Qu’est-ce que la conscience ?

La conscience est le contrôle.

La réalité est un processus. Niveaux d’informations intriqués. La vision de la réalité est habituellement horizontale, celle de systèmes juxtaposés. Cependant la vision verticale est la plus fructueuse : manière dont les niveaux d’information sont interdépendants. L’interaction se fait dans deux directions : 1) ascendante : micro-mécanismes produisant une organisation plus complexe. 2) descendante : l’organisation résultante exerce un effet rétro-actif sur les micro-mécanismes. Une information de niveau supérieur est en quelque sorte une représentation de l’ensemble des informations de niveau inférieur, un ajout par rapport à cette simple somme. Et cet ajout est actif. Un fragment de conscience vient d’apparaître.

Aucun dualisme dans cette définition. Une conscience n’est pas une addition de micro-consciences. Elle est constituée par le niveau d’information additionnel. C’est l’ajout de niveaux successifs qui va étendre, complexifier, renforcer le niveau supérieur de contrôle, qui devient une représentation de sophistication croissante, fondée sur les informations sous-jacentes.

Une fois la conscience définie ainsi, ce qui est éprouvé est le contenu de la conscience, la complexité des représentations qui s’ébattent au niveau le plus élevé de contrôle de la structure physique considérée. Dans le cerveau humain ces représentations sont extraordinairement variées, élaborées, ramifiées. Une conscience humaine correctement éveillée est l’intégration de très vastes réseaux neuraux réalisant une superposition de concepts organisés en niveaux successifs de complexité. La richesse de notre conscience vient de la hauteur de notre pyramide d’organisation mentale. Celle-ci se structure progressivement du nourrisson à l’adulte. Elle perd sa souplesse au grand âge. Elle varie d’un individu à l’autre en fonction de la facilité individuelle à élever ces organisations conceptuelles, et de la nécessité à le faire.

En posant cette question vous étoffez le niveau très élevé qui est la représentation du soi dans la réalité.

Le problème difficile de la conscience est-il une question valide, ou est-ce une question dépourvue de sens (comme demander ce qui est survenu avant le Big Bang)?

La conscience peut sembler difficile à expliquer, cependant le « difficile problème » de la conscience n’est pas une question scientifiquement valide. Voici pourquoi :

L’exposé du problème tente de mettre le phénomène conscience hors de portée de la compréhension rationnelle en créant un dualisme radical entre les excitations neurales et la sensation consciente. Il interdit de relier le phénomène et ses micro-mécanismes. Il en fait par obligation une émergence forte, c’est-à-dire une propriété sans lien possible avec son organisation sous-jacente. Un exemple analogue serait de parler du « difficile problème du magnétisme », impossible à expliquer à partir des propriétés des électrons. Certes la compréhension détaillée du magnétisme fut longue à obtenir, mais elle permet à présent de le classer en émergence faible.

De même c’est notre médiocre compréhension de l’organisation des réseaux neuraux qui permet au « difficile problème » de survivre. Pourtant nous avons le phénomène sous les yeux, parfaitement reproductible : tout réseau incroyablement complexe de neurones tel qu’il s’en organise à chaque naissance de cerveau humain produit une conscience, aussi particulière que l’architecture des réseaux en question.

Il n’est guère aventureux de prédire que tout réseau aussi complexe que celui des neurones, le jour où il sera compris correctement, produira systématiquement une conscience. Notez d’ailleurs qu’il n’est pas nécessaire de disposer de 100 milliards de neurones pour cela. Les animaux possèdent une conscience phénoménale avec beaucoup moins. Question d’organisation et non d’additions de neurones comme on le fait avec les transistors dans nos ordinateurs.

Si bien que le « difficile problème » semble bien la survivance d’une armure sacrée placée autour de la conscience humaine, pour lui éviter la dissection scientifique. La subjectivité remplaçante de l’âme, dernier bastion de notre dignité ?

Les arguments apportés à l’appui du « difficile problème » sont également invalides. Comme le dit Glyn Williams, le zombie philosophique n’existe pas,. C’est une expérience de pensée tentée en toute ignorance de l’organisation des schémas neuraux, soutenue par une vision machinique et réductrice du mental. Idem pour les comportements « automatiques » en état de narcolepsie : il s’agit d’états où les fonctions mentales sont si peu intégrées les unes aux autres que la conscience n’est plus reconnue comme telle. Mais il existe une multitude d’états conscients, et non « la » conscience. Pas besoin d’être narcoleptique. Nous avons tous expérimenté les transitions progressives du rêve « inconscient » à la conscience, voir pour certains les rêves « éveillés ». Nous avons tous expérimenté une conduite automatique qui nous ramène chez nous alors que notre conscience était dans le vague.

