Qu’est-ce que la religion ?

La religion se définit par son rôle : elle place les valeurs hors de nous. Elle est une étape indispensable de l’existence, puisqu’il est impossible de les héberger immédiatement en nous. Enfants, nous n’avons tout simplement pas les structures psychiques nécessaires. L’esprit est vierge, pourvu seulement de rails pour l’emmener dans la bonne direction, dont l’impératif de mettre en place des valeurs.

Comprenez bien : un jeune peut sembler vivre sans aucune valeur. Ce n’est jamais le cas. Il croit être devenu propriétaire d’un échantillon d’entre elles, qui ne sont pas forcément les mêmes que les vôtres, et pour l’instant elles ne l’ont pas déçu. Moins que les vôtres probablement. Bien entendu, tout peut basculer. La maréchaussée peut débarquer. Certaines valeurs ont meilleure presse en société et sont soutenues par des lois contraignantes.
Un tel système est lent à se mettre en place, cependant. Le jeune n’a qu’une fraction de l’expérience de l’adulte et les lois lui semblent dépourvues de justification. Il a besoin d’être contraint, en quelque sorte, à les utiliser. C’est le rôle malheureusement impératif des parents et du système scolaire : la chiourme ! aussi bien que la transmission du savoir. Les valeurs sont gardées intactes hors de l’enfant et appliquées de façon militaire. Cela évite qu’en se les appropriant, il les pervertisse à son avantage. Il suffit de voir comment des enfants gèrent la notion de partage.
Certains sont plus précoces, bien sûr. Ils copient assez fidèlement les valeurs. Ceux-là, en général, n’ont pas besoin de religion. Ou alors de façon très symbolique. Pour d’autres au contraire, l’émancipation vis à vis des parents et l’entrée dans la vie adulte les laissent encore perplexes devant la validité des impératifs inculqués.

La plupart d’entre nous éprouvent cet instant quand, quittant la maison familiale, ils se mettent à voler de leurs propres ailes. Nous avons envie, temporairement, de nous affranchir de toutes les interdictions qui nous pesaient jusque là. Pas si temporairement pour tout le monde, malheureusement. Certains restent des enfants. La présence des parents est remplacée par celle plus vague et raréfiée de la Justice. Si l’on ne s’y frotte pas, l’on manipule les valeurs à sa guise, puisqu’on en a fait une version personnelle (et universelle dans son petit monde intérieur).

Ce problème, extrêmement répandu, ne date pas d’hier. La religion est la réponse la plus efficace qu’ont trouvé nos ancêtres. Peu importe que Dieu et ses prophètes existent, il fallait les créer. Ne pas le faire aurait été poursuivre des millénaires de sauvagerie.

Qu’est-ce que la religion ? C’est le réceptacle des valeurs, sauvant leur authenticité parce qu’échappant à notre convoitise, situées hors de nous, en possession des puissances supérieures que sont les divinités. Elle prolonge l’autorité parentale, renforce la Justice. Nous ne choisissons pas la croyance, la croyance s’impose à nous. En toute bonne volonté, parce que notre esprit reconnaît, au fond, qu’il ne saurait pas encore la modifier sans la dénaturer. La force conservatrice de la religion est liée à son rôle même. Ses supporters le sentent bien, dans leur réticence à lui infliger des révolutions.

Le discours néfaste serait de condamner les gens éternellement à la religion. L’évolution personnelle, au contraire, serait de s’en affranchir. La croyance perpétuelle est une paresse de l’esprit qui vient avec l’âge. Il se calcifie. Il n’a plus d’entrain pour tracer de nouveaux comportements, pour affirmer sa propre puissance.
Pourtant c’est aussi avec l’âge que vient la sagesse permettant enfin de s’approprier toutes ces valeurs imposées par la croyance. On peut parvenir à se sentir libre au sein de sa conviction, plutôt qu’être dépendant d’elle. Aura-t-on le courage, malgré tout, de renoncer aux plus paradisiaques de ses promesses ? Il faut avoir été gâté par la vie pour le faire sans difficultés.