Comment expliquez-vous la conscience?

Une explication valide doit commencer par détailler le regard utilisé.

C’est un sujet unique en son genre. En tout autre domaine la conscience explique ce qu’elle regarde. Mais ici le sujet est elle-même. Comment parvient-elle à se regarder ? Quel miroir est utilisé ? Quelle indépendance peut avoir une telle explication ?

Utilisons le double regard. Il est en effet possible de séparer deux pôles au sein de notre conscience : 1) Ce qui est identitaire, ce qui lui sert de boîte à outils pour regarder (le pôle Esprit). 2) Ce qui lui est extérieur, la réalité qui ne répond pas automatiquement à notre désir (le pôle Réel).

Les deux pôles définissent deux directions de la pensée : le pôle Esprit regarde le Réel et vice versa. Ne croyez pas que ce double regard va compliquer l’explication. Au contraire il est incroyablement pratique. Grâce à lui vous vous apercevez que les gens en conflit parlent fréquemment de la même chose, mais en utilisant l’une ou l’autre de ces directions contraires de la pensée. Ce qu’ils voient diffèrent comme peut différer l’envers et l’endroit d’une même chose.

Vous devinez sans peine que chez les scientifiques le pôle Réel est le plus imposant. Il privilégie la direction Réel > Esprit. A propos de la conscience, c’est la direction neurones > conscience.

Chez les philosophes le pôle Esprit s’impose davantage. La direction Esprit > Réel est privilégiée, soit : conscience phénoménale > matière cérébrale.

Le neuroscientifique voit des excitations neurales. Le philosophe voit des qualia. Les deux sont la conscience, envers et endroit.

L’explication est encore un peu juste.

L’envers et l’endroit de notre conscience, à ce stade, montrent des visages fort différents. Le mystère demeure. Il a maintenu des siècles de dualisme. Pour le percer, commençons par quelque chose de plus simple que les interactions neurales.

Notre double regard peut en effet s’appliquer à n’importe quel autre objet de la réalité et ses propriétés. Un aimant : le Réel voit des spins électroniques alignés ; l’Esprit voit un objet qui attire les autres. Un organisme vivant : le Réel voit des cellules coopérant par un code génétique commun ; l’Esprit voit une entité dotée d’intentions.

En passant d’un exemple à l’autre, nous changeons de niveau d’information. Chaque niveau possède sa propre réalité authentique. Il ne disparaît pas dans les autres. Le scientifique ne dispose pas d’un modèle universel capable de faire traverser le niveau par son regard. Il passe d’un modèle à l’autre. Le philosophe ne dispose pas non plus d’une expérience universelle permettant d’éprouver tous les niveaux. Il ne peut pas être ‘aimant’ ou ‘organisme primitif’. Son regard s’arrête, comme celui du scientifique, à considérer la réalité d’un niveau spécifique.

Notre double regard n’est pas théorique. Il a des conséquences parfaitement réalistes. Il nous oblige à renoncer à ses deux directions pratiquées isolément : le réductionnisme et le ‘complexionnisme’.

Le réductionnisme ramène la réalité à ses micromécanismes. En effaçant sa complexité il cherche à gommer le pôle Esprit et ses intentions, pour en faire un simple épiphénomène.

Le complexionnisme est l’excès contraire. Il fait de la conscience la finalité de la réalité. Tout serait organisé pour aboutir à elle. Anthropocentrisme qui fait interpréter la complexité comme un processus dirigé par son résultat.

Ces deux regards sont irréalistes et stériles isolément, alors qu’ensemble ils expliquent remarquablement la succession des niveaux de réalité.

A ce point, pour comprendre la suite, il vous est nécessaire de faire une petite manipulation mentale. Un simple redressement. Il ne s’agit pas d’adopter une théorie biscornue. Ces niveaux de réalité sont décrits par des modèles que nous assemblons habituellement comme les pièces d’un puzzle. Mais ils ne font que décrire une même chose à ses différents étages d’information. Un neurone est aussi des organites, des protéines, des atomes, des quantons. Ce ne sont pas des parties mais des niveaux surimposés. Le redressement est de placer les pièces du puzzle les unes au-dessus des autres, dans la dimension d’organisation.

Pour chacun de ces niveaux, le regard du Réel nous montre une collection d’éléments en cours d’assemblage, le regard de l’Esprit montre les propriétés du tout formé par les éléments assemblés. A nouveau c’est la même chose vue de deux directions différentes, aussi réelles l’une que l’autre.

Où démarre la conscience ?

Ce que nous venons de faire apparaître, c’est la dimension complexe. Le double regard la parcourt dans ses deux directions. Mais faut-il obligatoirement que ce regard parte d’une extrémité, la conscience humaine ou les micromécanismes de la matière ? Autrement dit : est-ce qu’au sein de la réalité, les éléments d’un système se soucient de ce qui les constitue ou de ce qu’ils vont constituer ensemble ?

La science répond par la négative. Un système s’auto-détermine. Il possède une indépendance relative. Les éléments s’éprouvent dans leur constitution et interagissent avec ce qui les entoure, sans conscience du résultat. Cette conscience, pour infime qu’elle puisse sembler, réside dans le tout résultant des interactions. Dans ce qui va devenir à son tour élément d’un niveau d’organisation plus complexe. Dans un ajout d’information qui ne remplace pas ce qui précède.

Sans nécessité de théorie nouvelle, le double regard nous montre la naissance de la conscience dans la physique même de la matière. Simplement en changeant notre matière de regarder, le profond dualisme qui sépare des micromécanismes aveugles et un cerveau intentionnel vient de s’estomper. En glissant progressivement d’un niveau de réalité à l’autre, le fossé se structure.

Pour le regard du Réel, ce sont des éléments de plus en plus complexes qui s’assemblent. Pour le regard de l’Esprit ce sont des assemblages porteurs d’une intention proportionnelle à la profondeur de l’information qu’ils recouvrent.

Et comment parvient-on à la conscience humaine ?