La perte de certaines liaisons neurales paralyse un muscle tandis que d’autres font disparaître un phénomène éprouvé en pleine conscience. L’action motrice et la sensation ont bien le même type de support physique, mais ils sont situés à des niveaux différents dans l’architecture neurale.

Au final le « difficile problème » n’est un simple aveu d’impuissance partagé par certains philosophes et scientifiques. C’est une entrave active, malheureusement arbitraire et archaïque, à laisser entrer le phénomène conscience dans la connaissance.

Utilisant le rasoir d’Occam comme guide, pourquoi n’y a-t-il pas davantage de gens pour croire que l’univers est infini ?

Votre question contient trois maladresses : d’une part le rasoir d’Occam ne s’applique qu’à des hypothèses de même valeur en compétition (la finitude de l’univers est un sujet trop spéculatif pour être éligible). D’autre part vous ne dites pas pourquoi le rasoir trancherait pour l’infini (l’infini n’est pas simple à manipuler). Enfin le nombre de personnes partageant une idée n’est pas un bon indicatif de sa valeur.

La réponse à la question « L’univers est-il infini ? » demande au préalable de définir l’univers et l’infini dont on parle. Est-ce seulement l’univers observable ? Alors il n’est pas infini. Est-ce tout ce qui existe ? Alors ne définissez-vous pas votre infini exactement comme ce « tout » ? Car si l’infini allait au-delà de cette totalité, elle n’en serait plus une. Et si le tout était « fini », dans quoi définirait-on sa finitude ?

L’affirmation « L’univers est dépourvu de fin » (déclaration sans rapport avec les infinis mathématiques) devient un pléonasme plutôt qu’une utilisation du rasoir d’Occam.

Une autre manière de répondre la même chose est de considérer l’univers dans sa dimension complète, spatio-temporelle. Déroulé ainsi, il est bien difficile de lui trouver des limites. Un « in-fini » contingenté à notre observation essentiellement transversale, nos modèles mathématiques ne fournissant que de médiocres prédictions sur l’avenir.

Qu’est-ce que le Théâtre Cartésien ? La conscience peut-elle être expliquée sans lui ?

Le Théâtre Cartésien reprend une certaine vision du cerveau en tant qu’assembleur de perceptions, produisant une sorte de pièce de théâtre jouée en continu. Pour quel « Je » spectateur ? Silence. C’est ainsi une critique du dualisme conscience / réseaux neuraux. Cependant il existe bien une distance étonnante entre les excitations neurales et les sensations conscientes. Comment réconcilier dualisme et monisme ?

Le cerveau est un système complexe avec des entrées et des sorties. Les entrées sensitives sont très peu codifiées (suites d’impulsions correspondant à des photons reçus par la rétine, etc…). Les sorties motrices, bien que reflétant des intentions complexes, ne contiennent pas en elles-mêmes de code complexe. Ce sont également des suites d’impulsions correspondant à des stimuli musculaires précis, desquelles on aurait beaucoup de mal à extraire les abstractions complexes qui les ont parfois motivées. Entre entrées et sorties : un étagement de la codification des entrées créant des concepts de sophistication croissante, les sous-jacents étant organisés et rétro-contrôlés par les sus-jacents. Chaque étage peut être à l’origine d’une action, modulée par les étages supérieurs. Ainsi disposons-nous d’une pyramide conceptuelle dans laquelle les échanges sont bi-directionnels, avec à son sommet l’espace d’intégration rassemblant toutes les productions mentales dans leur organisation la plus évoluée : la conscience. (C’est un résumé rapide).

Le Théâtre Cartésien est une vision contenant du faux et du vrai. Le faux est de croire qu’une représentation simple telle qu’un objet et une représentation complexe telle qu’une personne proche seraient au même niveau dans la hiérarchie mentale, qu’il s’agirait de schémas comparables et seulement situés dans des centres différents. Non, l’image de la personne est plus élevée, recrutant bien davantage de sous-concepts variés et de souvenirs biographiques. Elle est une représentation nettement plus agissante que celle de l’objet, en ce sens qu’elle est associée à un pouvoir personnel et un large éventail de comportements possibles, contrairement à l’objet. Lors de la construction du Théâtre Cartésien, les spectateurs sont agencés en même temps que l’histoire. Tout le monde est parfaitement en place au moment d’exécuter la vie réelle. Mêmes les critiques sont présents, puisque les avis extérieurs sur notre Moi et notre destin font également l’objet de représentations.

