Qu’est-ce que la psychologie cognitive?

La psychologie cognitive considère l’esprit comme un processus et cherche à en établir les modèles. Émanation du physicalisme appliquée à l’esprit. Lorsque le modèle est établi, il suffit de s’en servir pour agir sur ses propres processus. Cette branche de la psychologie est donc associée à une thérapeutique cognitive : corriger les parties du fonctionnement mental considérées comme défectueuses.

Qu’est-ce qui établit le modèle ? L’esprit. Vous devinez immédiatement le piège : tomber dans le raisonnement circulaire. Ici l’observateur n’est pas un instrument de mesure détaché de l’esprit. C’est une auto-observation. Des schémas mentaux tentent d’en modéliser d’autres. Ce faisant, ne sont-ils pas en train de s’imposer à eux plutôt que les comprendre ?

La philosophie nous avertit que les modèles sont des créations de l’esprit, très consensuelles dans le cadre scientifique, et non l’essence des choses. La différence a peu de conséquences pratiques pour les sciences de la matière. Nous interagissons avec la matière par d’autres matières. Il suffit d’un bon modèle de l’interaction pour contrôler la réalité physique. L’esprit du physicien ne semble pas décider les processus matériels. Il ne fait que les représenter.

La situation est différente pour la psychologie. L’esprit n’est plus détaché du modèle. Il est dedans. Comme si les particules physiques avaient la possibilité de décider de quelles forces fondamentales vont régir leurs relations. Avec la psychologie cognitive, nous pouvons presque choisir la façon dont notre esprit va fonctionner. Voilà qui incite à la prudence, n’est-ce pas ?

Nuançons ce constat. Si vous considérez l’esprit comme une pyramide organisée, de la physiologie neurale aux abstractions pures, manipuler la base ou le sommet n’a pas les mêmes conséquences. Pour la base, c’est de la médecine : réparer la biologie de l’esprit. Pour le sommet, c’est de l’influence sur les opinions. Du moralement acceptable à l’inacceptable. Notez cependant qu’un irresponsable peut nuire davantage en trafiquant la base que le sommet.

L’intérêt de la psychologie cognitive est de permettre aux étages conscients de la pyramide d’accéder aux étages inconscients défectueux, en comprenant mieux leur rôle. Excellent moyen d’éliminer les névroses. Pas de réaliser les désirs. L’auto-observation peut devenir un carcan. A force de se scruter on ne s’éprouve plus. S’éprouver, c’est laisser le flux des processus mentaux monter librement depuis leurs racines instinctives. Ne pas les canaliser. Les laisser s’organiser spontanément. C’est aussi de cette manière que l’on élève sa pyramide psychique.

Avant la disponibilité des outils cognitifs, il n’était pas possible de contrôler la diversification spontanée des psychismes au sein de l’environnement. Beaucoup d’aliénations possibles, évidemment, mais aussi des personnalités surprenantes, originales, artistiques.

Avec la psychologie des processus, la société a un moyen efficace de nous dire ce que nous devons être. Autant ce moyen est précieux pour indiquer des limites létales pour soi ou les autres, autant il doit être utilisé avec parcimonie, au risque sinon d’être un outil de normalisation mentale.

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Comment s’explique la différence entre une interaction sur les réseaux et une interaction physique entre deux personnes ?

Question d’épaisseur de la relation.

‘Épaisseur’ est utilisé ici pour la dimension complexe. Une communication se fait à différents niveaux d’information. Certains nous sont connus : langue commune, expression corporelle, phéromones, etc. Ces échanges sont déjà plus complexes qu’ils le semblent. Une expression corporelle comporte des niveaux passifs et actifs. Les caractéristiques physiques de la personne ne sont pas contrôlées par elle (taille, proportions, sexe), tandis que sa présentation est active, à des niveaux inconscients et conscients.

L’ensemble réalise une profondeur d’information. Une communication est riche lorsqu’elle intègre une grande profondeur de données. C’est le cas spontanément pour le langage corporel. Il s’imprime dès la naissance. Les attitudes de l’entourage sont décryptées avant leur discours. Les mimiques s’installent dans l’inconscient avant la parole. Décalage qui fait que nous ne coordonnons pas toujours bien les deux. Mais il existe toujours un utilitarisme derrière un défaut. Un introverti n’est pas doué en langage corporel parce qu’il refuse de laisser les autres entrer en lui, partager des impressions qu’il sait trop différentes pour être comprises.