C’est presque la partie la plus facile de l’explication. Car nous raisonnons à présent en niveaux d’information.

Certains niveaux de réalité ont des aspects très contrastés parce que l’échelle spatiale, l’énergie et les propriétés résultantes diffèrent de manière spectaculaire. Le niveau ‘atome’ n’a rien de commun avec le niveau ‘matériau’ et encore moins avec les niveaux ‘biologie’. Ils sont faciles à différentier par la simple observation sensorielle, sans même recourir à leurs modèles. C’est une autre affaire pour les neurones. Ils apparaissent grossièrement semblables et tous parcourus d’excitations d’intensité comparable. Forment-ils un niveau d’information unique ?

A l’évidence non, puisque l’envers et l’endroit, les interactions neurales des neuroscientifiques et les qualia des philosophes, semblent tellement étrangers l’un à l’autre.

Les neuroscientifiques ont été longtemps handicapés par la vision multicentrique du cerveau. Autre version du piège du puzzle. Chaque secteur cérébral constitue une pièce mais comment leur assemblage fait-il naître de la conscience ? Et pourquoi ces neurones cérébraux y parviennent-ils, alors que d’autres, par exemple les cent millions du système digestif, ne créent pas de conscience autonome ?

L’évolution vers une vision plus hiérarchisée du cerveau a commencé avec l’étude des processus visuels. Les groupes neuraux s’enchaînent dans le traitement des signaux rétiniens pour ajouter des couches d’information au stimuli initial, simple collection de points.

Couches d’information ? Oui, il s’agit bien de niveaux de réalité. Niveaux de notre réalité, dont l’existence physique est aussi avérée que celle des objets matériels qu’ils reflètent.

Physiquement la sortie des groupes neuraux les plus élevés dans la hiérarchie est identique à celle des plus bas : toutes sont des ensembles d’excitations neurales synchronisées. Mais leur profondeur d’information est très différente. Elle s’est considérablement enrichie de sens à la sortie hiérarchiquement supérieure.

Le regard du Réel est moins utile à ce stade : il persiste à nous montrer la même chose, d’un niveau de réalité mentale à l’autre : des neurones s’échangent des excitations. Explication du piétinement des neuroscientifiques qui se contentent de les enregistrer.

Tandis qu’avec le regard de l’Esprit la signification véhiculée à chaque franchissement hiérarchique augmente. Le tout formé par la sortie neurale est appelé représentation mentale. Intégrée à d’autres elle forme une image de profondeur croissante dans la dimension complexe.

Nous avions défini le résultat des interactions d’éléments matériels comme une fraction de conscience se surimposant aux précédentes. Ici les neurones additionnent très rapidement des couches de conscience supplémentaires, grâce à leur capacité à reconnaître et codifier de multiples aspects de l’information, puis à les intégrer ensemble.

Des sous-concepts s’assemblent en concepts, jusqu’aux grandes représentations qui fondent notre personnalité au sommet de cette hiérarchie. A cette hauteur, le regard du Réel voit des concepts qui s’assemblent en pensées. Le regard de l’Esprit, devenu son propre observateur, voit une personne…

Un ‘Je’ fusionné. Ma conscience…

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Quelle est la différence entre un conspirationniste et un sceptique ?

Le conspirationnisme est une névrose paranoïde. C’est une caractéristique de la personnalité dont la forme pathologique est appelée paranoïa.

Partons du mode de fonctionnement normal de l’esprit : les représentations mentales s’assemblent par leur cohérence pour former des opinions. Les opinions sont donc des ‘partis’ regroupant des concepts d’horizons différents. La réalité est regardée sous plusieurs angles et l’esprit s’efforce de trouver une synthèse cohérente.

Pour y parvenir il doit éliminer les concepts contradictoires avec le fil de cohérence principal. Cet élagage est temporaire dans l’esprit équilibré. Les concepts incohérents ne disparaissent pas. Seule leur célébrité diminue. Ils peuvent ressurgir quand l’opinion choisie n’est pas confirmée par de nouveaux éléments.

Cette dynamique de l’esprit équilibré se fige dans la névrose paranoïde. Plusieurs raisons possibles : pauvreté de la diversité des critères, opinion identitaire, dont la célébrité empêche toute remise en question, sauf circonstances dramatiques. Paradoxalement ce sont les personnalités fragiles qui s’arc-boutent sur leurs concepts identitaires. Tandis que les personnalités fortes intègrent sans difficulté les concepts contradictoires. Tous ont leur chance.

L’opposé du conspirationniste est ce que j’appelle la personnalité-buvard. Tous les concepts entrent dans l’esprit et s’y installent sans difficulté. Il n’existe pas d’identité très définie pour faire une sélection. Les éléments de connaissances s’agglutinent sans se coordonner. Un nombre élevé de contradictions caractérise la personnalité-buvard.

Le conspirationniste ne laisse rien rentrer qui serait contradictoire avec l’opinion principale. S’il entend un argument capable de la menacer, il n’est tout simplement pas intégré. Un conspirationniste est incapable de quitter sa posture. Les accrocs que vous faites à sa certitude, il les replâtre avec d’autres informations qu’il choisit soigneusement dans ce but.

Entre le conspirationniste et la personnalité-buvard existent tous les degrés de scepticisme. Interaction entre informations nouvelles et informations identitaires, déjà installées. Le bon fonctionnement du scepticisme repose bien sûr sur la qualité des informations identitaires et de leur cohérence.

Mais plus encore il repose sur la capacité de s’auto-observer en train d’exercer le tri des informations. Est-il toujours aussi libre que je le crois ?

En effet beaucoup de sceptiques cultivés sont tellement persuadés de l’exhaustivité de leurs connaissances qu’ils sont d’autant plus aveugles à leur ignorance résiduelle. Connaître doit être simultanément prendre conscience de ce que l’on ne connaît pas.

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La Terre est-elle vivante?

La Terre a toutes les apparences d’un être vivant: écosystèmes qui sont des organes cherchant à se maintenir (ils sont intentionnels), réseaux de distribution (hydrique, atmosphérique, énergétique solaire). Il est tentant même de faire de la société humaine son cerveau, avec ses multiples connexions pour les transports, l’information, l’économie, la maintenance.