Le vrai est que la conscience est effectivement un processus évaluateur de sa propre structure, de ce qui lui est proposé. L’initiation des actes est subconsciente, le jugement est conscient. Ce processus redescent la pyramide d’organisation. Pour reprendre les termes du Théâtre Cartésien, le niveau conscience est l’homoncule le plus intelligent qui évalue l’efficacité du niveau immédiatement subconscient. Celui-ci est l’homoncule un peu plus fruste qui évalue l’efficacité de son propre niveau sous-jacent. Et ainsi de suite jusqu’à l’homoncule assez stupide qui ne fait qu’évaluer la bonne coordination de faisceaux musculaires ou d’autres fonctions basiques. En réduisant l’intelligence de l’homoncule selon sa position dans la pyramide, on peut cette fois faire la liaison entre la « non-intelligence » des entrées sensitives (et des sorties motrices), et l’intelligence de l’homoncule conscient. Celui-ci est tout simplement l’assemblage des concepts agissants et particulièrement sophistiqués qui papillonnent dans l’espace d’intégration consciente. Il n’implique spécifiquement qu’un nombre étonnamment faible de neurones, l’essentiel du travail étant effectué par la structure sous-jacente. Cela explique que l’intelligence ne se mesure aucunement dans une espèce au nombre de neurones ou à la taille du cerveau, mais plutôt au nombre de strates de leur organisation. Cela explique également que la vivacité des impressions conscientes et leur variété n’aient pas de lien avec l’intelligence. Peu importe le nombre de strates formant l’intelligence de chaque tâche mentale, l’espace d’intégration consciente est tout aussi diversifié chez les uns et les autres, incluant l’ensemble de ces tâches.

La science ne sait pas encore faire des mesures de stratification en étudiant les interactions neurales, mais une méthode plus classique marche fort bien : injecter des entrées calibrées et recueillir les sorties. Poser des questions et analyser les réponses… une excellente évaluation de cette « intelligence profonde ».

Que se passe-t-il dans notre cerveau quand nous regardons un écran de télévision ou d’ordinateur pendant une longue période ?

Processus multi-étagé, du traitement élémentaire des points lumineux par la rétine jusqu’à l’interprétation des images en concepts supérieurs par la conscience. La réponse complète à votre question est assez longue si l’on doit tenir compte des effets à chacun de ces niveaux. Choisissons-en deux :

Existe-t-il une fatigue physique et neurale entraînée par le traitement prolongé de signaux répétitifs tels que ceux d’un écran ? A priori pas plus que pour n’importe quelle autre activité. Quoi que l’on regarde, il y a toujours des images à traiter. La fatigue visuelle et des neurones de la vision provient de garder les yeux trop longtemps ouverts, sans période de sommeil, davantage que de ce qui est regardé. Bien entendu les critères de luminosité, de longueur d’onde, et de fréquence des changements d’image peuvent intervenir mais sont relativement accessoires par rapport aux temps de sommeil à respecter.

Existe-t-il une influence du contenu des images, une programmation de l’esprit par les concepts transférés ? Indubitablement. Nous sommes nos représentations mentales. Bien sûr toutes ne s’ébattent pas librement en conscience. Les concepts existants s’associent pour rejeter les incompatibles. Cependant si le contenu transféré est présenté habilement, il s’intègre sans difficulté dans l’assemblée conceptuelle qui forme votre personnalité, de la même manière qu’un beau parleur au sein d’un groupe va influencer beaucoup son comportement.

Cependant l’effet le plus important et le moins connu d’une activité mentale répétitive est ailleurs. Il est négligé parce qu’il n’existe pas encore de théorie officielle du fonctionnement général du cerveau. Pour le comprendre il vous faut accorder foi à l’axiome suivant : plus une tâche mentale est organisée, moins elle peut s’exercer indépendamment des autres. Par exemple la régulation neurologique des fonctions viscérales est très basse dans la hiérarchie d’organisation. Elle s’exerce quasi-automatiquement même avec un cerveau principal dans le coma. Tandis qu’une tâche hautement organisée comme la résolution d’un problème épineux mobilise toute l’attention consciente, si bien que les autres tâches mentales sont mises en stand-by.

