L’avatar et nous

Des chercheurs (1) ont montré que le choix d’un avatar pourrait modifier notre comportement vis-à-vis des autres. Leurs résultats indiquent que jouer pendant seulement cinq minutes le héros ou le méchant dans un environnement virtuel peut facilement pousser les gens à récompenser ou punir des personnes qui leur sont étrangères. Les rôles de gentil et de méchant ont été bien sûr distribués au hasard, indépendamment des préférences des personnes impliquées dans l’étude, donc de leur personnalité de base.

Ces constatations ne surprendront guère ceux qui ont lu la théorie polyconsciente. C’en est une confirmation. Les personnages que nous intégrons en société intérieure deviennent partie intégrante de notre personnalité, du moins si elles sont accueillies favorablement. C’est la particularité de l’étude en référence : les participants sont valorisés par le fait d’endosser le rôle qu’on leur propose, qu’il soit de héros ou de salaud. Dans les deux cas ils effectuent efficacement le travail demandé et sont félicités (ou ont l’impression de l’être), comme des acteurs dans un film. Ils déroulent ainsi un tapis rouge à l’avatar vers leur psociété. Cette nouvelle persona est juchée directement sur un piédestal. Elle fait basculer aussitôt les décisions polyconscientes ultérieures, comme celle demandée dans la deuxième partie de l’étude, la préparation d’une sauce chocolat ou chili épicée pour leurs collègues. La persona « héros » intégrée fait donner davantage de chocolat agréable, tandis que le « méchant » donne plus de sauce chili coriace et très épicée.

Si nous ne sommes pas aussi systématiquement une pâte à modeler mentale, heureusement, c’est qu’une grande partie des personnages et des concepts que nous croisons ne rencontrent pas un accueil aussi favorable. Notre polyconsciente existante se rebelle volontiers contre les intrus s’ils ont un profil trop différent des personae déjà installées dans le même domaine. En ce sens, notez bien que la rébellion est aussi un modelage, par ces idées ou ces gens qui nous hérissent. Être « anti » est autant une programmation qu’être « pro ». Notre liberté est bien difficile à dénicher.

Les seules informations qui ne nous changent guère, en réalité, sont celles qui ne déclenchent qu’indifférence : hors de notre champ d’intérêt, déjà connues, insignifiantes, données par des gens à qui nous n’accordons aucune importance…
Dans le cas contraire, tous les professeurs compétents auraient des élèves géniaux !
Mais ils n’arrivent pas à s’introduire aussi facilement dans les jeunes polyconsciences qui peuplent leurs classes…

Pour confirmer le modèle polyconscient, il suffirait de reprendre l’étude en changeant les conséquences de l’attribution de l’avatar gentil ou méchant : on ferait clairement comprendre aux participants qu’avoir des méchants est nécessaire pour l’étude, mais que c’est une sacrée malchance pour les désignés. Ceux-ci se mettraient à rejeter leur avatar et se comporteraient cette fois comme les gentils en 2ème partie d’étude (voire seraient plus gentils). On pourrait même de cette façon inverser les influences des avatars gentils et méchants, en suggérant qu’être Superman c’est trop ringard, et qu’un peu de méchanceté fait le héros contemporain, plus proche des personnes réelles.

(1) Know Thy Avatar: The Unintended Effect of Virtual-Self Representation on Behavior. Yoon G1, Vargas PT. Psychol Sci. 2014 Feb 5

Faut-il s’en vouloir d’être négatif envers ses gosses?

Au temps du positivisme conquérant, faut-il s’en vouloir d’être négatif envers ses gosses ?

Agathe est une enfant difficile, moins en raison de son adoption que du legs de sa mère biologique. Celle-ci a joyeusement consommé ses drogues dures habituelles pendant toute sa grossesse. Si Agathe ne souffre d’aucune malformation ou affection psychiatrique apparente, son cerveau « n’imprime » pas comme les autres. Tout est lent à se graver en mémoire, et en disparaît s’il n’est pas utilisé constamment. Les apprentissages sont très longs à se mettre en place. Les incertitudes permanentes d’Agathe devant des situations simples montrent l’importance de ces routines que nous employons pour construire une assurance et faire progresser nos comportements.
Les compromis utilisés pour vivre harmonieusement en famille, Agathe n’en saisit pas l’utilité, sauf si un esclandre la lui rappelle quotidiennement. L’atmosphère est lourde chez les parents d’Agathe. Ils l’engueulent dès la moindre bêtise, puis s’en veulent rétrospectivement. Les encouragements qu’ils prodiguent leur semblent factices, parce qu’ils ne ressentent aucune conviction. Être parent instinctif est facile, mais s’il faut tous les jours se produire sur la scène d’un théâtre dramatique ?