Alors pourquoi les scientifiques sont-ils particulièrement divisés sur le sujet? La moitié pense que Gaïa est une réalité, l’autre que c’est seulement un modèle utile. Quand les uns et les autres exposent leurs arguments, autant switchent leur opinion dans un sens que dans l’autre.

Sans doute l’hypothèse Gaïa prend-elle actuellement l’avantage parce que notre faiblesse en matière de maintenance stimule notre culpabilité. La motivation à changer nos habitudes est boostée par l’idée que nous tuons à petit feu un être vivant.

La frontière entre vivant et non-vivant est floue. Ce flou explique en partie la discordance d’opinions. Si l’on voit dans la vie la capacité de se répliquer, la Terre ne se reproduit pas. Si l’on voit dans la vie une capacité autopoïétique, c’est-à-dire se réparer et se maintenir, oui la Terre est vivante.

Le concept d’autopoïèse n’est pas monolithique. Une organisation de ce type se construit par dessus d’autres. Le concept le plus intéressant est la hauteur de la hiérarchie ainsi constituée. La vie est considérée d’autant plus complexe que cette hauteur est importante.

Le quiproquo à propos de Gaïa s’éclaircit enfin : Gaïa impressionne en fait par sa taille et non sa complexité. Elle héberge des êtres vivants complexes sans être elle-même une forme de vie complexe. Elle est seulement gigantesque.

Gaïa n’est pas complexe comme si les humains constituaient réellement ses neurones. Les humains communiquent mais restent des cerveaux indépendants. Or des neurones ne sont pas indépendants dans leur processus de codification de l’information. Un seul d’entre eux ne forme pas la moindre pensée sans les autres.

C’est toute la différence entre un simple ensemble d’informations et une information intégrée. Gaïa n’est pas une forme de vie complexe parce que les organisations les plus élaborées qu’elle héberge ne sont pas intégrées. Les humains sont, isolément, une vie supérieure parce qu’ils sont intégrés, tandis qu’un écosystème est bien un modèle des interactions entre êtres vivants et non une forme de vie supérieure.

L’hésitation des scientifiques réside là. Gaïa est bien vivante, mais à un niveau fruste qui ne correspond pas aux aspirations de la majorité de ses défenseurs. Protéger Gaïa c’est préserver nos sources d’alimentation et de bien-être. C’est nous ménager un avenir. Ce n’est pas protéger un être supérieur à nous.

Qu’est-ce que la théorie de l’information intégrée de la conscience?

La motivation de cet article est que cette théorie de la conscience, l’ITT, va être testée avec sa rivale, l’espace de travail global (GWT), dans une expérience censée les départager. Je vais répondre successivement aux questions suivantes :

-En quoi consiste l’ITT ?
-Quelles sont ses forces et faiblesses ?
-En quoi est-elle très différente des précédentes, en particulier de la GWT ?
-Quelle est cette expérience qui peut les départager ?
-En conclusion un pronostic sur le résultat.
-Et en bonus : Que manque-t-il à l’ITT et sa concurrente pour expliquer vraiment la conscience ?

En quoi consiste l’ITT ?

Tout est dit dans le nom : information intégrée. Que veut dire ‘intégration’ pour de l’information ? Une information a une valeur différente (en termes de bits de stockage) selon qu’elle est isolée ou associée à d’autres.

Par exemple vous regardez un objet rouge. Quelle est la valeur de l’information ‘rouge’ ? 1er cas: votre oeil ne perçoit que deux couleurs, rouge ou blanc. L’information tient dans un seul bit : 1/0 (rouge/blanc). 2ème cas: votre oeil différencie des milliers de couleurs. Le rouge doit être encodé au milieu de toutes ces possibilités. Cela occupe une douzaine de bits. La même information qualitative (l’objet est rouge) peut ainsi recouvrir une quantité d’information variable. Le degré d’intégration quantitative du qualitatif diffère.

L’information est intégrée si lorsque l’oeil dit ‘rouge’ il dit également ‘ce n’est aucune des autres éventualités’. C’est une fusion de toutes ces informations. Une information non intégrée, à l’inverse, serait fournie par des milliers de capteurs sensibles chacun à une longueur d’onde spécifique. Seul l’un d’eux réagirait à la couleur rouge de l’objet. L’information qualitative est fournie mais son degré d’intégration est nul. La sortie positive du capteur n’intègre pas les sorties négatives des autres. La quantité d’information recouvrée tient à nouveau sur un seul bit (capteur allumé/éteint).

Pour l’ITT de Tononi (2008), le cerveau est conscient parce qu’il intègre les informations de tous les schémas neuraux. Une information précise est difficile à localiser parce qu’elle repose sur la présence de toutes les autres. Tononi a formalisé le degré de conscience d’un système neural par le coefficient Phi, qui est l’information supplémentaire générée par l’intégration des parties, ajoutée au simple ensemble des interactions des parties. C’est une quantification de l’information émergente.

Quelles sont les forces et faiblesses de l’ITT ?

L’ITT explique très bien pourquoi un camescope ou un ordinateur ne sont pas conscients, malgré qu’ils traitent les mêmes informations que le cerveau. Ils ne font qu’enregistrer ces informations. Ils ne les intègrent pas.

Certaines critiques proviennent de gens qui n’ont pas vraiment compris le coeur de la théorie. Ceux par exemple qui prétendent qu’un pays ou l’internet répondent aux critères de conscience de l’ITT. C’est idiot. Les informations formant l’entité ‘pays’ ne sont reliées par aucune intégration physique. L’internet est une collection d’informations qui sont mises à disposition des utilisateurs. Le réseau ne les intègre pas par lui-même, ou lorsqu’il commence à le faire (intégration des informations à propos d’un utilisateur) c’est encore de manière extrêmement frustre et sans intégration des données concernant les autres utilisateurs.