Un exemple de communication sans profondeur est un cours de mathématiques. Les mathématiques sont un symbolisme remarquablement précis pour un niveau d’information unique. Ils associent les éléments d’un système avec une précision telle qu’il n’existe généralement qu’une seule représentation possible. Cette représentation étant universelle, elle ne peut pas être identitaire.

Mais surtout elle n’est pas qualitative. La qualité apparaît dans la relation du niveau d’information avec les autres. Les quantités n’ont d’intérêt que rapportées à la qualité de la chose qu’elles décrivent. Additionner des pommes éveille davantage l’intérêt qu’additionner des chiffres. Les mathématiques lassent vite le profane parce qu’elles ne révèlent rien d’autre sur le monde que des quantités.

Lorsqu’une communication mathématique passionne des mathématiciens ou des physiciens, c’est qu’ils la tiennent dans un univers mathématique. Ils partagent un édifice conceptuel où habitent les équations discutées. Les maths trouvent là une profondeur et une richesse qui n’existent pas dans la vie quotidienne. Elles se dissimulent dans le quotidien mais n’en sont pas le langage adéquat. Même un mathématicien fervent ne gère pas ses déplacements et ses relations sociales avec des calculs.

Rien ne remplace la profondeur de la relation physique entre deux personnes. Elle seule donne une réelle impression d’épaisseur, par la multitude d’informations intégrées ensemble. La conscience perçoit que beaucoup ne sont pas directement accessibles. La relation s’auréole d’un peu de mystère. Tant à découvrir sur l’autre. Les signes sont sous nos yeux, nez, toucher. L’espace interactif est multidimensionnel. Nous manquons de sens supplémentaires pour le mesurer. Nous voudrions être télépathe, extra-lucide, radiographique, tout cela devant la personne entière, dans sa plénitude, gorgée d’informations secrètes.

Au contraire une interaction sur les réseaux ramène l’échange à un niveau de complexité anémique. Je ne veux pas dire par là que la discussion est simpliste. Non, rien à voir avec la sophistication des sujets traités. Nous échangeons des abstractions parfois très compliquées sur les réseaux. C’est même la meilleure manière de se concentrer sur elles, ne pas être distrait par d’autres informations. Mais ‘compliqué’ et ‘complexe’ ne signifient pas la même chose. Le compliqué est en haut de l’échelle de complexité pour notre pyramide personnelle de concepts. Le compliqué représente la limite de ce que ces concepts savent traiter. Pour rendre ‘simple’ le ‘compliqué’, nous devons hausser notre pyramide un peu plus encore, pour englober la difficulté.

La chute de complexité dont je parle vient de la perte des langages associés à l’échange physique, de tout ce qui l’enrichit à un niveau inconscient. Il ne reste que l’abstraction. Si cette interaction ne descend pas à la sobriété glaciale des mathématiques, c’est que nos termes de langage contiennent déjà une information complexe. Ils associent objets, émotions, abstractions, références aux vraies personnes. Par des mots tels que ‘bleu’, ‘chance’, ‘triste’, ‘beau’, nous obtenons une bonne simulation d’un échange bien plus complet qu’avec des nombres. ‘Triste’ renvoie immédiatement à une expérience mentale que nous sommes capables d’éprouver en profondeur, par analogie avec une impression personnelle.

Mais ce n’est pas toute sa profondeur. Pas celle qu’elle peut atteindre quand la personne exprime sa tristesse en face de nous, avec l’ensemble de ses expressions. Par sa présence elle affirme aussi qu’il s’agit d’une tristesse authentique, et non d’une utilisation hâtive voire abusive comme le permettent facilement les réseaux dématérialisés.

Chaque étage de traitement neural utilisant son langage particulier, privilégier un langage développe cet étage neural. Utiliser continuellement les abstractions développe les centres pré-frontaux. Tandis que négliger la pratique du langage corporel rend vos attitudes banales ou défectueuses. Démarrer une relation sur les réseaux crée une appréhension de la première rencontre. Que sera l’autre, en vrai ? Nous avons conscience de la faiblesse de nos autres modes de communication. Le mystère entourant l’autre devient une crainte d’être incapable de le décrypter correctement. Ou si le langage corporel est encore fonctionnel, vous découvrez instantanément qu’il vous manque un autre genre d’attirance. La rencontre se limitera à une conversation polie.

Les relations en réseau n’ont pas que des inconvénients. Elles permettent de domestiquer les facettes agressives du langage corporel. Sans préparation il arrive que les instincts créent déjà, au premier regard, des ennemis mortels. La conscience sociale rétro-contrôle les animosités sur les réseaux. Elle peut les sublimer et éviter d’en venir aux mains.

