Nous ne nous trompons jamais, intrinsèquement

Voici une affirmation étrange, qui est pourtant le véritable secret de l’amélioration personnelle. Prenons ici d’emblée position contre un conseil répandu dans les revues de psychologie : il faudrait avoir conscience de sa fragilité, accepter les échecs, pour ne pas être aveugle aux obstacles dressés sur son chemin, bref abandonner son mythe d’invincibilité. Nous allons décrypter ce discours avec l’approche polyconsciente, car s’il existe bien une méthode pour intégrer ses échecs, une telle manière de le présenter enferme parfois des gens en difficulté dans la cellule de leurs regrets éternels.

Le mythe d’invincibilité n’existe pas. Le pouvoir repose sur des repères propres à chaque esprit qui les conçoit. Plus exactement, ces repères, nous les adoptons chez les autres et les remanions pour en faire quelque chose de personnel. Nous savons bien qu’ils ne sont pas universels. Prenons-en conscience juste un instant pour en tirer le corollaire : les repères d’autrui ne sont pas universels non plus. Quand les autres nous signalent que nous avons perdu (ou gagné) en pouvoir personnel, c’est relatif à leurs propres repères. Le nombre de ceux qui les soutiennent importe, mais ne fait pas leur qualité, ni ne leur permet d’atteindre l’universalité. L’invincibilité ne peut se concevoir que par référence à soi-même, ce qui veut dire qu’elle nous est attribuée automatiquement.
Autrement dit, inutile de se poser la question « Suis-je invincible ou non ? ». Nous le sommes, par définition. Ce n’est pas un mythe.

Être aveugle aux obstacles est le fondement même de notre agir. Un comportement dont le but est parfaitement prévisible s’appelle une routine ; un acte véritable est une entreprise dont il est impossible de prédire exactement le résultat. Notre manière d’appréhender le monde, ainsi, est avant tout le jeu, le pari. Nous échafaudons ponctuellement une théorie sur les conséquences de l’acte et nous nous exposons à l’aléa en le réalisant. Si nous avions la même conscience des risques que des bénéfices, toutes actions présentant un risque significatif seraient écartées. Elles sont bien plus nombreuses que vous pouvez le croire. Si par exemple vous tentez d’aider quelqu’un avec les meilleures intentions du monde et que vos conseils échouent, cette personne peut se mettre à vous détester. Cette pensée devrait-elle vous empêcher d’apporter votre aide ? Vous devinez que non, et c’est grâce à votre aveuglement sélectif que vous agissez.

Bien entendu nous ne recommandons pas l’aveuglement comme règle décisionnelle. Sinon nous sauterions dans le premier précipice venu. Comment, alors, choisir la meilleure conduite tout en préservant l’aveuglement positif ?

Si nous ne nous engageons pas dans le meilleur comportement, c’est que nous ne le possédons pas. Il n’est pas disponible en polyconscience, ou sa célébrité n’est pas assurée. Une affaire politique. La désigner ainsi en fait un problème bien plus intéressant, et moins décourageant, que dire « je suis fragile ». Il n’existe aucun « noyau de fragilité » en nous. La polyconscience nous montre qu’il existe simplement des constructions psychiques différentes, dont nous ne sommes pas « responsables », puisque ce qui l’a mise en place est la somme de toutes les interactions entre instincts et environnement survenues jusque là.
Dans cette théorie, nos esprit sont des trains plus ou moins joliment équipés et remplis de passagers braillards. Il n’existe pas de conducteur du train. Le seul « superviseur » est ce que nous avons appelé l’Observateur, qui nous avertit du chemin pris par le train, avec une exactitude variable. La volonté provient des passagers ; si nous voulons la changer, il faut faire monter davantage de personnes à bord, étoffer sa polyconscience. Si nous voulons des précisions sur le chemin suivi, travaillons notre Observateur en nous envoyant des lettres ou en écoutant celui des autres.
Aucun train n’est « fragile ». C’est parfois en le croyant qu’il se met à tourner en rond, à hésiter. Tous les trains font des erreurs de parcours, depuis le premier jour ; cependant ces erreurs n’existent que dans l’esprit des autres ; tandis qu’elles constituent la personnalité du train, qu’il serait désastreux de changer. Qui veut devenir un idéal, perdant la batterie de casseroles à la traîne qui fait son vrai moi ?

Si nous ne nous trompons jamais, intrinsèquement, c’est que nous prenons toujours la meilleure décision possible avec les éléments dont nous disposons, additionnés de la dose d’aveuglement nécessaire pour rester un Soi indépendant, plutôt qu’un clone passable de quelqu’un d’autre présenté comme « plus réussi ».
L’évaluation que notre comportement est éventuellement catastrophique doit venir de notre propre Observateur. Il est fréquemment conseillé par les autres, néanmoins seul le nôtre connaît les véritables souhaits de notre polyconscience, qui n’est pas celle de nos voisins. Seul son avis peut être juste. Nous sommes notre seul bon juge. Tout autre jugement, favorable ou défavorable, est culturel et social.

