Sommes-nous enchaînés par nos échanges sociaux ?

Le principe de bidirectionnalité est fondamental en polyconscience. Constamment, le monde agit sur nous, et nous agissons en retour sur lui. Ce cercle n’a aucun point de départ ; avant même que la première lumière ait atteint nos yeux de nourrisson, notre esprit a déjà interagi (1). A dessein, cependant, j’ai cité le monde en premier. Pour accentuer le sentiment de dépendance que fait naître cette phrase. Rien de tel ne serait arrivé avec : « nous agissons sur le monde, et celui-ci agit en retour sur nous ». Dans cette formulation, le monde est réduit à l’état de larbin insistant pour ennuyer notre volonté après avoir porté ses directives. L’ordre des paroles nous manipule férocement.

Néanmoins il est inutile de recourir à un tel artifice chez vous qui contemplez en pleine lumière l’édifice polyconscient. Le principe bidirectionnel est à l’oeuvre entre chacun des niveaux de notre immeuble psychique. On n’y discerne pas vraiment un service plus indépendant que les autres. L’enveloppe du « Je » a un simple rôle fusionnel, elle ne recèle pas de volonté intrinsèque. Parmi les employés, aucune âme d’une espèce hautement spécifique ne vient pointer chaque matin de cette longue litanie d’interactions incessantes.

D’où notre question : ne sommes-nous pas inféodés à cet environnement social dans lequel nous nous puisé tous nos matériaux psychiques ? Si le milieu est défavorable, pouvons-nous échapper à la délinquance, à la perte des repères moraux, que quelques idéaux intégrés à notre psociété voudraient malgré tout sauver ?
En d’autres termes, notre destin est-il inéluctablement formaté par ce que nous vivons au quotidien ? Comme nous l’avons dit plusieurs fois, même la rébellion est un formatage, conséquence directe du précepte rejeté. Le courant passe ou ne passe pas. Les situations intermédiaires sont négligées. Alors comment n’être ni esclave ni réactionnaire, et protéger le coeur pur de ses espérances, quand il est noyé dans de si puissants courants bidirectionnels ?

A cela nous sommes obligés d’apporter une réponse polyconsciente.
La conscience de notre totalité répondra que ce sont des chaînes aussi sévères qui fabriquent notre unicité. Sans elles, nous jouirions tous du même bonheur uniforme, esquiverions soigneusement ce qui pourrait menacer ce noyau d’idéalisme confit et béat. C’est un problème. La vie du coeur pur nous emmerde, sauf s’il n’y en a aucun autre à proximité. N’est-ce pas lié à un vice perfectible de fabrication humaine, duquel serait responsable la société imparfaite dans laquelle nous grandissons ?

Voilà bien le mode pensée utopiste qui n’a jamais abouti à la moindre société alternative convaincante depuis l’aube de l’espèce. Les politiques contemporains s’en réclament encore : « Améliorons la société, rendons-la plus juste ! ».
« Tranquillisez-vous », dit plutôt notre conscience globale, « elle est parfaite ». Au motif que le « vice de forme » de notre esprit en est l’un des piliers les plus fondamentaux. Notre moteur est le conflit. L’opposition entre solidarité/ressemblance et individualisme/dissemblance. Nous voulons un bonheur, mais pas du même modèle que les autres. Sauf, bien sûr, quand ce modèle est plus luxueux ! Mais c’est un autre problème. Si nous baignions tous dans le même « luxe », ce n’en serait plus.
La conscience de notre totalité annonce ainsi en nous : Vive notre diversité, vive ma différence !… même quand elle est périlleuse ou pénible à supporter. Le petit délinquant des cités ne rêve pas de vivre comme ceux de « la haute » ; sinon il dirigerait toute sa puissance d’agir dans cette direction. Il préfère abhorrer le monde d’en haut, jette son énergie dans sa différence et dans les moyens de la rendre valorisante. Il veut les mêmes avantages, mais dans une économie alternative, celle de Robin des Bois. Il refuse un destin « normal », qui veut dire banal.