Encore faut-il qu’il s’agisse d’une conscience sociale élargie et non d’un gang transplanté en petit groupe paranoïaque sur le net. Le danger majeur du réseau n’est pas l’accès à tout mais le repli sur presque rien. Peu importe la distance à laquelle l’esprit se connecte, l’horizon mental devient terriblement étroit.

Plus étroit que celui d’une personne se promenant sans portable et examinant le monde autour d’elle, développant ainsi la variété et la profondeur de ses impressions, et donnant beaucoup d’épaisseur à ses relations.

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Quelle est la différence entre le subconscient et l’inconscient?

Comprendre cette différence demande de voir le mental comme une pyramide de niveaux d’information, des interactions neurales physiques aux pensées.

Comment se forme un niveau d’information ? Il repose sur un groupe de neurones recevant des excitations simultanées. Ils en codifient les régularités par les signaux que leurs propres axones émettent à d’autres neurones. Le code repose sur la position de chaque neurone au sein du réseau (théorie des graphes). Le “discours“ de chaque groupe neural montre une certaine stabilité (des ensembles d’excitations voisins déclenchent la même réponse). Mais il évolue facilement par l’élagage ou la création de nouvelles liaisons. Phénomène très actif dans le cerveau de l’enfant.

Chaque niveau d’information a une indépendance relative. La stabilité du discours neural est la base de l’intention. Comme un même “mot“ se déclenche pour différents ensembles voisins de stimuli, on peut dire qu’il se cherche dans les signaux sensoriels. L’esprit construit ainsi sa réalité.

La complexité de la codification neurale augmente à mesure que les niveaux successifs surimposent leurs informations aux précédents. Ils intègrent une quantité croissante de critères. Le sommet de cette intégration est l’espace conscient, un réseau dispersé à travers le cerveau entier. Il est maintenu en éveil par l’afflux de stimuli sensoriels et par des noyaux excitateurs actifs en période diurne.

L’indépendance entre niveaux d’information est relative. La synthèse effectuée par le niveau supérieur rétro-contrôle l’activité du niveau inférieur, sans la bouleverser, sinon le mental serait un chaos aléatoire. Plus la distance entre deux niveaux (en termes d’étagement complexe) est importante, moins le niveau supérieur intervient directement sur le niveau inférieur.

Vous avez maintenant l’organisation du mental sous les yeux. Dans cette pyramide, le sommet conscient rétro-contrôle les contenus immédiatement sous-jacents. Nous avons conscience de ce qui constitue notre pensée et pouvons chercher à le modifier. C’est le subconscient.

Tandis qu’il est impossible à la conscience d’accéder directement à la base de la pyramide, par exemple l’organisation des stimuli rétiniens en objets visuels. Cela, c’est l’inconscient.

Inaccessible ? Pas complètement. Une intention consciente peut influencer des niveaux subconscients qui eux sont effecteurs sur l’inconscient. C’est la base des effets placebo et nocebo, source de changements métaboliques bien réels.

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Une machine qui gagne de l’intellect peut-elle devenir consciente?

(Dernier article sur conscience et intelligence, complétant les deux précédents)

Oui, une machine qui gagne de l’intellect peut devenir consciente.

Vous aurez lu les articles précédents. Pour qu’une machine devienne une conscience autonome et continue à construire elle-même ses niveaux de conscience, il faut qu’un rétro-contrôle l’incite à résoudre les conflits qu’elle rencontre dans ses représentations de la réalité.

Il faut une pression évolutive.

Chez l’humain, déjà, vous constatez facilement que les esprits baignant dans le confort et les récompenses faciles ne sont pas ceux qui développent la plus grande intelligence ni la plus haute conscience. C’est la compétition sociale qui produit les génies.

Il faudra ainsi que les futures I.A. soient soumises à des pressions semblables pour accéder aux mêmes niveaux de conscience et les dépasser.

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Pourquoi Google n’est pas conscient ?

(Suite de l’article précédent sur conscience et intelligence)

Un niveau d’intelligence est un niveau de conscience. Pas l’inverse. Les niveaux de conscience commencent dans l’organisation de la matière (bien sûr ils ne sont pas encore la conscience telle que nous l’éprouvons) puis se virtualisent dans l’organisation neurale (partie que nous appelons également intelligence).

La conscience éprouvée, de même que l’intelligence employée, est le résultat de cet empilement de niveaux physiques puis virtuels.

L’intérêt de cette théorie est, en sus d’une explication de la conscience, de comprendre pourquoi l’intelligence n’est pas seulement une somme de connaissances. Elle est leur organisation hiérarchisée. Elle est la profondeur de cette organisation.