Quand je me connecte à Google, il n’est pas conscient que je suis Jean-Pierre Legros. Il existe seulement des informations stockées sur les serveurs de Google à mon sujet, réveillées par ma connexion. Elles sont indépendantes des autres infos. Pour que Google soit conscient de moi, il faudrait qu’il existe en lui quelque chose qui sache simultanément que je ne suis aucun des autres milliards d’internautes qu’il est capable de reconnaître. Il faudrait que quelque chose en lui fasse attention à moi.

Une critique plus solide est celle de la formalisation mathématique de l’ITT. Une première tentative par Griffith (2014) reposait sur une compression destructrice de l’information. Elle impliquait un remplacement des informations constitutives par leur intégration et donc une perte d’éléments mémoriels. Les souvenirs ne pourraient se maintenir.

Une seconde tentative (Maguire, Moser, Maguire, Griffith 2018) utilise la théorie de l’information algorithmique et propose une intégration sans perte. Elle démontre qu’une telle intégration requiert des fonctions non computables.

Ce n’est pas à proprement parler une dénonciation de l’ITT. La conclusion est : Si la conscience intégrée existe, elle ne peut pas faire l’objet d’un modèle computationnel. Dans un sens c’est une bonne nouvelle pour ceux qui cherchent à faire échapper la conscience aux sciences dures et aux ordinateurs. Il n’est pas possible de transférer une conscience dans nos machines actuelles. L’ITT est certainement la théorie qui peut séduire les partisans des qualia indépendants de la matière.

En quoi l’ITT est-elle différente de la théorie de l’espace de travail global (GWT) ?

L’ITT est issue de la théorie de l’information tandis que la GWT est une théorie purement neuroscientifique. La GWT vient de l’observation des flux d’échanges neuraux. Elle est topographique. Certaines aires cérébrales s’activent corrélativement à la conscience. Elles se répercutent des données identiques. La conscience vue par la GWT est l’observation par les schémas neuraux de leur propre fonctionnement.

Le paradigme de la GWT est plus classique et incapable d’expliquer le phénomène conscience. Elle suppose que les échanges en miroir des neurones rendent compte de la conscience mais est impuissante à en donner la raison. Le paradigme de l’ITT est radicalement différent. Révolutionnaire et transdisciplinaire, il a eu de grosses difficultés à s’implanter chez les neuroscientifiques. Mais les choses commencent à changer.

Quelle est l’expérience qui peut les départager ?

La GWT dit qu’une information devient consciente lorsqu’elle est accessible à l’ensemble de l’espace de travail global, qui inclue une aire prioritaire : le cortex préfrontal. La conscience se traduit en IRMf par un embrasement de ces aires neurales, 300 à 400ms après un stimulus.

Tandis que l’ITT définit la conscience comme proportionnelle au degré d’intégration de l’information. Or c’est le cortex postérieur qui intègre le maximum d’informations sensitivo-motrices. Et dans cette hypothèse la conscience démarre dès que l’information commence à être intégrée, sans délai de transmission.

Pour trancher entre les deux théories, les expériences doivent non seulement recueillir les signaux associés à la conscience, mais le faire avec une très grande finesse à la fois spatiale et temporelle. Aucune technique ne réunit les deux. Les études qui commencent cette année vont donc coupler plusieurs appareils, IRM, magnéto-encéphalographie, électro-encéphalographie intracrânienne.

Pronostic sur le résultat

Le résultat pourra être interprété comme on le souhaite en faveur de l’une ou l’autre théorie. Car ces théories ne disent pas la même chose et ne parlent pas de la même conscience.

Ce que nous appelons ‘conscience’ est l’amalgame de deux choses : le tout et ses parties. Le niveau d’information intégré et les informations constitutives. Le premier forme les pensées et les secondes élèvent une pyramide qui correspond à l’expérience consciente.

La GWT théorise le niveau d’information supérieur : les pensées conscientes. L’ITT explique l’expérience consciente, le phénomène proprement dit. Ce sont des théories plus complémentaires que rivales. L’ITT est plus proche de la vérité car elle ne réduit pas la conscience au cortex postérieur ; elle dit que tout le cerveau y participe, et davantage les aires où l’information est la plus intégrée.

Ce qui manque à ces deux théories

La GWT n’est pas ancrée dans la structure de la réalité physique. Elle se contente d’observer des neurones à l’ouvrage. L’ITT est plus ambitieuse avec son ancrage dans la théorie de l’information. Tout ce que nous observons de la réalité physique est de l’information. Mais elle oblitère la dimension complexe, qui est une hiérarchie. L’information n’est pas intégrée de manière continue mais discontinue. Ces paliers donnent une indépendance relative aux niveaux intégrés. L’apparition d’une qualité par dessus la quantité d’information signe la présence de l’un de ces niveaux.

Pour reprendre l’exemple des couleurs vues par l’oeil, chaque couleur est elle aussi une information intégrée par dessus des interactions subatomiques. Cette qualité est une fusion qui ne peut pas être mélangée à celle de ‘objet rouge’ car elles ne correspondent pas au même niveau d’intégration. Il existe un saut qualitatif. Les deux intégrations ne sont pas mélangées mais surimposées.

Cette théorie appelée Stratium résout tous les problèmes de l’ITT et intègre sans difficulté la GWT.  La non-computabilité de la conscience intégrée est attendue puisqu’il n’existe pas de formalisme mathématique actuel pour relier des intégrations de nature différente. Ce qui ne veut pas dire qu’il n’existe pas. J’explique ailleurs les insuffisances de la théorie de l’information algorithmique.

Que les partisans de la GWT trouvent la conscience la plus éveillée dans le cortex préfrontal est attendu puisque c’est le sommet de la hiérarchie intégrative. Ils regardent l’activité des étages supérieurs. Mais comme dans un ordinateur ces étages ne procureraient pas d’expérience consciente authentique s’ils n’étaient pas juchés sur la complète intégration pyramidale des neurones, comme l’indique l’ITT.