A 16 ans, Agathe est une fille assez triste, très formée à la dévalorisation et l’utilisant, par défaut, sur tout son entourage, même ses amies, ce qui n’arrange pas ses difficultés. Elle n’est pas dépressive, grâce à un monde intérieur solidement isolé, où les problèmes n’ont pas le droit d’entrer, et donc malheureusement fort déconnecté de la réalité. Elle n’agit pas. Elle ne tente pas d’opinion. Trop souvent elle n’a récolté que moqueries et critiques.
Comment améliorer sa situation ? Comment conseiller ses parents ?

En matière d’éducation, négativisme et positivisme sont tous deux bénéfiques et ne sont qu’une coloration culturelle, à condition qu’ils soient gradués, témoignant d’une gestion intelligente de ces repères évaluateurs.

Prenons un exemple pratique : Agathe exécute un travail, peu efficacement par rapport à la moyenne de son âge, néanmoins vue par ses aptitudes naturelles elle se débrouille bien. Voici les façons dont le parent peut apprécier le résultat :
« C’est toujours aussi nul ; tu n’y arriveras jamais. » est du négativisme pathologique.
« C’est vraiment merveilleux, ce que tu fais, ma chérie. » est du positivisme pathologique.
« Pas trop mal, pour une fois. » est du négativisme gradué. Si le travail avait été complètement raté, parce qu’Agathe n’avait fourni aucun effort, le parent n’aurait pas mâché ses mots. Fixer Agathe quelques instants, avec un air intéressé, fait partie aussi du négativisme intelligent ; en cas d’échec, le parent reste indifférent ou hausse les épaules.
Enfin « Tu as trouvé quelque chose, là ; continue ! » est un positivisme gradué. Sa mesure permet d’augmenter les succès futurs en ne leur donnant pas d’emblée la note la plus élevée.

L’essentiel, pour qu’Agathe se construise correctement, n’est pas forcément que ses parents deviennent positivistes contre leur sentiment spontané, mais qu’ils la fassent vivre dans un cadre de références plus étoffé et cohérent. Ils doivent fournir un large éventail d’appréciations, les motiver. Ils transmettent ainsi les contrastes et la complexité de leur propre esprit, au lieu d’enfermer Agathe dans sa frustre forteresse.

Ce principe est capital à garder en mémoire quand l’enfant est beaucoup moins doué, ou beaucoup plus, qu’un parent, restant loin des objectifs de celui-ci ou au contraire les dépassant largement. Le parent aura tendance à être systématiquement dévalorisant (négativisme pathologique) ou ébahi en permanence (positivisme excessif). Il fera de l’enfant une personne qui n’ose rien entreprendre, ou dont les chevilles ont tellement enflé qu’elle en devient odieuse.

Que peut apporter de plus la théorie polyconsciente à cette démonstration un peu fleur bleue ? Elle nous dit que tout échange est bidirectionnel. La réaction des parents ne s’explique pas seulement par l’impression de devoir « mentir » sur les performances d’Agathe, mais parce qu’ils perçoivent son influence sur leur propre polyconscience. Agathe, comme tout élément significatif de leur environnement, fait partie de leur société intérieure. Elle n’en est pas une des plus brillantes animatrices. Au contraire, tout ce temps passé à exercer une énorme patience, devant des apprentissages laborieux, donne la sensation aux parents qu’une mélasse s’est déversée dans leur esprit. Difficile d’éviter une réaction de rejet, qui se traduit par le négativisme pathologique.

Quelle solution ? Diluer la charge de l’éducation d’Agathe entre moult intervenants, dont la motivation repose sur les liens familiaux, le métier d’enseignant, de travailleur social, la similitude (les amis sont choisis pour leur ressemblance). Les difficultés d’Agathe sont aggravées par une famille nucléaire : pas de cousins, de tantes, de grand-parents. Elle profite grandement de séances d’orthophonie, bien qu’elle n’ait pas de réelle dyslexie ou dysarthrie. La limite de la prise en charge médicale et psychologique est qu’Agathe se sent confortée dans son impression d’ « anormale » si elle est trop présente.

Enfin les parents doivent se convaincre qu’Agathe a besoin de relations aussi peu compétitives qu’elle. C’est l’ambiance où elle redevient performante, parce que « normale ». Or les parents rêvent d’amis brillants pour Agathe. Certes l’émulation élitiste est importante pour qu’elle atteigne le meilleur d’elle-même, mais elle doit rester le sel de son existence, pas la sauce où baigner en permanence. Les parents sont suffisamment présents pour distiller les épices stimulantes et les potions amères. Ils doivent se méfier de ne pas la rendre anorexique de la vie.