Par exemple une intelligence artificielle peut aujourd’hui rassembler une quantité d’informations très supérieure à l’esprit humain à propos d’un sujet particulier. Cela n’en fait pas un génie, ni une entité consciente selon nos critères. Son intelligence nous semble limitée, et c’est facile à comprendre : c’est un seul niveau d’information que l’I.A. a étendu ainsi, en augmentant l’ensemble des éléments agrégés. Elle ne les a pas fusionnés dans une information intégrée. Elle n’a pas construit de profondeur d’information supplémentaire. Or c’est l’empilement des niveaux et non leur étendue qui permet d’augmenter l’intelligence.

Ainsi constatons-nous qu’il existe des esprits très intelligents ne possédant pourtant que peu d’éléments d’information. Tandis que d’autres ont une mémoire inouïe, hébergent des dictionnaires entiers d’informations, mais ne sont pas considérés comme des intelligences remarquables.

Google est un gigantesque niveau d’information… plat. L’esprit humain est une pile très élevée d’un nombre d’informations bien plus faible.

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Quelle est la différence entre intelligence et conscience ?

Réponse simple :

L’intelligence est la capacité de virtualiser l’information. Elle est spécifique au vivant. Tandis que la conscience est le principe de représentation. Principe universel dans la réalité.

Les deux sont intimement liés. Le renforcement de la conscience vient de son élévation sur les niveaux d’information construits par la matière, puis surtout par les réseaux neuraux. C’est cette partie supérieure de l’édifice que nous appelons ‘intelligence’.

Réponse compliquée (pour les spécialistes de la complexité) :

Intelligence et conscience sont toutes deux résultat de l’approfondissement d’une information intégrée. Cependant l’intelligence est spécifique aux réseaux neuraux et à leur capacité d’approfondir l’information de manière virtuelle, tandis que la conscience n’est pas l’apanage du cerveau ni même du vivant. C’est un principe plus transcendantal construisant la réalité.

Qu’est-ce qu’une information intégrée ? C’est un ensemble d’informations dont chaque élément dépend de l’état des autres. Cet ensemble, en tant qu’intégration, représente un niveau d’information supplémentaire. Cette représentation n’est pas une illusion immatérielle, elle est inscrite dans la réalité. Elle devient elle-même information d’un autre niveau de réalité formé de ses semblables.

L’indépendance de la représentation est attesté par le fait que différents ensembles d’informations ne modifient pas la représentation. Les propriétés de la représentation, en tant qu’élément indépendant, restent stables alors que sa constitution évolue. Le niveau de réalité supplémentaire est rigoureusement ontologique.

Une constitution changeante est transformée en un tout stable. ‘Transformée’ n’est pas le terme adapté car le tout ne remplace pas ses constituants ; il lui est ajouté, intriqué. J’utilise le terme ‘surimposé’.

C’est dans cette représentation, un phénomène ontologique, que naît la conscience. Il n’est pas besoin de lui ajouter le moindre mysticisme. La conscience est basiquement l’intégration d’un ensemble d’informations dans une représentation fusionnelle. Cela correspond exactement à notre expérience consciente.

Mais ce n’est pas un phénomène propre aux neurones. La matière construit déjà ses niveaux de représentation et donc ses couches de conscience surimposées. Les neurones ajoutent leurs propres couches en virtualisant l’information. C’est en raison de leurs propriétés particulières que les niveaux s’additionnent très rapidement. Ce n’est pas une question de nombre de neurones mais de segmentation de l’information intégrée. La théorie des graphes donne des indications à ce sujet. La segmentation et la profondeur d’information sont corrélées à la variété des signaux traités et de leurs régularités, plutôt qu’au nombre de neurones impliqués.

Cette explication rend compte que certaines aires neurales, comme le cortex, construisent une conscience de très haut niveau, tandis que d’autres (le ‘second’ cerveau intestinal) en forment bien une, mais trop frustre pour que nous puissions l’associer à notre conscience corticale.

L’intelligence devient également facile à expliquer. Elle ne varie pas selon le nombre de neurones (tous les cerveaux ont le même nombre de neurones, certains n’en possèdent parfois que 10% et développent une intelligence normale). Elle varie selon la profondeur d’information construite dans chaque domaine étudié par les réseaux neuraux.

L’intelligence est la surimposition d’un grand nombre de niveaux de représentation mentaux (de conscience élémentaire) à propos d’un sujet.