Ce que l’ITT oublie de dire, c’est que cette expérience repose sur la présence des neurones en tant que support des échanges. Ils sont eux-mêmes de l’information intégrée. Tout autre support procurerait une expérience différente.

Enfin l’ITT postule que l’information n’est pas localisée, en raison de son intégration. Par exemple il ne serait pas possible de faire oublier une information au cerveau en retirant un neurone. Ce n’est pas tout à fait vrai, toujours parce que la hiérarchie est négligée. L’indépendance relative des niveaux produit des valeurs symboliques spécifiques à chaque neurone, de la même façon que les sommets d’un graphe ont des poids différents selon leurs liaisons.

Retirer un neurone peut retirer un souvenir. Cependant les informations génèrent en permanence leur propre intégration. Si les stimuli ayant créé le souvenir se réitèrent, ils déterminent très rapidement un nouveau neurone-symbole. La stimulation directe de celui-ci éveillera instantanément le souvenir en conscience, en impliquant sa pyramide intégrative sous-jacente.

C’est-à-dire que le Stratium pourrait lui aussi recevoir une confirmation expérimentale… s’il était inclus dans les hypothèses à tester.

Religion et science, la codification de l’invisible

Cet article répond aux questions suivantes (du belvédère philosophique):
-Comment est apparue la religion ?
-Pourquoi la science s’est-elle opposée à la religion ?
-Persiste-t-il de la religion dans la science ?
-La religion apporte-t-elle encore un bénéfice ?
-Quelles meilleures définitions donner aujourd’hui à la religion et la science ?

Dans l’esprit humain l’imaginaire se sépare de la réalité. La première partie de l’article regarde ce qui sous-tend cette déclaration poétique. Nous avons besoin d’en savoir un peu plus sur l’esprit. A quel processus neural la séparation imaginaire/réalité correspond-elle ?

Les terminaisons sensorielles sont activées par des phénomènes physiques (chaleur, contact, lumière, son…). Transmission de propriétés des objets réels. C’est une communication et non un accès à l’essence des objets. Nous ne percevons pas leur nature intrinsèque, seulement ce que nous en montre nos sens. Néanmoins la communication est objective. Il existe une proportionnalité entre la propriété de l’objet et le signal sensoriel. Le réalisme du signal est fort.

Le signal est associé à d’autres. Une représentation de l’objet est construite par les groupes neuraux. Il s’agit d’une image, d’un ensemble d’informations fusionnées. Plus la complexité de l’image augmente, plus elle est susceptible de s’écarter de la nature de l’objet. Elle est propriétaire de l’esprit, subjective.

Comment devient-elle imaginaire ? Une représentation mentale ne s’intéresse pas seulement aux propriétés spatiales de l’objet mais aussi à sa dimension temporelle. Différents aspects successifs de l’objet lui gardent la même identité. Lorsque nous regardons une banane à peine mûre, la représentation intègre la banane un peu verte pour être savoureuse (ce qu’elle a été) et la banane devenue trop mûre (ce qu’elle sera). La dimension temporelle de cette image est essentielle dans la décision de consommer.

Il n’existe pas de limite à la dimension temporelle d’une représentation. Plus la prédiction s’étend, plus l’on s’éloigne de l’image ‘sédimentée’ dans le passé, plus la représentation gagne en imaginaire.

Les représentations concernent aussi les classes d’objets et les abstractions. L’esprit invente ainsi sans difficulté un avenir où la classe contient des objets qui n’existent pas encore. Apparaissent des animaux mythiques comme les licornes, ou des entités mathématiques qui n’ont jamais été associées à des phénomènes réels.

Tout ceci forme l’univers imaginaire, invisible. Comment le relier avec la réalité ? Dans sa gestion des représentations mentales, l’esprit tend vers deux objectifs difficiles : les cohérences identitaire et temporelle.

La cohérence identitaire est la séparation entre représentations concernant le soi et non-soi. Mal gérée elle cause une grande variété de désordres de personnalité. La cohérence temporelle est la séparation entre futur et présent (= passé aggloméré). Mal gérée elle cause un désordre dans les décisions. Le jugement des choses avérées ou projetées n’est pas clair. La destinée est chaotique.

Qu’est-ce qu’un rêveur ? C’est une personne dont les représentations mentales sont positionnées, dans leur dimension temporelle, préférentiellement sur le futur. Cela n’est pas en soi un désordre. L’esprit sait a priori qu’il est dans le futur. Sa cohérence est bonne. Ce n’est un trouble que s’il pense être dans le présent.

Les rêveurs, les esprits les plus imaginatifs, sont très utiles à leurs congénères. Ils partagent leurs projections avec ceux qui ont des difficultés à les construire. Les rêveurs ont l’impact le plus fort sur les évolutions sociales en élargissant la dimension temporelle de nos représentations. Ce sont eux qui nous permettent de codifier l’univers invisible, celui que nous n’avons pas encore observé.

Des rêveurs ont créé les religions. Nous y voici. Les religions ne sont pas tombées du ciel. Personne n’a observé la chute des Écritures. Elles sont tombées de l’esprit des prophètes. Et se sont nichées aussitôt dans les imaginations de leurs compagnons. C’est la qualité remarquable de l’absence de fermeture temporelle à nos représentations. Elles peuvent bourgeonner et créer des univers alternatifs au complet, dotés de leurs propres lois. Que sont les paradis et les enfers sinon les projections des sociétés où vivent leurs concepteurs ?

Montrer ce qui peut survenir, le meilleur et le pire, est le rôle de la religion. Comme toute prédiction elle est idéaliste. Pas beaucoup d’intermédiaires entre paradis et enfer. Nos prédictions ne sont pas faites de demi-souhaits. C’est la réalité avérée qui est nuancée, pas nos espérances.

La religion, en tant que codification de l’invisible, fut absolument indispensable à l’humanité. Impossible d’imaginer qu’elle ait pu s’en passer. Peu importe qu’une divinité authentique existe, les Écritures devaient chuter sur Terre. C’est une conséquence directe du mode de fonctionnement de nos esprits. La fonction de la religion est impérative. La réalité de la divinité est accessoire.

