduit parfois en prison pendant des années alors qu’ils ont regretté leur acte dès l’instant où ils l’ont effectué.

La désinhibition est un relâchement temporaire des liens de l’agrégat polyconscient. Ce n’est pas la conscience qui permet de se dominer, mais la diplomatie serrée entre nos différentes personae polyconscientes. Que l’une quitte la table de négociation et bondisse jusqu’à nos centres moteurs, et nous voici stupéfaits devant nos propres actions.

Logique cachée : même pour l’astrologie

L’astrologie est un bon exemple d’un principe fondamental de la théorie polyconsciente : tout comportement possède une logique, même quand elle est dissimulée aux spectateurs. Peu importe que des actes, parfois, nuisent gravement à leur auteur ; pour les comprendre il suffit de remonter la chaîne de cohérence qui les a établis et trouver le noeud fallacieux qui les rend péjoratifs… du point de vue du spectateur toujours, ou de « l’opinion publique », représentative d’une moyenne mais pas forcément juste.

La croyance en l’astrologie peut sembler étonnante. Elle contredit des notions scientifiques élémentaires au point que nous les apprenons à l’école primaire, et pourtant son influence est fort répandue. Cela implique-t-il que les fervents d’horoscope n’ont aucun esprit scientifique ? Non. Leurs aptitudes logiques ne sont pas déficientes.
L’intérêt qu’ils trouvent dans l’astrologie n’est pas une description objective de l’univers, mais une identification personnelle.
Ecoutez cette actrice connue : « Je suis du signe du Cancer, et comme pour tous les Cancer, ce qui compte avant tout à mes yeux, c’est la famille, le foyer. En fait il n’y a rien que j’aime plus au monde que d’être dans ma maison avec mon compagnon et mes enfants ». Cette femme a-t-elle réellement la conviction que son caractère ou son destin est écrit dans la position des astres ? Naturellement non. Elle utilise au contraire l’astrologie comme une échappatoire au rigorisme matérialiste, un moyen d’intégrer un peu de mystère, de magie, dans son identité personnelle. Qui a envie d’être un assemblage de neurones computant de façon prévisible sous l’oeil de sondes de plus en plus précises ?

Son goût pour l’astrologie n’empêche pas cette actrice d’utiliser une logique rigoureuse quand la gestion de sa vie la rend nécessaire, sinon elle ne serait probablement pas parvenue à la célébrité. Ce qu’elle lit dans son horoscope est une façon de faire entrer un peu d’aléa dans une existence peut-être justement trop prévisible. En tenant compte de prédictions à la véracité illusoire, elle crée paradoxalement des embranchements inattendus à son destin, sans lui faire prendre trop de risques ; l’on ne mise généralement pas très gros sur un horoscope.

Nous en arrivons à cette évidence extraordinaire : derrière la façade lisse et fusionnelle du « Je », capable de trouver une justification à tous ses actes, existe une foule de pensées délinquantes, de petites compromissions. L’on est capable de mener une vie sévèrement ordonnée et de cacher des idées saugrenues, des superstitions, qu’il faudrait crucifier si on les regardait bien en face, mais on s’arrange pour ne jamais y porter trop d’attention, préservant ainsi la richesse de notre polyconscience, et sa singularité.
L’incohérence consistant à posséder plusieurs croyances contradictoires est le réservoir de notre originalité.

A propos des « petites voix »

Question : « Vous considérez les « petites voix » dans nos têtes comme des manifestations de la polyconscience. Ne pourraient-elles pas être simplement des artefacts mentaux en provenance des centres auditifs, comme peuvent l’être des flashs visuels ou des réminiscences soudaines sans rapport avec le contexte ? »

Cette hypothèse est trop réductrice, pour plusieurs raisons :
Ces petites voix ont un discours trop cohérent et détaillé pour être de simples artefacts.
Elles ne nous lâchent pas ! Elles nous suivront tant que dure le contexte, et sont justement fidèlement en rapport avec lui. Trop « collantes » pour être de simples parasites psychiques.
Enfin un sourd de naissance ressent l’équivalent des petites voix. Il ne les identifie pas comme des sources sonores bien sûr, mais possède bien ces opinions alternatives, qui sont un bon argument pour une population complexe de schémas mentaux sous-tendant le fil de la pensée, ce que nous avons appelé la polyconscience.