Qu’est-ce qui rend un humain différent d’un rocher?

Le mouvement ? Le rocher, s’il est accroché au flanc d’une montagne, a de fortes chances de se mettre un jour à rouler sur la pente. Cela ne le rend pas aussi gigoteur que l’être humain. Mais la vie du rocher est plus longue ; difficile de dire où se terminera son destin. Peut-être sa méditation minérale se satisfait-elle de longues périodes de tranquillité ?
Nous plaisantons, néanmoins il faut trouver meilleure réponse à notre question.

Le fait de décider de bouger ? Le rocher, en effet, ne semble pas prendre à coeur d’engager sa promenade. L’univers en a pris l’initiative à sa place. Le nouvel emplacement qu’il occupe est assez prévisible.
L’être humain, lui, paraît animé d’une volonté propre. Est-ce véritablement le cas ?
Comment nos actions sont-elles décidées, en interne ? Pas au hasard. Nous suivons des règles de conduite. D’où proviennent-elles ? N’est-ce pas l’environnement qui nous les a apprises et, pour les plus essentielles, gravées dans nos gènes ? Mais alors l’univers semble indirectement à l’origine de nos mouvements, comme le rocher.

Nous avons des réactions imprévisibles, me direz-vous, ou pouvons décider de choisir le contraire de ce qu’on attendrait de nous.
Que veut dire imprévisible ? Est-ce à dire que nos entreprises sont aléatoires ? L’aléa est justement la façon dont l’univers agit ; nous serions dans la peau du rocher, dans ces conditions. Plus probablement voulez-vous dire que nous ne connaissons pas consciemment le pourquoi de certains actes. L’injonction vient bien de quelque part, pourtant. Ces actes ressemblent à des réflexes élaborés, inconscients. Un réflexe ? Voilà qui nous rapproche à nouveau de la prévisibilité du destin du rocher.

Quant à choisir une action contraire à notre désir, vous devinez que la résistance à une injonction est tout aussi conséquence de celle-ci que le fait d’y céder. Notre rocher, s’il était frappé par un éclair, se mettrait à rouler dans la pente en étant tout rond, ou refuserait de bouger en étant carré. Une question de forme. La résistance de nos esprits n’est-elle pas aussi une question de « forme » ?

Les chemins qu’empruntent l’esprit humain avant l’action sont considérablement plus complexes. Ouf ! C’est la raison pour laquelle les rochers ne protestent pas lorsque nous les amassons pour élever un talus ou les enchâssons dans les murs de nos maisons.
Ce rocher stupide, cependant, a une caractéristique extraordinaire : quand il se met à dévaler la pente, il est d’autant plus difficile de prédire l’endroit où il s’arrêtera qu’il parcourt une grande distance, parsemée de nombreux obstacles. Si le sol est recouvert d’autres cailloux, d’arbustes, s’il est modelé d’éminences et de creux, que le tracé s’allonge sur une centaine de mètres, le meilleur des scientifiques ne pourra indiquer exactement le point d’arrêt. Un gros arbre, repère important du paysage, peut stopper net notre aventurier. Quelques centimètres d’écart et il l’évite, gagnant encore cinquante mètres.

Le moteur de l’action humaine n’est-il pas une stimulation traversant une multitude de creux et de bosses, d’obstacles corticaux ? Que notre pensée parvienne à un repère bien net ne lui fait-elle pas arrêter sa décision à cet endroit ?

Nous voyons qu’il est facile de se laisser séduire par la théorie comportementaliste. Pour celle-ci, notre histoire personnelle n’est qu’une suite de stimuli intrinsèques (corporels) ou extrinsèques (environnementaux) empruntant le labyrinthe de l’écheveau neuronal, et produisant des actes difficilement prévisibles seulement en raison de la complexité des échanges en jeu. La conscience n’est qu’un phénomène émergent superposé au processus. En quelque sorte, elle est « mise au courant » de l’activité neuronale mais n’en est pas le principe directeur. Que nous ayons l’impression d’avoir une volonté est une… impression, justement. Cette pure illusion pourrait être comparée au « ressenti » d’un filament à incandescence parcouru par des électrons ; la lumière émise serait sa « conscience », mais ne serait en rien à l’origine du passage du courant.

Avec la théorie polyconsciente, nous ne sommes pas loin du comportementalisme. Avec une différence majeure cependant : l’enveloppe du « Je » agit comme un filtre devant les injonctions de l’environnement. Plus le filtre devient sophistiqué et sélectif, plus l’esprit se transforme en réservoir d’intentions propriétaires. C’est un processus dynamique. C’est-à-dire que nous naissons dans un état parfaitement descriptible par la théorie comportementaliste, puis de grandes parties de notre fonctionnement continueront de lui obéir, tout ce qui est habitude et réflexe amélioré.
Par contre, le tracé d’auto-organisation pris par un esprit lui devient de plus en plus spécifique. Le chemin du rocher ne dépend que de la forme extérieure de celui-ci, de l’angle des obstacles, de la résistance des matériaux. L’esprit, lui, est un matériau au devenir unique, dont les propriétés ne peuvent plus être déduites entièrement du comportement qu’il a eu jusqu’à présent. C’est un processus chaotique intrinsèque et non plus extrinsèque, un chaos non dénué de lois mais qui appartiennent à ce chaos et à nul autre.

Ainsi, aucun algorithme comportementaliste ne peut prédire ce que sera un esprit une décennie après lui avoir appliqué ses critères.
S’il est peu probable que nous possédions un libre-arbitre, nous sommes empreints, en ce sens, d’une vraie liberté. L’erreur dans la formulation est croire la posséder. Elle nous est seulement attribuée, comme caractéristique potentielle. Pour qu’elle devienne intrinsèque, au fil de la vie, pas d’autre moyen que prendre conscience de ses intentions multiples, de sa polyconscience…