La phénoménologie à l’appui du libre-arbitre

L’une des échappatoires pour sauver le libre-arbitre concerne la Biographie. C’est l’angle choisi par les philosophes du siècle passé, Sartre et Merleau-Ponty. Ils ont redéfini le temps vécu non pas comme une suite d’instants pointillistes, du passé vers le futur, mais comme un espace global sur lequel l’esprit peut agir à sa guise. C’est-à-dire que le passé, s’il est figé par une photographie, ne l’est pas dans la conscience. Nous pouvons transformer nos souvenirs et surtout leur interprétation. Dès lors, notre destin n’est plus figé comme un livre d’histoire. Nous pouvons au contraire en faire un conte chaque jour renouvelé.

Effectivement notre Biographie est loin d’être fidèle aux évènements de notre vie. Les écarts d’interprétation, pépinières de névroses, font travailler tout un secteur de la santé. C’est-à-dire que l’on peut voir dans de telles erreurs une source de liberté… dont il ne faut pas trop profiter.

Les pièges du fonctionnement de l’esprit dans lesquels sont tombés ces philosophes sont plus profonds.
Qu’est-ce qui trafique sa Biographie ? Qu’est-ce qui redéfinit son destin ? Ne pouvant plus appeler l’âme à la rescousse après avoir longtemps vilipendé la religion, nos philosophes se rabattent sur le dasein Heideggerien et autres essences qui ont peu de chances d’apparaître un jour sur une IRM fonctionnelle, pourtant fidèle reflet de tous nos processus de pensée. La conscience, c’est vrai, est un phénomène émergent non matérialisé par cet appareil. Une émergence, cependant, ne prend pas le contrôle du mécanisme qui la génère. Elle en est seulement l’habillage. Aucune propriété spécifique, télépathie ou autre faculté extra-sensorielle, ne lui est connue. Ses interactions s’expliquent entièrement par des moyens physiques déjà connus. Qu’elle puisse recéler une « volonté » indépendante de son support est, dans l’état actuel des connaissances, une croyance religieuse. Or l’idée de ce noyau directeur inaltérable, de ce gnome qui tirerait les rênes de l’esprit, est constamment présente à l’arrière-plan des oeuvres du siècle passé.

La croyance que la Biographie est facile à manipuler correspond bien mal à l’expérience freudienne. Les souvenirs ne s’effacent pas, ils s’enfouissent, et des névroses sont construites par-dessus. Ce sont des habitudes tenaces. En retracer la genèse ne permet pas de les déconstruire pour autant. Et l’on y perd une partie de son identité. Car à qui donc appartiennent ces intentions de changement ? Seulement à nous ?

Il existe une confusion entre la représentation du temps, propriétaire de la conscience, et le temps physique auquel elle est inféodée de part son fonctionnement biologique. Sartre a raison de croire la conscience indivisible du temps ; néanmoins elle est maîtresse uniquement de ses constructions conceptuelles, pas de son propre fonctionnement physique.
C’est le grand piège qui guette perpétuellement les phénoménologistes : penser que parce que l’esprit ne peut jamais s’identifier au réel, qu’il ne peut l’atteindre que par des représentations, on est en droit finalement de s’affranchir du réel et ne s’occuper que des représentations.

Enfin la dernière erreur est une fatuité humaine difficile à déraciner, comme la Terre pré-galilléenne située au centre de l’univers. C’est l’idée que la conscience soit un point de départ, un territoire indépendant, sans histoire, avec des intentions surgies du néant, quasi divines puisque n’ayant pas de filiation. Malheureusement si cette illusion était tenable avant Darwin et lorsque les animaux avaient le statut de vie animée mais non pensante, il n’est plus possible d’ignorer les pulsions fort simples qui alimentent nos sublimations. La caractéristique principale d’Homo sapiens, sans nul doute, est sa qualité de magicien. Ses illusions enchantent, comme elles peuvent terrifier. Derrière, l’on retrouve des instincts strictement identiques. Nous sommes les enfants du réel. C’est dans cette ascendance qu’il faut chercher les mécanismes de notre mode de pensée. La conscience n’est plus le centre de l’univers. Heureusement ! car cela faisait beaucoup de centres…

Nous pouvons craindre, au final, que la conscience n’ait bientôt plus rien à voir avec celle imaginée par nos philosophes, tout en comprenant pourquoi. La Biographie, en effet, pouvait être manipulée, élaguée, redorée, sans difficulté à l’époque où seule l’imparfaite mémoire en gardait la trace. Qu’en sera-t-il à présent, alors que s’accumulent pour chacun les souvenirs numérisés pour l’éternité ? L’oubli n’est plus possible. Même attribuer une échelle de valeur à nos souvenirs sera difficile, quand leur réouverture ne sera plus liée à une association fortuite, mais aussi accessible que d’entrer un mot-clé dans un moteur de recherche. Nous devenons moins aléatoires. Or peut-être l’aléa est-il le véritable support de notre liberté…