Les déboires sont venus des religieux académiques, dépourvus de cohérence temporelle. Pour ceux-là le futur n’est pas dissocié du présent. La prédiction est déjà réalisée. Contrairement aux apparences ces gens-là ne sont pas des mystiques. Pour eux le paradis et l’enfer sont déjà sur Terre. Ceux qui suivent les règles vivent dans un paradis terrestre, tandis que les rebelles vivent dans un enfer bien réel. Ce manichéisme adapté aux prédictions s’est révélé désastreux appliqué à la réalité. La réalité ne fonctionne pas ainsi. Sa complexité est formée d’échelles de nuances. Les repères placés par l’imagination ne lui appartiennent que si elle accepte de se comporter de cette manière.

C’est un constat ancien. La science n’est pas entrée en scène à la suite de la religion. Elle a toujours existé chez les imaginatifs dont l’esprit est cohérent. Pour eux le rapprochement de l’imagination et de la réalité repose sur l’expérience. Le présent doit sédimenter d’après la prédiction, sinon il faut changer celle-ci. Le futur ne se substitue pas au présent. Le paradis ne se substitue pas à la vie réelle.

La matière se moquant des espérances divines, elle fut la première à échapper aux diktats de la religion. La science décrit précisément son destin. La dimension temporelle de la matière est si homogène que son futur est aussi concret que son présent. Un autre genre d’enfermement. Dans la religion le futur fait prisonnier le présent. Dans la science c’est le présent qui fait prisonnier le futur. En ce sens il existe une ressemblance très forte entre (une certaine pratique de) la religion et (une certaine pratique de) la science : lorsque la relation entre prédiction et réalisation est figée. Ce que l’on appelle aussi l’académisme.

Pour la matière pensante, échapper à la religion est plus difficile. Aujourd’hui la science n’explique toujours pas correctement la conscience. Le fossé corps-esprit reste profond. Ainsi les principes si pesants de la religion ont-ils pu survivre au sujet de notre destin personnel. Et faire buvard sur le destin de la matière.

N’est-ce pas étonnant que le créationnisme et autres intrusions naïves de la religion dans la réalité rencontrent un tel succès au XXIème siècle ? Siècle pourtant modelé, dans la plupart de ses aspects, par une science conquérante. J’y vois la démonstration que le radicalisme de la religion survit grâce à celui de la science. Car il existe un négationnisme scientifique authentique : celui de prétendre expliquer malgré que l’imagination derrière l’explication soit trop faible. C’est le cas de la conscience, quand on la réduit à des corrélations neurales. Tentatives neuroscientifiques trop faibles, fondamentalement parce qu’on ne sait expliquer les neurones en tant qu’ensembles de leurs atomes. Comment imaginer alors le phénomène qu’ils vont produire ensemble… avant de l’avoir observé.

Religion comme science hébergent leurs négationnismes quant à nos ignorances. Ce sont ces négationnismes qui les font s’exclure mutuellement. Le négationnisme religieux entrave le présent en lui imposant ses mythes. Le négationnisme scientifique entrave le futur en lui imposant sa répétition du présent. Rien de tel si nous utilisons les positivismes religieux et scientifique, que nous pouvons rebaptiser mysticisme et réalisme.

Le mysticisme est la création des possibles. Il étend la dimension temporelle de nos représentations sans les figer. Le réalisme est la fixation du ‘tirage’ mystique par les expériences du présent. L’esprit est ainsi une pâte dont le coeur le plus ancien se fige lentement tandis que la surface oscille entre tous les états. Réalisme au centre, motifs mystiques pour le manteau.

La platitude de l’esprit de Nick Chater

[réponse à l’article de Science & Vie sur ‘Et si le cerveau était bête’ (The mind is flat) de Nick Chater]

Chère Science, chère Vie,

vous venez sans doute de publier le pire dossier capable de consommer le divorce entre vous : la théorie de la bêtise est certainement de celle, très profonde, de son auteur. L’esprit plat… nous voici avec une résurgence du béhaviorisme plus simplette encore que les conceptions de Skinner. Mille excuses ! Pardonnez ce début émotif, d’habitude je mets les arguments avant les anathèmes, mais ce dossier est rempli d’un si grand nombre d’inconsistances que le numéro fera un jour partie de ceux que vous n’aurez jamais voulu publier. Détaillons un peu :

1) L’inconsistance de l’homoncule :
« Le cerveau explore… », « l’esprit interprète… » Quel est donc ce sujet qui explore, qui interprète ? Quel est ce ‘directeur général’ préinstallé que les philosophes de l’esprit appellent l’homoncule ? Il est retrouvé partout dans votre article et chez Chater, détruisant le monisme de son discours. En réalité l’esprit-plat est un dualisme séparant la machinerie neurale et le décideur inconnu qui vient s’en servir, évacué dans les limbes. La bonne réponse au problème du décideur réside dans l’organisation même des données traitées par les neurones, dans la construction progressive de ces étages intentionnels, progression en majeure partie inconsciente, hiérarchisée, qui n’a rien d’une platitude.

2) L’inconsistance de l’interprétation à la volée :
La machinerie neurale serait livrée au gré des circonstances. Résurgence béhavioriste : ce serait la collection des données reçues par les neurones qui déciderait en temps réel du comportement. Là, plus besoin d’homoncule… mais plus d’esprit non plus. Il devient un simple épiphénomène. La fusion éprouvée du moi est pure illusion. Mais pourquoi s’arrêter en si bon chemin dans le réductionnisme ? Pourquoi ne pas faire des neurones un épiphénomène des excitations quantiques ?… La science n’est pas de nier de ce que chacun peut expérimenter soi-même parce qu’elle ne sait pas quoi en faire. Un esprit sait parfaitement ce qui est identitaire ou non pour lui, au sein d’un environnement changeant. Qu’est donc cette personnalité ? Chater n’en donne pas la moindre explication.

