Comment fonctionne l’esprit ?

Cet article est un résumé et un complément de la théorie exposée en détail dans « Stratium » (paru en français aux éditions l’Harmattan), et étendue dans « Diversium » (disponible en français et en anglais sur Lulu.com et Amazon).

 

L’une des qualités les plus remarquables attribuées à l’esprit humain est se regarder penser, s’évaluer, et savoir s’il se trompe. Comment y parvient-il ? Se tromper, par rapport à quelles références ? Une telle analyse repose sur un échafaudage remarquable de concepts imbriqués les uns aux autres. Ils ne sont pas reliés au hasard ; comment cet ensemble peut-il acquérir et conserver une stabilité satisfaisante, au milieu de l’afflux permanent de nouvelles situations à traiter, de phénomènes inconnus, d’évènements non conformes aux attentes ?

La théorie proposée dans « Stratium » est simple : les concepts sont organisés en étages successifs de complexité, et chaque étage effectue vis à vis du précédent la même tâche que le sommet conscient : il évalue et corrige en fonction de ses critères propres, franchissant un seuil de globalité supplémentaire. L’addition d’un grand nombre d’étages permet de comprendre comment des réflexes sensitivo-moteurs deviennent une psychologie. Elle permet de comprendre comment les étages supérieurs, connectant l’ensemble du système neurologique pour former ce que nous appelons la conscience, acquièrent cette impression de liberté et de contrôle sur la pyramide neurologique qui les sous-tend.

Comment se déroule cette organisation, en pratique, d’un étage à l’autre ?

Le plus important à comprendre, sans doute, est que chaque niveau est propriétaire de ses règles. Il est certes soumis aux contraintes des étages sous-jacents (flux variable d’informations à traiter) et sus-jacent (rétro-contrôle) mais possède une indépendance relative. La conséquence est que chaque franchissement d’étage entraîne un décalage de paradigme. Chaque niveau supplémentaire « voit les choses à sa façon ».

Expliquons-nous en partant de la base : un signal provient d’une terminaison nerveuse du tendon rotulien. Il arrive au corps du neurone sensitif, qui le transmet aux différentes cellules connectées, dont le neurone moteur d’une fibre musculaire du quadriceps, qui déclenche sa contraction : c’est le très simple réflexe rotulien, bien connu des médecins. Il semble indépendant de la conscience. Pourtant, si la personne est dans un état de tension musculaire et de stress, ce réflexe est impossible à rechercher. Il ne fonctionne donc pas en circuit fermé ; il est influencé par une instance plus haute.

Dans le détail les choses sont plus compliquées : ce n’est pas un neurone mais un groupe d’entre eux qui déclenchent de façon coordonnée leur influx moteurs. Les fibres se contractent à l’unisson parce qu’elles produisent la même fonction : tracter dans un axe précis, celui du faisceau musculaire. D’autres faisceaux vont produire des effets légèrement différents ; ils sont contrôlés par des neurones en groupe indépendant du précédent. Les deux groupes sont coordonnés de façon étroite. Vu qu’ils assurent des fonctions proches, cela n’aurait aucun sens que l’un contracte fortement et pas l’autre. Mais les écarts de puissance qu’ils développent affinent la fonction globale du muscle formé de ces faisceaux. Les insertions légèrement décalées des faisceaux sur les os permettent des mouvements dans un éventail d’axes possibles et augmente considérablement leur précision.

Les deux groupes sont coordonnés par d’autres neurones. Etage d’organisation supérieur. Le « vocabulaire » d’organisation est légèrement différent. Il s’est enrichi de nouveaux mots. Au-dessus de « contraction », nous avons à présent « contraction du groupe 1 à 60% + contraction du groupe 2 à 40% », et bien d’autres variantes. Ces nouveaux mots sont plus complexes que « contraction » et tous l’incluent. Leur richesse est propriétaire du niveau qui les utilise, tout en reposant sur la filiation des « plus simples ». Le paradigme de n’importe quel étage utilisé sans sa filiation est « indépendant », ce qui a deux sens : il définit un fragment d’identité supplémentaire au psychisme ; mais également : il n’est applicable qu’à l’étage où il est né. Il n’a aucune puissance sur la globalité. Rester prisonnier d’un paradigme indépendant est l’erreur courante appelée « croyance », dont font partie les fanatismes religieux aussi bien que le scientisme.

Chaque plan d’organisation neurale successif enrichit le langage global, jusqu’au langage oral, reflet de la richesse du paradigme présent en conscience, capable de manipuler les sous-jacents, mais les confondant fréquemment. Un exemple de scientisme courant en médecine est de prétendre traiter une dépression par une intervention biologique (antidépresseur) alors que les symptômes font surtout partie du paradigme psychologique, c’est-à-dire d’une complexe organisation sus-jacente, établie de longue date, plus ou moins adaptée à son environnement.