Différencions l’auto-organisation des « religions de l’organisation »

L’auto-organisation est une des fondations de la théorie polyconsciente. Elle touche à notre paradigme le plus élémentaire : la façon dont l’esprit se conçoit par rapport au monde matériel. De cette base sont issues toutes les philosophies, sciences, religions. Même l’épistémologie, que l’on pourrait appeler le fondamentalisme de la philosophie, part de présupposés sur la place de l’esprit. La sphère phénoménologique, par exemple, estime que les jugements portés par l’esprit constituent un noyau d’indépendance détaché du pôle réel. Les concepts forment une galaxie différente des éléments de l’espace matériel. En vérité il est probable que les uns soient intriqués aux autres ; mais jusqu’à quel point ? Quelles en sont les mécanismes ?

L’auto-organisation est un concept qui prolonge le progressisme scientiste du XIXème siècle. Une force mystérieuse s’exerce dans tout l’univers pour y créer ordre, variété, cohérence, spécialisation. Cette idée est au coeur de la force différentiante de Spencer, du matérialisme dialectique de Marx et Engels, de l’énergie ascendante de Teilhard de Chardin. C’est aussi, beaucoup plus anciennement, la fondation de l’animisme ; il existe une continuité entre tous les éléments de l’univers, vivants ou inertes, parce qu’ils sont organisés. Dès lors, l’on projette les caractéristiques ultimes du vivant, la pensée, l’âme, sur les animaux, les phénomènes naturels, les objets.

L’erreur de ces modes de pensée n’est pas dans l’identification d’un phénomène constructiviste, évident, réhabilité sous le terme d’« auto-organisation ». L’erreur est dans l’intention sous-jacente. Elle tente de rapprocher l’homme de son univers, par une entreprise de domination du premier sur le second. Le terme de « force », plutôt que « phénomène », est révélateur ; il subodore une forme d’intention sous-jacente. Dans ces conditions, l’univers devient destiné à produire l’homme. Il contient la justification de l’homme. Les intentions de l’esprit humain envahissent la trame matérielle et alors celle-ci n’est plus indépendante ; elle est colonisée par nos désirs.

En réalité l’auto-organisation nous écarte du pôle réel. Ce phénomène relie l’homme à son univers. Il permet de suivre le chemin de l’évolution. Mais, qu’il soit une loi propre du réel ou une émergence par-dessus ses autres lois, il acquiert une imprévisibilité croissante, une individualisation qui n’est pas une indépendance, car il reste intriqué au niveau précédent. L’évolution est un dualisme, entre un ensemble de règles qui semblent statiques, immuables, parce que très bas situées dans l’échelle d’organisation (celles que décrit la science avec une précision croissante), et la production du sommet de l’auto-organisation, nettement imprévisible, dont l’esprit humain n’est pas l’étape finale. La conscience est issue de l’univers matérialiste, mais d’une façon antagoniste. Le franchissement d’un palier d’organisation apporte une contradiction entre des éléments matériels. Cette séparation est indispensable à l’absence d’uniformité du réel.

Nous sommes l’épice émergeant de la soupe. Métaphysiquement la plupart d’entre nous cherche à gommer cette longue différentiation. C’est un phénomène purement psychologique ; comprimer notre filiation facilite la fusion avec le Tout universel, transformé en  entité spirituelle ; nous étendons ainsi notre identité. Cette nécessité est d’autant plus forte que les aléas environnementaux la rétrécissent ; des éruptions volcaniques affrontées par nos aïeux aux drames sociaux contemporains, ces aléas étranglent insupportablement notre pouvoir, nos désirs. La spiritualité nous agrandit.

Le dualisme étant posé, notons que la contradiction existe même au sein des concepts. Il est possible de revenir au monisme en requalifiant le Temps. Le terme d’évolution peut perdre son sens et l’univers entièrement constitué, du passé au futur (sans qu’il existe forcément un début et une fin) retrouve son unité.

En conclusion, l’épistémologie est un exercice difficile, qui opère à deux niveaux. Le premier est l’exercice du pouvoir de l’esprit ; dans cette phase, il décrypte la façon dont il formule ses propres concepts sur les mécanismes du monde. La seconde opération est l’abandon du pouvoir de l’esprit, afin que les sources de cette puissance deviennent apparentes. Ce n’est pas une approche phénoménologique, car elle ne présuppose pas une indépendance de l’esprit. Au contraire, elle considère probable que l’esprit, jusque dans ses concepts, soit hautement lié à l’univers qui l’a enfanté. L’épaisse bobine ramifiée des concepts peut être dévidée jusqu’à ses premiers fils. De cette extrémité l’on épouse au plus près ce que pourrait être une conscience de l’univers envers l’homme, quelque chose qui n’existe sans doute pas réellement (nous n’avons jamais vu son support), mais qui permet d’entretenir un vigoureux dualisme dans nos esprits.