3) Des études psychologiques à l’appui d’une théorie neuroscientifique :
La psychologie étudie une organisation de concepts, la neuroscience une organisation neurale. Paradigmes étrangers. Il faut beaucoup d’aveuglement pour convoquer les unes à l’appui de l’autre. La fiabilité des enquêtes psychologiques fait l’objet d’une suspicion profonde, dont les meilleures publications se sont fait l’écho, pour d’excellentes raisons que je ne détaillerai pas ici mais il est certain qu’inclure une personne dans une enquête est déjà tronquer son comportement. En particulier c’est effacer sa personnalité spécifique. La personne se place dans l’état que l’on attend d’elle, se demande quel est le comportement désiré, devient conformiste. Ce n’est plus sa personnalité que vous étudiez, mais plutôt celle du concepteur de l’étude. Pas de surprise alors si vous retrouvez les intentions du concepteur dans les résultats. Occultation de personnalité parce que vous l’avez intentionnellement fait disparaître. Mais Chater, lui, n’hésite pas à en faire une démonstration de son inexistence.

4) D’autres hypothèses sont bien plus cohérentes que l’esprit-plat :
Il est exact que l’esprit conscient cherche à auto-justifier ses propres comportements, même quand ils sont inadaptés. Pourquoi donc ? Justement parce qu’il n’a pas accès directement au coeur de sa genèse et qu’il le rétro-contrôle a posteriori. Ce qui implique une hiérarchie mentale et non un système unique, plat. La conscience est le lieu où sont résolus les conflits entre les propositions intrinsèques et extrinsèques (règles sociales, avis des congénères…). Comment avoir tort mais ne pas se loger une balle dans la tête ? Les illusions fabriquées par la conscience sont une mesure de sauvegarde pour un animal social tel que l’homme, et non une preuve d’un esprit dans l’instantanéité.

Dans une époque où tous les scientifiques s’intéressant à la transdisciplinarité remettent en avant le concept d’émergence, celui de l’esprit-plat focalise le repliement des neurosciences sur elles-mêmes. La conscience se dissout dans le champ des excitations neurales comme la matière disparaît dans le champ des excitations quantiques, au mépris de ce que chacun éprouve de manière élémentaire.

Le plus désolant dans votre dossier est certainement que vous présentiez la théorie comme fait accompli (« Que deviennent les thérapies cognitives ? », « Que devient l’inconscient ? »…). Les gens sont leur environnement et en particulier ce qu’ils lisent. Même s’ils n’ont pas l’esprit plat ils vont intégrer la représentation d’eux-mêmes en tant que platitude. Il n’y a pas pire gourou que le scientifique, puisque qu’il affirme que ses propositions sont réfutables et ont été réfutées sans succès… mais seulement dans le cadre du paradigme scientifique très étroit qu’il utilise, comme l’a montré Gödel. Votre dossier contribue à la destruction de la pensée verticale chez vos lecteurs. Vous en faites des miroirs pensants absorbant ou réfléchissant les mots selon leur structure atomique particulière. Eh bien non, notre cerveau constitue, parmi tous les systèmes matériels traitant l’information, celui qui a la plus grande épaisseur.

Si vous cherchez un scoop, en voici un plus valide : notre esprit n’est pas sujet à la bêtise mais à la fausseté. Il établit et conserve des représentations incorrectes de ce qui l’entoure, et c’est ce qui le fait agir. Présenté ainsi, c’est péjoratif, et pourtant c’est également l’origine des qualités que nous trouvons les plus admirables chez l’humain : enfants qui choient leurs parents malades alors qu’ils ne sont plus que l’ombre d’eux-mêmes. Gens positivistes et hyperactifs parce qu’ils hébergent une image d’eux-mêmes et du monde très surfaite dans le présent. Toutes ces représentations fausses nous font tenter de contraindre la réalité à s’y conformer. Nos erreurs sont nos oeuvres, nos empreintes sur le monde, ce monde qui n’a rien à faire de la vérité puisqu’il en est déjà constitué.

Pouvez-vous écrire quelque chose qui va fondamentalement changer comment je vois le monde?

A2A. Je vais interpréter différemment votre question : Comment voyez-vous le monde ? Qu’est-ce qui ‘voit’ ?

En cherchant la réponse à ce qui voit, surgit d’abord une foule de détails. Beaucoup trop. Est-ce cela, le ‘Je’ ? Un éparpillement ? Non, c’est le contenu.

Paradoxalement c’est aussi le contenant. ‘Je’ est aussi une unité, la fusion de tous ces contenus. Couleurs, émotions, abstractions, langages, rêves, concepts et expériences de natures très différentes, parviennent à se fondre ensemble pour créer un ‘Je’ unique.

Comment un tel prodige est-il possible ?

Si j’ai pris la conscience en exemple, c’est que la réalité du prodige nous est immédiate. Nul besoin de démonstration mathématique. Nul litige possible. Cependant bien d’autres prodiges du même type nous entourent.

Prenez une cellule. Elle est facile à visualiser comme contenant. Ses contenus sont hétérogènes : biochimiques, génétiques, biologiques, structurels, distributifs, fonctionnels, relationnels… Leurs natures diffèrent autant que ceux des contenus de la conscience. Certains sont des choses inertes isolément, d’autres sont réplicantes ; il y a aussi des organisations, des fonctions. Collection disparate de matériel et de virtuel dont la réunion définit une entité unique : la cellule.

Je ne vais pas vous dire que cette cellule éprouve une parcelle de conscience parce qu’elle est une fusion du même type que la nôtre. Stupide. Ce serait négliger que les contenus sont radicalement différents. Le contenant n’a aucune existence isolément. Par contre le prodige est le même : dans les deux cas, la fusion des contenus n’est pas simplement leur assemblage. Ce que nous ressentons en tant que conscience n’est pas une juxtaposition des éléments de pensée.

C’est plutôt un océan dont les pensées émergent comme les sommets des vagues. Des blancheurs d’écume. Unité et morcellement superposés.

