Différencions l’auto-organisation des « religions de l’organisation »

L’auto-organisation est une des fondations de la théorie polyconsciente. Elle touche à notre paradigme le plus élémentaire : la façon dont l’esprit se conçoit par rapport au monde matériel. De cette base sont issues toutes les philosophies, sciences, religions. Même l’épistémologie, que l’on pourrait appeler le fondamentalisme de la philosophie, part de présupposés sur la place de l’esprit. La sphère phénoménologique, par exemple, estime que les jugements portés par l’esprit constituent un noyau d’indépendance détaché du pôle réel. Les concepts forment une galaxie différente des éléments de l’espace matériel. En vérité il est probable que les uns soient intriqués aux autres ; mais jusqu’à quel point ? Quelles en sont les mécanismes ?

L’auto-organisation est un concept qui prolonge le progressisme scientiste du XIXème siècle. Une force mystérieuse s’exerce dans tout l’univers pour y créer ordre, variété, cohérence, spécialisation. Cette idée est au coeur de la force différentiante de Spencer, du matérialisme dialectique de Marx et Engels, de l’énergie ascendante de Teilhard de Chardin. C’est aussi, beaucoup plus anciennement, la fondation de l’animisme ; il existe une continuité entre tous les éléments de l’univers, vivants ou inertes, parce qu’ils sont organisés. Dès lors, l’on projette les caractéristiques ultimes du vivant, la pensée, l’âme, sur les animaux, les phénomènes naturels, les objets.

L’erreur de ces modes de pensée n’est pas dans l’identification d’un phénomène constructiviste, évident, réhabilité sous le terme d’« auto-organisation ». L’erreur est dans l’intention sous-jacente. Elle tente de rapprocher l’homme de son univers, par une entreprise de domination du premier sur le second. Le terme de « force », plutôt que « phénomène », est révélateur ; il subodore une forme d’intention sous-jacente. Dans ces conditions, l’univers devient destiné à produire l’homme. Il contient la justification de l’homme. Les intentions de l’esprit humain envahissent la trame matérielle et alors celle-ci n’est plus indépendante ; elle est colonisée par nos désirs.

En réalité l’auto-organisation nous écarte du pôle réel. Ce phénomène relie l’homme à son univers. Il permet de suivre le chemin de l’évolution. Mais, qu’il soit une loi propre du réel ou une émergence par-dessus ses autres lois, il acquiert une imprévisibilité croissante, une individualisation qui n’est pas une indépendance, car il reste intriqué au niveau précédent. L’évolution est un dualisme, entre un ensemble de règles qui semblent statiques, immuables, parce que très bas situées dans l’échelle d’organisation (celles que décrit la science avec une précision croissante), et la production du sommet de l’auto-organisation, nettement imprévisible, dont l’esprit humain n’est pas l’étape finale. La conscience est issue de l’univers matérialiste, mais d’une façon antagoniste. Le franchissement d’un palier d’organisation apporte une contradiction entre des éléments matériels. Cette séparation est indispensable à l’absence d’uniformité du réel.

Nous sommes l’épice émergeant de la soupe. Métaphysiquement la plupart d’entre nous cherche à gommer cette longue différentiation. C’est un phénomène purement psychologique ; comprimer notre filiation facilite la fusion avec le Tout universel, transformé en  entité spirituelle ; nous étendons ainsi notre identité. Cette nécessité est d’autant plus forte que les aléas environnementaux la rétrécissent ; des éruptions volcaniques affrontées par nos aïeux aux drames sociaux contemporains, ces aléas étranglent insupportablement notre pouvoir, nos désirs. La spiritualité nous agrandit.

Le dualisme étant posé, notons que la contradiction existe même au sein des concepts. Il est possible de revenir au monisme en requalifiant le Temps. Le terme d’évolution peut perdre son sens et l’univers entièrement constitué, du passé au futur (sans qu’il existe forcément un début et une fin) retrouve son unité.

En conclusion, l’épistémologie est un exercice difficile, qui opère à deux niveaux. Le premier est l’exercice du pouvoir de l’esprit ; dans cette phase, il décrypte la façon dont il formule ses propres concepts sur les mécanismes du monde. La seconde opération est l’abandon du pouvoir de l’esprit, afin que les sources de cette puissance deviennent apparentes. Ce n’est pas une approche phénoménologique, car elle ne présuppose pas une indépendance de l’esprit. Au contraire, elle considère probable que l’esprit, jusque dans ses concepts, soit hautement lié à l’univers qui l’a enfanté. L’épaisse bobine ramifiée des concepts peut être dévidée jusqu’à ses premiers fils. De cette extrémité l’on épouse au plus près ce que pourrait être une conscience de l’univers envers l’homme, quelque chose qui n’existe sans doute pas réellement (nous n’avons jamais vu son support), mais qui permet d’entretenir un vigoureux dualisme dans nos esprits.