Or il ne faut pas croire que les réseaux neuraux inutilisés restent simplement dans l’ombre, prêts à resservir à l’identique à la prochaine sollicitation. Les connexions peu usitées s’étiolent. C’est la manière dont le cerveau parvient à se reconfigurer. Un élément conceptuel se révèle erroné ou peu utile ? Les liaisons se reforment. Il est oublié. Plus les représentations mentales sont sophistiquées, élevées dans la hiérarchie conceptuelle, plus elles se délitent rapidement en cas de sous-emploi. Vous l’avez certainement constaté : par exemple vous assimilez un savoir compliqué, à force de l’avoir travaillé pour un examen. Mais il est rarement employé par la suite. Quelques mois ou années plus tard, il est devenu très brumeux dans votre souvenir. Vous auriez du mal à l’expliquer aussi clairement qu’au moment de son apprentissage.

Conséquence : l’exercice prolongé d’une activité mentale, telle que regarder la télévision ou travailler sur un écran d’ordinateur, se fait au détriment des autres activités de même niveau. Celles-ci tendent à perdre en acuité, en réactivité, et bien sûr en développements complémentaires.

Cela ne fait pas de la télévision ou de l’informatique des occupations nocives en soi. Question de proportion dans l’ensemble des activités, et de présence d’alternatives séduisantes : c’est le manque de rivales qui rend une occupation addictive.

Quelle en est la raison neurologique ? Cela demande une petite révision de notre libre-arbitre. Les tâches de haut niveau sont des représentations agissantes, c’est-à-dire qu’elles se réclament elles-mêmes. Elles sont nos goûts, nos envies, nos décisions. Quand l’une est utilisée très fréquemment, sa célébrité la fait revenir incessamment sur la scène, particulièrement quand elle recrute beaucoup d’espérances, de récompenses, de renforcement identitaire. Accroc à un jeu vidéo ou une série TV ? Rien d’étonnant. Vous êtes, temporairement, le jeu ou la série. Du moins sa représentation mentale. Cette popularité vous change. Ce n’est qu’en construisant des représentations encore plus élevées hiérarchiquement, qui sont l’image du soi dans son environnement, que l’on peut en « prendre conscience ».

Y a-t-il une chance que les corrélations neurales de la conscience soient vues comme sa cause ?

Question provocatrice. La définition de l’activité neurale est bien mieux cernée et comprise que celle de la conscience. En réalité, dire que les êtres humains possèdent tous le même « type » de conscience relève d’une convention… fondée essentiellement sur l’anatomie partagée de nos cerveaux, donc le fait que le support neural de nos consciences soit le même. Mais vous avez sûrement remarqué qu’il faut énormément de communication entre deux consciences pour qu’elles se comprennent 🙂 Chaque architecture neurale est unique.

Le Professeur : Quand un « mal défini » a des chances d’être causé par un « mieux défini », la question est plus logiquement : « Le mal défini a-t-il des chances d’être causé par autre chose que le mieux défini ? ». Dans le cas contraire vous donnez l’avantage au non-savoir sur le savoir.

Le Médecin : Les corrélations neurales de la conscience sont si étroites que stimuler un seul de vos neurones fera surgir une représentation complète et précise dans votre esprit (si l’on a compris sa position dans le réseau), et que supprimer quelques connexions vous fera oublier que vous avez un jour possédé cette représentation (vous pourrez cependant la réapprendre en reconstruisant le réseau). La diminution de l’activité des neurones de la vigilance baisse le « courant » dans le réseau et son intégration globale ne peut se maintenir. Curieusement, la conscience passe dans le même temps en sommeil. Enfin tous les états alternatifs de conscience ont leurs propres corrélations neurales spécifiques. Une mauvaise configuration et un homme prend sa femme pour un chapeau…

Les excitations neurales ne sont pas le phénomène conscience mais en sont indubitablement le support. Le phénomène conscience, lui, est l’organisation de ces excitations, extraordinairement complexe et stratifiée, au point de pouvoir expliquer sans difficulté la richesse du phénomène éprouvé.