Un système auto-organisé. Mais qu’est-ce qui initie cette organisation ? Quelle impulsion la poursuit ? Ce n’est pas une âme, dont on se demande avec quels tentacules elle tripatouillerait notre biologie. Ce n’est pas la mécanique quantique, qui joue certainement un rôle dans la vie du neurone jusque vers l’échelon moléculaire, mais ne peut pas les placer sur l’onde de probabilité qui va déterminer notre personnalité. Il existe beaucoup de niveaux intermédiaires entre la matière et la métaphysique. Une loi simple et répétitive doit permettre la construction spontanée des étages supplémentaires. Quelle est-elle ?

Nous l’avons définie dans « Diversium » comme le conflit de l’unité et du collectif. Il est possible de le suivre depuis les particules élémentaires jusqu’aux strates sociales. Concentrons-nous sur la forme qu’il prend dans l’appareil neurologique :

Nous utilisons pour expliquer la construction du psychisme l’image de deux flux : l’un, intrinsèque, est celui des pulsions innées, instincts, besoins corporels. L’autre, extrinsèque, est celui des informations de l’environnement, transmises par les sens. La frontière n’est pas nettement définie : les sens transmettent les informations d’une manière très propriétaire, quasi-illusoire parfois ; les émotions sont à la fois instinctives et mimées de l’entourage social. La difficulté de séparer les deux flux vient de la complexité du mélange qui en est fait en grimpant la pyramide neurale. Cependant il est possible d’y retrouver notre principe fondamental : l’unité (l’individu, le destin personnel, la perpétuation du « Je », la maintenance de cette enveloppe corporelle) versus la collectivité (la famille, la conscience sociale, l’intérêt de l’espèce, les contraintes environnementales…).

Le travail d’organisation de chaque étage consiste à concilier les deux flux et la forme particulière que prennent leurs réclamations dans le paradigme local.

Revenons à l’observation neuroscientifique : ces deux flux ne correspondent pas à des voies nerveuses séparées. Certes il faut garder la classique différentiation évolutive entre le cerveau archaïque et le cortex moderne : le premier est davantage dédié au traitement du flux instinctif et le second au flux environnemental. En réalité c’est l’étagement croissant du mental qui les fait apparaître ainsi. Lorsque le cerveau était réduit à sa partie archaïque, c’est bien celle-ci qui traitait aussi les évaluations fournies par l’environnement, à l’aide d’une grille conceptuelle beaucoup moins élaborée que celle du cortex.

Tout centre nerveux reçoit et traite les deux flux. Nous l’avons dit, ce n’est pas une affaire de liaisons nerveuses indépendantes, mais de deux phénomènes en concurrence : la formation du réseau programmée par l’inné, et le rétro-contrôle de l’organisation locale par les informations extérieures. Nous pourrions penser que ces informations se classent en deux catégories : les données neutres (par exemple une simple pression sur la peau) et les jugements (une critique ou une félicitation). En fait presque toutes les informations contiennent ces deux facettes, car elles sont modifiables par une réaction. La pression sur la peau n’est pas neutre car un mouvement l’augmente ou la diminue. Même la vision d’un objet aussi indépendant qu’un rocher peut engendrer des effets très différents dans notre esprit selon la façon dont elle y rentre, et se raccorde à des connaissances géologiques, esthétiques, biographiques. Le rocher n’a pas bougé, son image si. Sa représentation nous renvoie une évaluation plus ou moins juste de notre connaissance.

La racine de l’individualisme est ainsi la manière dont l’inné va tatouer l’échafaudage successif de nos étages d’organisation neurale. Le collectivisme est l’adaptation, à chaque étage, des lois de traitement locales, par les pressions environnementales, toutes informations sensorielles confondues, internes et externes, selon la force de leurs connexions avec l’étage en question.

La stabilité de l’ensemble repose sur deux phénomènes :

1) Le délai entre traitement de l’information et rétro-contrôle. Sur une succession importante d’étages, ce délai devient tel que l’action physique a démarré avant que l’évaluation consciente soit formée. Un réflexe ayant prouvé son efficacité peut toujours s’exercer quelle que soit l’« idée » qu’on s’en fait. Seul des échecs répétés le feront réformer.

2) La réaction des neurones reste identique dans une fourchette de stabilité, même lorsque les informations à traiter sont légèrement différentes. Des variations continues sont transformées en seuils de réaction discontinus. Une quantification permet la formation de repères micro-conceptuels, d’une catégorisation.

Le système mental peut, au final, être vu comme un conflit permanent, entre, d’une part, la stabilité de l’existant (innée, individualiste), et les évènements inconciliables en provenance de l’environnement (matérialité, société, collectivisme), chacun tentant de s’imposer à l’autre. Chaque conflit « résolu » renforce la position individualiste ou collectiviste, selon la solution trouvée.

A l’étage conscient nous dirons par exemple que l’issue d’un évènement social encourage l’aspect égocentrique ou communautariste d’une personnalité. Mais bien avant cela, le processus a concerné toute la construction psychique, étage par étage. Il est responsable de la structure très particulière de notre « caractère ». En fait c’est miracle que ces caractères se ressemblent et communiquent encore, après tant d’éventails d’alternatives traversés. Il faut bien l’étroitesse de nos liens sociaux pour y parvenir.