Désillusion (des voeux pour les désillusionnés)

Devenir adulte c’est abandonner ses illusions les plus fragiles. Bien plus gravement, c’est attraper aussi un virus lent, terrifiant et mortel : le doute. Nous pouvons craindre que toutes autres convictions ne soient aussi que cela… des illusions. Dès lors se présentent à notre secours philosophes, psychanalystes, religieux et mystiques. Leurs systèmes de croyances sont si joliment étoffés que peu remarquent l’évidence : ils ne tiennent que par eux-mêmes, et ne sont reliés… à rien.
Rien qui balaye nos doutes. Alors nous faisons… semblant de rien.
Mais toujours quelque chose nous sépare de l’enfant que nous fûmes : un fard modifiant très légèrement nos traits, que l’on nomme résignation.

Avec quelque ardeur que l’on refuse ces mots, ils contiennent suffisamment de justesse pour être décourageants. Pourtant il est possible de les dépasser. Comment ? De quelle manière l’auteur de ces lignes peut-il continuer à mener une vie gaie et insouciante ?

Une solution a le mérite d’une grande simplicité : éprouver, sans poser de questions. L’oubli fait son travail. Quand l’esprit n’est plus fixé sur sa propre déconstruction, il retourne chercher ses récompenses par le moyens le plus simple : un coup de tord-boyaux d’émotions ! Regardez ces philosophes trop sincères, ces idéalistes déçus par un univers non conforme à leurs voeux : n’ont-ils pas cherché l’oubli dans les alcools ou les drogues, les plaisirs érotiques ? Une vraie thérapeutique. Après avoir balayé toutes ces idées tueuses d’illusions « saines », une rédemption devient possible. Néanmoins c’est un retour en arrière, une capitulation de l’esprit devant l’impossibilité d’imaginer une issue, et devant les impératifs du corps physique, vilainement dégradé par les abus multiples.

Une autre solution est de démontrer scientifiquement la nécessité des illusions, les transformant en outil élémentaire et indispensable de l’organisation de l’esprit humain, mais pas seulement lui. Toute la chaîne du vivant est bâtie sur l’illusion ; celle que le vivant est différent du non-vivant alors qu’il en est constitué ; celle que l’esprit peut s’extraire de la matière alors que surtout il ne peut pas s’y fondre ; celle de sa durée, de sa permanence, de la causalité, etc…
L’outil que constitue l’illusion s’améliore au fil des générations, en ce sens qu’il s’affine, sculpte des contours plus précis. Se désillusionner et se réillusionner est augmenter la performance de cet outil. Inutile de le jeter comme s’il s’agissait d’un jouet d’enfant devenu ridicule. L’illusion est notre seul sens permettant de percer l’avenir. Ceux qui mettent fin à leur vie, parfois bien avant le décès en l’enterrant dans les routines, ne sont pas des visionnaires ; ils sont au contraire entièrement tournés vers le passé. Illusionnons-nous, mais soyons difficiles !

C’est ce que nous avons entrepris dans cette série de livres, depuis « Sous acide filozophique ».