Les jumeaux ont leurs propres mots

A l’appui du concept « Je-enveloppe », voyons le cas des jumeaux : ces enfants établissent au départ une relation fusionnelle, favorisée par un comportement des parents strictement identique envers l’un et l’autre ; ils sont trop difficiles à différencier pour que père et mère trouvent aisément l’ancrage d’une quelconque préférence.

Qu’est-ce qu’une relation fusionnelle exactement ? C’est la mise en commun des représentations, d’une façon particulièrement intime, au point que l’on sait ce que pense l’autre et l’on produira le même commentaire devant un évènement identique. Les jumeaux fabriquent ainsi un « Je » continu, vaste enveloppe pour leurs représentations entremêlées, qui constituent un univers intérieur particulièrement riche.
Une psociété aussi vaste engendre deux curieux phénomènes constatés par les psychologues : d’une part, la notion du « Je » indépendant du reste du monde apparaît plus tardivement que chez les enfants uniques. D’autre part les jumeaux élaborent souvent des codes connus d’eux seuls, qui peut aller jusqu’à la cryptographie : un véritable langage faite de mots transformés, que les autres ne peuvent comprendre.

La fusion réduit les conflits, et donc les progrès dans la recherche de solutions nouvelles aux problèmes rencontrés. Une raison à la réputation de moindre performance scolaire initiale attachée aux jumeaux ? Les choses s’inversent ensuite ; les traumatismes psychologiques sont également réduits — s’il n’arrive rien à l’autre jumeau — et à partir de cet excellent socle d’assurance, les jumeaux rattrapent rapidement les autres quand ils commencent à s’émanciper.
Leur individualisme commence en effet à croître quand ils grandissent et accumulent des signes distinctifs, répercutés par leur entourage. Ces nouvelles représentations scindent le « Je » fusionnel et le referment sur chaque esprit individuel. La poussée pubertaire et sa nécessité d’existence propre achèvent rapidement la transformation.

Le barrage biographique de Castor

Tranches de « Je »
Dans cette rubrique sont racontés des destins individuels originaux, qui dévoilent tout leur sens sous l’éclairage de la théorie de la conscience exposée dans le livre « Je ».

Le barrage biographique de Castor
Le « Je » fusionnel est une protection qui concerne également la biographie, le second composant du Moi. Il empêche l’auto-dénigrement.
Voici l’exemple d’un homme de la cinquantaine, appelé Castor, qui finit par décéder d’un cancer du foie métastasé. Il a vécu une adolescence fertile en abus divers, alcool, drogues, jusqu’à provoquer une cirrhose et ses complications : hémorragies digestives, fatigue chronique, intolérances alimentaires. Un sursaut du Corps désespéré, dans un Moi en perdition, le fait changer radicalement de vie. Il réussit un sevrage total de ses toxiques favoris, trouve un bon job, refait sa vie avec une indonésienne, mais plutôt que la déraciner en Nouvelle-Calédonie, il l’entretient dans son pays et la visite trois mois par an. Il a avec elle une magnifique petite fille.
Malheureusement la déchéance physique rattrape Castor ; il est touché par un cancer du foie. La fin est longue et difficile, compliquée par des traitements qui l’anéantissent autant qu’ils le prolongent de quelques mois. Pourtant, à l’agonie, il n’éprouve aucune amertume pour ce qu’il a été. « Je ne suis pas triste. Je savais qu’avec la vie que j’ai menée, je n’avais guère de chances de passer la cinquantaine. J’ai 55 ans. C’est un bonus… ».

Seule la fusion biographique protège Castor de la fureur que pourrait concevoir son Moi actuel, qui s’est beaucoup démené pour rétablir la situation, envers son Moi adolescent, coupable de si lourdes bévues. Ici, à nouveau, nous constatons que c’est par la fusion que l’esprit parvient contre toute attente à conserver une (relative) sensation de bonheur. Illusion ? Certes. Mais que fabriquons-nous d’autre, même quand nous pensons être lucides ? Seule la solidité des fondations des illusions change ; certaines sont en carton, d’autres en pierre de taille ; leurs objectifs sont identiques.

Cette histoire ne nous montre-t-elle pas la meilleure marche à suivre au plan de la réalisation personnelle ? Quand il faut changer, parce que la sensation de bonheur s’effiloche, il s’agirait de se décomposer entre les éléments de sa société intérieure. Devenons multiple pour apercevoir les alternatives et choisir la meilleure. Néanmoins, aussitôt les changements réalisés, mieux vaut retourner à l’état de fusion du « Je » et de sa biographie. En effet rester dans cet état « segmenté » et parvenir à ressentir du bonheur demande une somme inhabituelle d’assurance, ou de blasement…

Pourquoi « Je » et la polyconscience ?

Ce nouveau blog est le prolongement de la construction de la théorie polyconsciente, commencée dans plusieurs livres dont le plus accessible est « Je », publié sur lulu.com.
Cette théorie entreprend une déconstruction en règle du fonctionnement de notre esprit, à la fois par l’approche neuroscientifique et psychologique. Puis, plutôt que vous laisser avec les pièces éparpillées, nous entreprenons un réenchantement philosophique, d’autres illusions sans doute, mais dont l’enracinement est solide, et auxquelles nous ne voyons aucune limite.
Il est conseillé d’avoir lu « Je » avant d’entamer nos articles, sinon vous serez perdu.
Avant même cela, il est conseillé de s’être posé quelques questions existentielles, car la lecture de « Je » est très perturbante. Sans doute est-il préférable que vous l’abordiez avec une bonne assurance personnelle, cependant ce livre est aussi pour vous si vous avez si peu d’assurance que vous ne risquez pas d’en perdre. Il anéantit aussi bien les prétentions trop élitistes que les culpabilités excessives.
Vous constaterez dans ce blog que la théorie polyconsciente permet de réviser tous les aspects de notre société, de comprendre que ses dysfonctionnements n’en sont pas forcément, sans que cela empêche d’apporter des modifications. La solidarité y est redéfinie d’une façon très innovante.