Malheureusement direz-vous, en suivant cette idée jusqu’au bout, nous avons de fortes chances de terminer en prison.
Notons que certains de ces prisonniers, par leur aveuglement, ont fortement infléchi l’histoire de l’humanité, et donc finalement réalisé leurs intentions. Cependant, tous les lecteurs des revues psychologiques citées plus haut ne sont pas des révolutionnaires imprégnés de la force de leur destin. Leurs préoccupations sont plus terre à terre. Presque tous recherchent sans le savoir ce que ces articles et d’autres lectures vont leur fournir : de nouvelles personae. La qualité du contenu est moins importante que le fait d’engranger des alternatives originales. La polyconscience s’étoffe.

Le danger provient des jugements. Parler de force, de fragilité, d’invincibilité, est tenter de faire le travail de l’Observateur à la place de celui de l’autre. Nous sommes tous en possession d’un pouvoir dont l’origine est essentiellement biologique, et seul le vieillissement en réduit objectivement les feux. La façon dont notre puissance s’exerce dépend entièrement de la qualité de notre auto-organisation. Les aléas de la génétique et de l’environnement nous font très inégaux en ce domaine, mais que faut-il faire ? Se considérer peu compétent, s’enfermer dans les jugements extérieurs, et devenir une statue-souvenir du Soi ? Ou continuer à se livrer au hasard en additionnant de nouveaux fragments de destin à sa polyconscience, par ses lectures, par ses rencontres, par ses aveuglements ?

Logique cachée : même pour l’astrologie

L’astrologie est un bon exemple d’un principe fondamental de la théorie polyconsciente : tout comportement possède une logique, même quand elle est dissimulée aux spectateurs. Peu importe que des actes, parfois, nuisent gravement à leur auteur ; pour les comprendre il suffit de remonter la chaîne de cohérence qui les a établis et trouver le noeud fallacieux qui les rend péjoratifs… du point de vue du spectateur toujours, ou de « l’opinion publique », représentative d’une moyenne mais pas forcément juste.

La croyance en l’astrologie peut sembler étonnante. Elle contredit des notions scientifiques élémentaires au point que nous les apprenons à l’école primaire, et pourtant son influence est fort répandue. Cela implique-t-il que les fervents d’horoscope n’ont aucun esprit scientifique ? Non. Leurs aptitudes logiques ne sont pas déficientes.
L’intérêt qu’ils trouvent dans l’astrologie n’est pas une description objective de l’univers, mais une identification personnelle.
Ecoutez cette actrice connue : « Je suis du signe du Cancer, et comme pour tous les Cancer, ce qui compte avant tout à mes yeux, c’est la famille, le foyer. En fait il n’y a rien que j’aime plus au monde que d’être dans ma maison avec mon compagnon et mes enfants ». Cette femme a-t-elle réellement la conviction que son caractère ou son destin est écrit dans la position des astres ? Naturellement non. Elle utilise au contraire l’astrologie comme une échappatoire au rigorisme matérialiste, un moyen d’intégrer un peu de mystère, de magie, dans son identité personnelle. Qui a envie d’être un assemblage de neurones computant de façon prévisible sous l’oeil de sondes de plus en plus précises ?

Son goût pour l’astrologie n’empêche pas cette actrice d’utiliser une logique rigoureuse quand la gestion de sa vie la rend nécessaire, sinon elle ne serait probablement pas parvenue à la célébrité. Ce qu’elle lit dans son horoscope est une façon de faire entrer un peu d’aléa dans une existence peut-être justement trop prévisible. En tenant compte de prédictions à la véracité illusoire, elle crée paradoxalement des embranchements inattendus à son destin, sans lui faire prendre trop de risques ; l’on ne mise généralement pas très gros sur un horoscope.

Nous en arrivons à cette évidence extraordinaire : derrière la façade lisse et fusionnelle du « Je », capable de trouver une justification à tous ses actes, existe une foule de pensées délinquantes, de petites compromissions. L’on est capable de mener une vie sévèrement ordonnée et de cacher des idées saugrenues, des superstitions, qu’il faudrait crucifier si on les regardait bien en face, mais on s’arrange pour ne jamais y porter trop d’attention, préservant ainsi la richesse de notre polyconscience, et sa singularité.
L’incohérence consistant à posséder plusieurs croyances contradictoires est le réservoir de notre originalité.