Une incursion en Utopia

Quand un penseur cherche à inventer un nouveau type de société, on a beau jeu de le moquer en lui rappelant l’échec de toutes les utopies imaginées par quelques-uns. Pour le politicien pragmatique, l’idéaliste est un rêveur naïf. D’une façon étonnante pourtant, si l’on regarde par l’autre bout de la lorgnette, la société de ce siècle semblerait fort étrange à ceux du siècle précédent. Comment concilier ces deux faits : l’utopiste traité de lunatique et le monde devenant néanmoins une utopie ?

Appelons à la rescousse notre principe bidirectionnel. Le citoyen n’est pas juste quelques lignes de code, reconfigurables, d’un vaste programme appelé « société ». Il en est aussi un des innombrables programmeurs. Pour qu’un idéaliste fasse aboutir un projet de société alternative, il lui faut engager une grande partie de ces programmeurs.
Nous pourrions imaginer la chose assez facile si le nouveau groupe est réduit. Prenons l’exemple historique des phalanstères de Charles Fourier, d’immenses bâtiments communautaires pouvant accueillir quatre cent familles au milieu d’un vaste domaine dont les ressources étaient partagées entre tous. Créés au XIXème siècle, tous ont échoué plus ou moins rapidement. Pourquoi donc, puisque personne n’était contraint de se plier à l’expérience ?

L’explication est que l’homme, ce programmeur, ne peut pas modifier facilement son propre esprit, mosaïque d’éléments amassés au gré de ses contacts. Impossible de les réarranger conformément au plan d’une phalanstère ou autre théorie séduisante. Même lorsque le projet ne concerne que lui-même, l’individu éprouve généralement des difficultés terribles à le réaliser. Tout ce qu’il parvient à faire est le confronter à sa personnalité existante, et voir si une inflexion de celle-ci est possible. L’évolution n’est jamais brutale, sauf si surviennent des évènements dramatiques. Ce sont les pires accidents de l’Histoire qui ont provoqués les virages sociaux marquants. La société contemporaine est moins le produit d’idées novatrices que de deux effroyables guerres mondiales et des excès qu’elles connurent, solution finale et bombe atomique.

Le politicien débutant, après avoir usé son idéalisme jusqu’à la corde sur l’inertie des mentalités de ses congénères, comprend qu’il ne verra aucune utopie de son vivant. Au mieux sera-t-il à l’origine de « glissements » sociaux, qu’on ne remarquera guère la plupart du temps. Si les honneurs l’intéressent, il a tout intérêt à en faire un roman de cape et d’épées ! C’est pourquoi nous voyons une telle agitation théâtrale sur la scène politique.

Si le penseur idéaliste pèse toujours aussi faiblement, et si le politicien est toujours aussi carriériste, d’où proviennent les changements rapides de la société contemporaine, qui parviennent à rendre caducs les livres d’anticipation vieux de seulement quelques décennies ?
L’essor de la science et de ses outils directement introduits dans les esprits est certes une raison évidente. L’homme est devenu meilleur analyste, tient mieux en respect ses émotions. L’autre raison est la démocratie. Davantage que dans tout système antérieur, le citoyen se trouve investi de la programmation de sa propre société. Il se plie avec une facilité étonnante aux nouvelles règles. Les grandes contestations ouvrières se sont éteintes. Toute la hiérarchie se sent investie de la bonne marche de l’entreprise sociale. Le conservatisme recule. Sans doute le mouvement s’accélérera-t-il avec la démocratie participative.

Attendons-nous à voir fleurir une pépinière de nouvelles utopies, viables cette fois, car non encagées et méprisées au milieu d’une rigide société classique. Jusqu’au moment où l’individualisme croissant fera de chacun d’entre nous une société à part entière, gérant ses relations avec les autres à la manière du commerce international.

Non plus une société polyconsciente. Une société de polyconscients. La célébrité individuelle, que nous voyons déjà décliner, ne voudra plus rien dire. Elle sera remplacée par celle des concepts partagés. Le buzz en est sa forme primitive.

Tout cela vous semble effrayant ? Qu’est-ce qui vous empêche, pour votre utopie personnelle, de revenir à un modèle classique ? Montez donc un petit goulag entre amis…