Au final l’apophtegme « corrélations neurales de la conscience » n’est-il pas une politesse des gens qui connaissent bien le cerveau envers ceux qui le connaissent moins ? Bon sang, mais il est collant, ce professeur…

S’agirait-il d’un meurtre si vous éteignez un ordinateur qui simule la conscience humaine ?

Non, dans les termes que vous avez choisis : meurtre et simulation. Un ordinateur simulant une conscience (terme dont on restreindra ici la définition à « pensée apparemment indépendante ») n’est pas un ordinateur éprouvant une conscience humaine. Ce dernier n’existe pas encore mais lorsque ce sera le cas il ne sera plus possible de donner une réponse d’informaticien car les programmes n’auront rien à voir avec ceux d’aujourd’hui. Ils devront à leurs concepteurs seulement ce que la personnalité d’un être humain adulte doit à ses gènes. Ils seront tout aussi auto-organisés, indépendants, responsables ? La loi n’a pas encore réfléchi là-dessus.

D’autre part en choisissant le terme « meurtre » vous plongez dans un niveau complètement différent du problème qui est celui de la morale et ses règles sociologiques. Il existe quotidiennement sur cette planète de nombreux cas d’extinction volontaire de conscience humaine qui ne sont pas appelés « meurtres », dans un contexte de guerre ou d’actes excessivement odieux commis par la conscience en question. Autre question qui divise les gens : peut-on appliquer le terme de meurtre dans le cas d’une conscience non humaine, les animaux par exemple ? Elle touche au sacré de l’espèce et pose des difficultés à notre sens moral.

Ainsi je répondrais volontiers oui à votre question modifiée ainsi : « Éteindre un ordinateur éprouvant une conscience du même ordre que la conscience humaine pourrait-il être considéré comme un meurtre ? »

Comment le cerveau crée-t-il de nouvelles connexions sans créer des boucles rétro-actives destructrices ou altérer les fonctions existantes ?

Aucune nouvelle connexion amorçant un concept ou une fonction supplémentaire ne se fait sans référence à l’architecture existante.

Imaginez le réseau des neurones comme un jeu de pièces de bois que vous devez empiler les unes sur les autres. Vous disposez d’un nombre de pièces illimité. Plus une pièce est posée à une hauteur importante, plus elle vous apporte de points. Les pièces n’ayant pas toutes la même forme, certaines s’assemblent de manière très stable, d’autres tombent à la première secousse. Vous n’avez pas intérêt à les ajouter au hasard. Si vous avez du mal à placer une pièce à la forme bizarre, vous pouvez l’abandonner sur le sol, mais elle ne vous rapporte pas de points. Ou vous pouvez réajuster la disposition des étages les plus élevés de la pile pour que la pièce bizarre coïncide et occupe l’un des sommets.

Les pièces en bois sont les concepts construits par les réseaux neuronaux et la hauteur de la pile est votre intelligence pour chacun des sujets d’analyse traités par le cerveau. Vous ne pouvez ajouter un concept supérieur à chaque pile que s’il respecte au moins en partie l’architecture qui le sous-tend. Les concepts incompatibles sont rejetés, chutent à terre. Ceux qui sont difficiles à faire tenir au sommet mais apportent de grands bénéfices ont tendance à se maintenir (célébrité apportée par la stimulation des circuits de la récompense) et ont un effet rétro-actif sur la structure sous-jacente, réorganisant les sous-concepts pour qu’ils deviennent concordants. C’est ainsi qu’une notion difficile à ingurgiter mais gratifiante devient de mieux en mieux comprise à mesure qu’on l’utilise.

Le dialogue entre les nouvelles connexions et les anciennes est donc permanent et bidirectionnel. Il n’existe aucune structure définitive, aucune fonction figée, autrement que par son usage régulier et rentable (en termes de cohérence des concepts entre eux et non d’après une quelconque « vérité »).

Enfin, pour que mon analogie avec les pièces en bois soit exacte, il vous faut éliminer le joueur. En effet les pièces s’assemblent seules. Il est ainsi plus facile de comprendre pourquoi les connexions ne se font pas au hasard. Beaucoup d’options sont possibles, mais c’est l’efficience des nouvelles connexions créées qui établit leur permanence. Il n’existe aucun programmeur qui serait satisfait ou non du résultat, en fonction d’un objectif pré-établi quant au destin de ce cerveau. Les idées en question font partie de l’auto-organisation des concepts.

