Le mysticisme qui couche avec le scientisme

Selon la façon dont son esprit s’est construit, chacun peut se voir comme l’émanation d’un sens (Dieu) ou d’un non-sens (le Réel originel, dépourvu d’organisation). Ainsi pour certains il est inconcevable qu’ils n’aient pas une essence propre (âme, dasein, volonté…) ; d’autres, les moins nombreux, se considèrent comme entièrement produits par le patient travail d’organisation du Réel, et leur identité propre n’apparaît que tardivement, au fur et à mesure qu’ils construisent eux-mêmes une organisation originale, susceptible de faire progresser celle, globale, du Réel.
Nous pouvons choisir l’une ou l’autre option par défaut, pensez-vous, parce qu’il est impossible actuellement de trancher entre les deux. A vrai dire, il n’y a jamais eu de démonstration remarquable en faveur de l’âme, tandis que l’option évolutive est corroborée par une somme croissante de connaissances, faisant de l’essence propre à l’humain un militantisme et non une option raisonnable par défaut.

Cependant les différences s’effacent d’une manière stupéfiante, avec cette réflexion : le Réel, s’il ne semble pas doué d’« intentions » semblables aux nôtres, est pourtant bien doté intrinsèquement du principe d’auto-organisation, qui a fini par nous enfanter. Nous avons vu d’ailleurs que le Temps, les notions de début et de fin, étaient peut-être seulement propres à l’humain et non au Réel. Dès lors l’écart entre Dieu et le Réel s’effondre. Tous deux sont à la fois omnipotents et dépourvus d’intentions qui nous soient accessibles. Quelle différence, alors, entre une âme et une collection unique de gènes ?
Le mysticisme qui couche avec le scientisme ? Mon Dieu, c’est Réel…

Comment résister au globalisme ?

L’erreur la plus courante en sciences est d’assimiler le réel à la « peau » de concepts dont l’entoure l’esprit humain. L’exemple le plus démonstratif est le temps. On différencie le temps subjectif, particulier à chaque individu, du temps universel, mesuré par une horloge atomique, pas seulement propriété mais propriétaire du réel, dont les imperfections résiduelles sont celles de la technique de mesure. Même lorsque la relativité restreinte l’étire ou le contracte, c’est selon des équations extrêmement précises. Qu’il dépende de la situation de l’observateur, c’est acquis, mais Einstein n’a pas relativisé sa théorie à ce qu’est l’observateur. Celui-ci correspond à une définition déjà implicite dans l’esprit du théoricien.

Or qu’est-ce représente le temps, en fait ? Existe-t-il vraiment ou est-ce seulement un concept ? La science ne permet pas d’en être sûr. N’y a-t-il une erreur de procédure intrinsèque à donner le temps en pâture aux concepts d’un esprit soumis impérativement au passage du temps pour simplement penser, soumis au changement et au vieillissement ? Que serait « l’opinion » d’un outil à conceptualiser qui n’aurait pas besoin pour fonctionner d’une succession de phénomènes ordonnés par le temps ?

Plutôt qu’une dimension, le temps peut être vu comme un simple mode de calcul, permettant de classer les innombrables évènements que nous additionnons, et qui sans lui transformeraient notre mémoire en un gigantesque capharnaüm.

Le temps peut être vu également comme une pointe de lecture, séparant le passé sur lequel nous ne pouvons plus agir, parce que le principe de notre fonctionnement physique nous entraîne dans l’autre sens, et l’avenir sur lequel nous pouvons établir des prédictions, la pointe de lecture signalant le présent où notre agir peut favoriser leur réalisation.

Le temps peut être vu comme un phénomène émergent, une propriété s’installant d’un échelon du réel à un autre, mais s’effaçant dans le microcosme et peut-être le macrocosme, comme si un mélange d’informations finissait par produire un ordre, qui est une succession, à partir d’un certain niveau de complexité.

L’homme n’est pas un globaliste mais un fabricant de repères. La globalité est inhumaine. Elle nous fascine par sa résistance à être appréhendée. Si le temps est une ancre conceptuelle avec laquelle nous tentons de la harponner, il est étranger au réel. S’il est une émergence occupant notre niche cosmique, alors au contraire est-il une force d’organisation, et au bout du compte, l’homme est sa création.

L’homme voudrait voir des limites à sa niche. Elle est déjà d’une ampleur assez terrifiante. Dans le macrocosme il cherche une frontière à l’univers même si cette définition perd son sens car en dehors de l’univers rien n’est censé exister. De même il espère trouver des particules ou des cordes fondamentales, poursuivant en cela le mirage de ceux qui croyaient l’atome insécable. Son esprit débouche, à ces extrêmes, sur un langage mathématique que de moins en moins de cerveaux peuvent saisir, jusqu’à les épuiser tous.

