D’où surgit la volonté ?

Le concept d’un esprit aux intentions de source entièrement inconsciente et au conscient seulement évaluateur, est très perturbant. Cela ne semble pas correspondre à l’impression de volonté puissante et éveillée que nous ressentons aux moments importants de la vie. Cette sensation n’est pas celle d’une assemblée de rêves en train de pérorer sans fin, hésitante sur la marche à suivre en raison de la multitude d’alternatives, telle que semble le décrire notre théorie polyconsciente.
Et pourtant…

Nous allons détailler cette sensation pour vous montrer qu’elle n’est pas ce que la plupart des gens imaginent. Mais d’abord une remarque toute simple vous convaincra qu’il ne peut pas en être autrement. Si la décision d’agir provenait des segments évolués de notre cerveau, les plus spécifiques à l’homme, l’implication serait celle-ci : les êtres simples devraient être dépourvus de capacité à agir, et ce d’autant plus que leur système nerveux est frustre.
Or c’est exactement le contraire ; les animaux au système nerveux frustre agissent avec une rapidité et une facilité déconcertantes, équivalentes à nos réflexes. La sophistication du cerveau amène une sagacité croissante vis à vis de l’action, capable de la modifier, mais pas de lui donner un meilleur élan. Au contraire elle tend à la ralentir.

L’évolution nous dit ceci : plus l’animal est évolué plus son auto-organisation progresse, c’est-à-dire que des « circuits » nerveux perfectionnés exercent une rétro-action sur les modalités du comportement, dont le moteur instinctif ne change pas (ou très peu). L’action démarre du même niveau neurologique que chez son ancêtre primitif ; elle emprunte ensuite un labyrinthe mental de complexité croissante ; son efficacité à faire aboutir l’intention dépend de l’habileté des circuits supérieurs, siège des concepts et du langage codifiant les résultats.
Les ordres viennent toujours d’en bas, pas d’en haut. Si la majorité de l’humanité pense encore différemment, n’est-ce pas parce qu’elle est toujours attachée, d’une façon plus ou moins avouée, à l’avatar divin que nous croyons posséder, bien campé sur le trône du haut ?

Revenons à la « volonté », symbole du pouvoir totalitaire du conscient. Disons plutôt les volontés. Il est étonnant de rassembler sous un vocable unique des manifestations d’activité de l’esprit si intermittentes et si différentes chez un même individu tout au long de sa vie.
Adultes, notre journée se déroule en majeure partie sans que la volonté intervienne de façon significative. Des routines sont aux commandes de notre agir. Nous avouons volontiers effectuer de nombreuses tâches « machinalement ». Parfois notre esprit s’évade, presqu’aussi détaché du physique qu’en plein milieu de la nuit. Il rêve. Et pourtant les tâches physiques s’effectuent sans heurts. Le conscient est là ; mais où est passée la « volonté » ?
Enfant, la situation est fort différente. Les routines sont sommaires, bien moins profondément tatouées dans l’esprit. Elles ne corsettent pas encore les pulsions instinctives comme chez l’adulte. De surcroît, la physiologie est en pleine explosion anabolique. Les cellules se multiplient, les liaisons nerveuses sont rapides et plastiques, les hormones pétillent. Tout ceci permet aux instincts de traverser le cerveau à la vitesse de l’éclair et d’être déjà aux commandes de l’agir. Ainsi l’enfant paraît animé d’une volonté terrible, alors que ce sont des pulsions fort peu contingentées que nous voyons commander.

Constatons que « volonté » et plutôt un repère opposé à « réflexion ». Une volonté farouche bloque toute analyse détaillée. Inversement un excès de réflexion, d’évaluation de son propre comportement, sert d’étouffoir à la volonté.

La volonté n’est pas une propriété de la conscience. Elle existe chez les êtres pourvus de très faibles niveaux de conscience, et règne encore mieux sans partage chez ceux-là. Ce qui est un piège en réalité. Nous savons que lorsque l’une de nos « volontés » ne peut être contrecarrée par une autre, il en résulte plus souvent le pire que le meilleur.

Ce que nous percevons comme une puissance de volonté est la chaudière instinctive qui soutient nos intentions. Pas de meilleur booster de la volonté que l’émotion. Les sentiments inondent le conscient mais n’en sont pas non plus originaires. Ce que permet le conscient est un affinement extraordinaire de la perception. C’est bien la raison pour laquelle il est impossible de comparer les façons dont deux êtres éprouvent la même chose. C’est descriptible, mais pas définissable. Une sensation est, comme le pôle Réel, entourée de repères afin de l’appréhender, mais ne peut jamais être éprouvée à l’identique.

En conclusion, nous voyons que la volonté est une force positive s’engageant dans les canalisations de la polyconscience, et non pas ce qui nous définit. Notre être est mieux identifié par les buts sur lesquels s’exercent la volonté. L’un et l’autre, objectifs et force à les réaliser, changent tout au long de la vie ; il faut bien l’épaisse chape unificatrice du « Je » pour que nous nous sentions toujours dotés de la même impression personnelle de volonté.

Nous pourrions sans risque prédire que jamais les neurosciences n’identifieront un « centre de la volonté ». Probablement un agissement dit « très volontaire » montrera-t-il au plan fonctionnel une activité initiale marquée des couches les plus primitives de notre cerveau, puis secondairement un recrutement étendu des centres évaluateurs frontaux, très mobilisés pour cette occasion spéciale. Une hiérarchie différente de celle à laquelle la majeure partie des gens croit.
Mais nos croyances ne sont-elles pas là pour nous protéger ?