 

Raison pour laquelle vous ne pouvez savoir, même si vos parents apprentis-programmeurs avaient des espérances précises à ce sujet, quelle personne vous serez dans 1 an, dans 10 ans, dans 50 ans…

 

Pourquoi la musique affecte-t-elle le cerveau et cause-t-elle des émotions en dépit du fait qu’elle n’est pas riche de sens comme un langage parlé ou écrit ? Existe-t-il une base biologique à cela ?

La musique est en fait capable de déclencher des émotions beaucoup plus intenses que le langage parlé ou écrit chez la plupart des gens qui l’apprécient. De surcroît la musique peut déclencher ces émotions seule, alors que des mots n’en sont capables qu’associés à un contexte propice à l’émotion. Il semble donc que la musique soit connectée de manière bien plus intime à l’émotion que les mots.

L’explication est que la musique est un langage plus ancien, plus primitif que les mots.

Les mots ont été précédés par les cris, les hululements, les chants, les choeurs, les sons d’instruments primitifs. Parmi les instruments disponibles, un seul appartient à tous les membres de l’espèce : le larynx. La voix est en quelque sorte l’instrument de musique universel chez l’humain. Utilisé en permanence dès qu’il fallait avertir ses congénères d’un évènement ou d’un besoin quelconque. Raison pour laquelle la façon de s’en servir a évolué de manière si complexe et détaillée, jusqu’à former la multitude de langages parlés aujourd’hui. Ce que nous appelons aujourd’hui « musique », qui se pratique avec d’autres instruments, est resté plus simple et plus proche des chants archaïques, parce que pratiqué seulement par ceux qui connaissent l’instrument joué. La diversité apparue dans ce langage particulier se manifeste davantage par la variété des instruments que celle des significations. Les schémas mélodiques sont très anciens. Tous les instruments sont capables de les manipuler et de déclencher les émotions qui leur sont attachées.

L’explication biologique est celle-ci :
Lorsque le cerveau embryonnaire entreprend sa maturation, il recrée toute l’histoire évolutive qui l’a conduit à son organisation contemporaine. Les langages les plus anciens sont inscrits, dont la musique, et connectés aux sensations les plus archaïques, dont les émotions. Par-dessus cette organisation primitive des schémas neuraux viennent ensuite s’y superposer d’autres, plus récents : phonèmes, eux-mêmes ensuite organisés en mots puis en phrases. Le cerveau est prédisposé à cette organisation, néanmoins il faut des mimétismes, les apprentissages, pour les mettre en place. La musique devient associée à des représentations complexes, culturelles, souvenirs personnels, artistes fétiches. Néanmoins ses connexions profondes demeurent. Les groupes neuraux qui l’interprètent sont étroitement en relation avec ceux de l’émotion. La conscience n’a nul besoin d’intervenir. L’émotion jaillit directement de la musique. De même que chez un musicien la musique jaillit directement de l’émotion.

Quelle est la justification adaptative de la conscience ?

Le moteur mutation / sélection naturelle est propre à l’évolution du vivant. Ce n’est pas le principe d’organisation de toute la réalité. La conscience humaine présente des propriétés spécifiques au sein du vivant, comme les principes moraux, la réflexion sur les critères utilisés par l’évolution, la résistance au principe du « gène égoïste ». A priori elle marque la fin du paradigme adaptatif utilisé jusqu’à présent dans l’évolution de notre espèce. C’est-à-dire que la conscience humaine, si elle est survenue par hasard (par exemple suite à la fusion d’une paire de chromosomes chez un ancêtre commun avec le gorille), s’auto-justifie. Elle valide son propre intérêt en tant que mode d’organisation, de la même manière que des axiomes mathématiques vont créer un univers déductif parfaitement cohérent à l’intérieur de ce qu’ils définissent.

Cette manière de voir permet de s’échapper d’une théorie de l’évolution utilisée en dogme là où elle ne s’applique plus. Elle montre une réalité auto-organisée, débarrassée de toute « justification » vis à vis des ordonnancements qu’elle construit. Seule la stabilité apportée par ces organisations sur leurs structures sous-jacentes leur permet d’élever leur complexité.

Dans ce cadre, la conscience humaine est une organisation réussie des fonctions mentales immédiatement sous-jacentes, en particulier de la fusion entre des productions aussi contrastées que les émotions, les capacités abstractives, les impératifs corporels, les pulsions reproductives, les contraintes sociales, etc…

Synthèse encore volontiers houleuse chez la plupart d’entre nous 🙂