Qu’est-ce qui peut bien le sortir de ce vertige, sinon une envie d’aller pisser ?…

Différencions l’auto-organisation des « religions de l’organisation »

L’auto-organisation est une des fondations de la théorie polyconsciente. Elle touche à notre paradigme le plus élémentaire : la façon dont l’esprit se conçoit par rapport au monde matériel. De cette base sont issues toutes les philosophies, sciences, religions. Même l’épistémologie, que l’on pourrait appeler le fondamentalisme de la philosophie, part de présupposés sur la place de l’esprit. La sphère phénoménologique, par exemple, estime que les jugements portés par l’esprit constituent un noyau d’indépendance détaché du pôle réel. Les concepts forment une galaxie différente des éléments de l’espace matériel. En vérité il est probable que les uns soient intriqués aux autres ; mais jusqu’à quel point ? Quelles en sont les mécanismes ?

L’auto-organisation est un concept qui prolonge le progressisme scientiste du XIXème siècle. Une force mystérieuse s’exerce dans tout l’univers pour y créer ordre, variété, cohérence, spécialisation. Cette idée est au coeur de la force différentiante de Spencer, du matérialisme dialectique de Marx et Engels, de l’énergie ascendante de Teilhard de Chardin. C’est aussi, beaucoup plus anciennement, la fondation de l’animisme ; il existe une continuité entre tous les éléments de l’univers, vivants ou inertes, parce qu’ils sont organisés. Dès lors, l’on projette les caractéristiques ultimes du vivant, la pensée, l’âme, sur les animaux, les phénomènes naturels, les objets.

L’erreur de ces modes de pensée n’est pas dans l’identification d’un phénomène constructiviste, évident, réhabilité sous le terme d’« auto-organisation ». L’erreur est dans l’intention sous-jacente. Elle tente de rapprocher l’homme de son univers, par une entreprise de domination du premier sur le second. Le terme de « force », plutôt que « phénomène », est révélateur ; il subodore une forme d’intention sous-jacente. Dans ces conditions, l’univers devient destiné à produire l’homme. Il contient la justification de l’homme. Les intentions de l’esprit humain envahissent la trame matérielle et alors celle-ci n’est plus indépendante ; elle est colonisée par nos désirs.

En réalité l’auto-organisation nous écarte du pôle réel. Ce phénomène relie l’homme à son univers. Il permet de suivre le chemin de l’évolution. Mais, qu’il soit une loi propre du réel ou une émergence par-dessus ses autres lois, il acquiert une imprévisibilité croissante, une individualisation qui n’est pas une indépendance, car il reste intriqué au niveau précédent. L’évolution est un dualisme, entre un ensemble de règles qui semblent statiques, immuables, parce que très bas situées dans l’échelle d’organisation (celles que décrit la science avec une précision croissante), et la production du sommet de l’auto-organisation, nettement imprévisible, dont l’esprit humain n’est pas l’étape finale. La conscience est issue de l’univers matérialiste, mais d’une façon antagoniste. Le franchissement d’un palier d’organisation apporte une contradiction entre des éléments matériels. Cette séparation est indispensable à l’absence d’uniformité du réel.

Nous sommes l’épice émergeant de la soupe. Métaphysiquement la plupart d’entre nous cherche à gommer cette longue différentiation. C’est un phénomène purement psychologique ; comprimer notre filiation facilite la fusion avec le Tout universel, transformé en  entité spirituelle ; nous étendons ainsi notre identité. Cette nécessité est d’autant plus forte que les aléas environnementaux la rétrécissent ; des éruptions volcaniques affrontées par nos aïeux aux drames sociaux contemporains, ces aléas étranglent insupportablement notre pouvoir, nos désirs. La spiritualité nous agrandit.

Le dualisme étant posé, notons que la contradiction existe même au sein des concepts. Il est possible de revenir au monisme en requalifiant le Temps. Le terme d’évolution peut perdre son sens et l’univers entièrement constitué, du passé au futur (sans qu’il existe forcément un début et une fin) retrouve son unité.

En conclusion, l’épistémologie est un exercice difficile, qui opère à deux niveaux. Le premier est l’exercice du pouvoir de l’esprit ; dans cette phase, il décrypte la façon dont il formule ses propres concepts sur les mécanismes du monde. La seconde opération est l’abandon du pouvoir de l’esprit, afin que les sources de cette puissance deviennent apparentes. Ce n’est pas une approche phénoménologique, car elle ne présuppose pas une indépendance de l’esprit. Au contraire, elle considère probable que l’esprit, jusque dans ses concepts, soit hautement lié à l’univers qui l’a enfanté. L’épaisse bobine ramifiée des concepts peut être dévidée jusqu’à ses premiers fils. De cette extrémité l’on épouse au plus près ce que pourrait être une conscience de l’univers envers l’homme, quelque chose qui n’existe sans doute pas réellement (nous n’avons jamais vu son support), mais qui permet d’entretenir un vigoureux dualisme dans nos esprits.