Cette difficulté à expliquer le phénomène conscience n’est pas une incitation à le placer dans un monde à part. C’est la démonstration éprouvée que nous n’expliquons pas correctement la réalité physique, cette matière qui semble pourtant merveilleusement décryptée par la science.

Un renversement de paradigme ! Ce n’est pas la conscience qui résiste à la science, mais la science qui résiste à la conscience…

La version 2.0 de Stratium est en ligne

Stratium, théorie auto-organisationnelle des neurones expliquant la conscience, est désormais un chapitre du prochain ouvrage à paraître sur une théorie générale de la réalité. Vous pouvez télécharger gratuitement ce chapitre à l’adresse suivante :

https://www.dropbox.com/s/7vnlb0h37vzsnx9/Stratium%202.0.fr.pdf?dl=0

N’hésitez pas à poster ici vos commentaires et critiques. Ce sont ces retours qui font progresser la théorie.

Qu’est-ce que la conscience ?

La conscience est le contrôle.

La réalité est un processus. Niveaux d’informations intriqués. La vision de la réalité est habituellement horizontale, celle de systèmes juxtaposés. Cependant la vision verticale est la plus fructueuse : manière dont les niveaux d’information sont interdépendants. L’interaction se fait dans deux directions : 1) ascendante : micro-mécanismes produisant une organisation plus complexe. 2) descendante : l’organisation résultante exerce un effet rétro-actif sur les micro-mécanismes. Une information de niveau supérieur est en quelque sorte une représentation de l’ensemble des informations de niveau inférieur, un ajout par rapport à cette simple somme. Et cet ajout est actif. Un fragment de conscience vient d’apparaître.

Aucun dualisme dans cette définition. Une conscience n’est pas une addition de micro-consciences. Elle est constituée par le niveau d’information additionnel. C’est l’ajout de niveaux successifs qui va étendre, complexifier, renforcer le niveau supérieur de contrôle, qui devient une représentation de sophistication croissante, fondée sur les informations sous-jacentes.

Une fois la conscience définie ainsi, ce qui est éprouvé est le contenu de la conscience, la complexité des représentations qui s’ébattent au niveau le plus élevé de contrôle de la structure physique considérée. Dans le cerveau humain ces représentations sont extraordinairement variées, élaborées, ramifiées. Une conscience humaine correctement éveillée est l’intégration de très vastes réseaux neuraux réalisant une superposition de concepts organisés en niveaux successifs de complexité. La richesse de notre conscience vient de la hauteur de notre pyramide d’organisation mentale. Celle-ci se structure progressivement du nourrisson à l’adulte. Elle perd sa souplesse au grand âge. Elle varie d’un individu à l’autre en fonction de la facilité individuelle à élever ces organisations conceptuelles, et de la nécessité à le faire.

En posant cette question vous étoffez le niveau très élevé qui est la représentation du soi dans la réalité.

Le problème difficile de la conscience est-il une question valide, ou est-ce une question dépourvue de sens (comme demander ce qui est survenu avant le Big Bang)?

La conscience peut sembler difficile à expliquer, cependant le « difficile problème » de la conscience n’est pas une question scientifiquement valide. Voici pourquoi :

L’exposé du problème tente de mettre le phénomène conscience hors de portée de la compréhension rationnelle en créant un dualisme radical entre les excitations neurales et la sensation consciente. Il interdit de relier le phénomène et ses micro-mécanismes. Il en fait par obligation une émergence forte, c’est-à-dire une propriété sans lien possible avec son organisation sous-jacente. Un exemple analogue serait de parler du « difficile problème du magnétisme », impossible à expliquer à partir des propriétés des électrons. Certes la compréhension détaillée du magnétisme fut longue à obtenir, mais elle permet à présent de le classer en émergence faible.

De même c’est notre médiocre compréhension de l’organisation des réseaux neuraux qui permet au « difficile problème » de survivre. Pourtant nous avons le phénomène sous les yeux, parfaitement reproductible : tout réseau incroyablement complexe de neurones tel qu’il s’en organise à chaque naissance de cerveau humain produit une conscience, aussi particulière que l’architecture des réseaux en question.

Il n’est guère aventureux de prédire que tout réseau aussi complexe que celui des neurones, le jour où il sera compris correctement, produira systématiquement une conscience. Notez d’ailleurs qu’il n’est pas nécessaire de disposer de 100 milliards de neurones pour cela. Les animaux possèdent une conscience phénoménale avec beaucoup moins. Question d’organisation et non d’additions de neurones comme on le fait avec les transistors dans nos ordinateurs.

Si bien que le « difficile problème » semble bien la survivance d’une armure sacrée placée autour de la conscience humaine, pour lui éviter la dissection scientifique. La subjectivité remplaçante de l’âme, dernier bastion de notre dignité ?

Les arguments apportés à l’appui du « difficile problème » sont également invalides. Comme le dit Glyn Williams, le zombie philosophique n’existe pas,. C’est une expérience de pensée tentée en toute ignorance de l’organisation des schémas neuraux, soutenue par une vision machinique et réductrice du mental. Idem pour les comportements « automatiques » en état de narcolepsie : il s’agit d’états où les fonctions mentales sont si peu intégrées les unes aux autres que la conscience n’est plus reconnue comme telle. Mais il existe une multitude d’états conscients, et non « la » conscience. Pas besoin d’être narcoleptique. Nous avons tous expérimenté les transitions progressives du rêve « inconscient » à la conscience, voir pour certains les rêves « éveillés ». Nous avons tous expérimenté une conduite automatique qui nous ramène chez nous alors que notre conscience était dans le vague.

La perte de certaines liaisons neurales paralyse un muscle tandis que d’autres font disparaître un phénomène éprouvé en pleine conscience. L’action motrice et la sensation ont bien le même type de support physique, mais ils sont situés à des niveaux différents dans l’architecture neurale.

Au final le « difficile problème » n’est un simple aveu d’impuissance partagé par certains philosophes et scientifiques. C’est une entrave active, malheureusement arbitraire et archaïque, à laisser entrer le phénomène conscience dans la connaissance.