Notre deuxième réponse enthousiasme davantage. Elle est un fondement plus compréhensible à nos progrès personnels. Elle consiste à ne plus voir la bidirectionnalité comme une chape écrasante, mais à se servir de sa puissance.

En effet, à partir du moment où notre esprit parvient à conceptualiser l’environnement favorable à ses souhaits, il peut diriger ses efforts vers sa mise en place, plutôt que vers l’objectif lui-même, et ce d’autant plus que ce dernier paraît inaccessible. Voici une anticipation notablement plus rapprochée. Elle prend une couleur optimiste. Et c’est justement ce qui augmente les chances qu’elle se réalise.

Pas convaincu par cette méthode Coué un peu naïve ?
Prenons un exemple, plus éloquent parce qu’il met en scène un psychisme simple : celui du chien. Quand il voit son maître enfiler ses chaussures de randonnée, comme il le fait toujours avant une ballade en pleine nature, il remue frénétiquement la queue, débordant de joie. Pourtant, si l’anticipation est encourageante, l’évènement heureux n’est pas encore réalisé. Sa probabilité est loin de frôler la certitude. En de nombreuses occasions, le maître a chaussé ses pantoufles d’arpenteur sans le faire participer.
Peu importe ! Il prend plaisir à son anticipation. Et ce seul élément vous fait éprouver de la culpabilité si vous l’ignorez. Sauf en cas d’impossibilité majeure, vous ferez de votre mieux pour accéder à son désir. Dans une situation « grise » comme celle-ci, où une décision peut être reconsidérée (si fréquentes dans la vie quotidienne), l’optimisme militant du toutou a effectivement augmenté la probabilité de survenue de son désir.
Un optimisme intelligent sait ne pas tomber dans le jusqu’au-boutisme. Même ainsi, pourtant, il est rarement pénalisant. « L’environnement » sait reconnaître l’incapacité du chien à faire une estimation correcte. Le maître, voyant son chien insister, insister désespérément, se dit, plutôt que le tabasser : « Il est trop con pour comprendre ». La défaite de l’espoir dans les yeux du cabot nous culpabilise plus encore. Jusqu’au bout, il aura augmenté sa chance de nous faire flancher.

Voyez comme les choses sont étranges en polyconscience : la première réponse semblait scandaleuse. Croire que l’intérêt de l’humanité soit de conserver des destins inégaux, pour le bénéfice de sa diversité, est un saccage de nos droits individuels à une existence plaisante. Pourtant, c’est ainsi que nous pouvons vivre des bonheurs exceptionnels, car l’exception naît de la différence.
A contrario, la seconde réponse semble du domaine basique d’un coaching en réalisation personnelle. Elle n’est pas suspecte. Néanmoins, écoutez cet exemple :

Au moment de choisir un compagnon, une fille qui rêve de voyages et de luxe décide de préférer l’ambiance propice à cet avenir. Elle est attentive aux moyens du garçon qu’elle laisse la séduire. Un autre, mieux bâti, plus amoureux, plus drôle, se fait éjecter après quelques rendez-vous agréables ; son futur est moins doré.
La fille applique rigoureusement le principe de notre deuxième réponse. Elle modèle son environnement pour mettre son objectif à portée… d’une tenue sexy.
Mais vous ressentez, au terme de cette histoire, un malaise. Quelque part, cette jeune fille n’a-t-elle pas tué une partie de son individualité ?

Nous retombons sur nos pattes… sans savoir de quel côté s’orienter. Tournons, tournons. Valsons avec la polyconscience. Elle a tellement de reflets pour nous hanter et nous séduire…

(1) La conjonction du flou entraînant le début des activités neurologiques foetales et de la « météo » métabolique maternelle, déjà un environnement changeant, empêche de définir tout point d’origine des interactions.