L’empilement des niveaux d’information est ce que j’appelle le Diversium pour la réalité physique (c’est un processus d’approfondissement et de diversification de l’information). La partie de cet empilement formé par les réseaux neuraux, c’est-à-dire le mental, est ce que j’appelle le Stratium (strates d’informations virtuelles).

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Pourquoi est-ce je pense ‘cette’ pensée et pas une autre?

Votre question est l’occasion de revenir sur cette idée un peu étrange et très partagée : que « Je » est autre chose que l’espace de mes pensées. Que peut-il être de différent ?

Une âme ? Une âme est un désir d’éternité et non une explication de l’expérience consciente.

Un fil de pensée pourrait-il exister sans ce supplément d’un « Je » ? Certains font cette hypothèse avec le ‘zombie philosophique’, chez qui les processus mentaux ne procurent aucune expérience consciente. Mais nous ne connaissons pas de zombie philosophique et même les animaux dotés d’un système nerveux bien plus réduit que le nôtre semblent éprouver une expérience consciente.

‘Cette’ pensée et pas l’autre occupe mon esprit parce que mes processus neuraux sont en train de former ‘cette’ pensée-là. Cette explication est certaine, puisque si un stimuli externe s’ingérait dans le processus il ferait naître instantanément une pensée différente dans mon esprit.

Reste à savoir s’il existe un « Je » indépendant qui observe le processus. Non. Cette impression est tout à fait universelle et bien réelle, mais elle n’est pas indépendante. Elle repose sur deux phénomènes :

1) L’un est classique : les réseaux neuraux s’observent les uns les autres. Il est possible de considérer l’une de ses propres pensées, d’observer son reflet mental.

2) L’autre est plus difficile à saisir : mes pensées ne sont pas l’affichage d’un ordinateur exécutant un programme pour un utilisateur. Je suis l’intégralité du processus. Je suis sa fusion dans une ‘sortie’ appelée conscience, qui est aussi un contrôle. La fusion n’est pas réductible à ses constituants. C’est un niveau d’information supplémentaire, le niveau d’intégration des constituants.

C’est le conteneur entourant le contenu. Même en l’absence de pensées dirigées (l’esprit dans le vague), le conteneur est présent. L’ensemble vide existe, sans contenu.

Vous pouvez ainsi comprendre pourquoi vous avez ‘cette’ pensée mais aussi pourquoi vous avez l’impression d’être quelque chose de plus qu’elle.

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A la recherche de l’inconscient (commentaire du dossier Pour la science HS108)

Ce dossier remarquable consacré à l’inconscient est l’occasion d’unifier les points de vue cités. L’idée centrale (l’inconscient est le processus principal sur lequel émerge le conscient) est cernée par des discours partiels et contradictoires. Certains tentent d’expliquer la conscience (Dehaene), d’autres vont jusqu’à dénigrer son existence (Carruthers). Se concentrer sur l’inconscient rassemble plus facilement les auteurs. La frontière avec le conscient est donnée comme floue. Le phénomène conscience devient accessoire et laissé de côté. Cela peut-il satisfaire les lecteurs qui expérimentent vivement cette illusion quotidienne ?

Dans un premier temps je résume le Stratium, théorie de l’esprit auto-organisé. Ensuite j’y insère chacun des points de vue du dossier en indiquant où leur horizon devient limité.

1) Le Stratium

est une théorie de l’esprit auto-organisé à partir de ses entrées sensorielles. Les neurones recevant ces entrées sont connectés en petits groupes qui en codifient les régularités. Chaque groupe peut prendre plusieurs configurations qui sont les mots symboliques du code. Le code est mathématisable en théorie des réseaux.

La particularité du Stratium est de voir une hiérarchie dans l’organisation de ces codes. Les états des groupes de premier niveau sont traités comme des entrées semi-indépendantes par un groupe de second niveau, puis de troisième, etc.

La hiérarchie est locale à son début, ce qui rejoint la vision classique du cerveau divisé anatomiquement en grands centres dédiés au traitement sensoriel. Les niveaux supérieurs s’étendent par contre à l’ensemble du cerveau. Ils intègrent de plus en plus intimement les représentations des grands centres, jusqu’à l’espace conscient.

Ceci est l’aspect fonctionnel du Stratium. Un aspect plus fondamental, nécessaire pour expliquer le phénomène conscience, est la manière dont l’information devient qualitative dans son traitement neural. Pour le comprendre il faut aller en deçà du neurone. Il faut regarder comment la réalité matérielle prend elle-même un double aspect, celui d’une structure d’informations et celui de substances qualitativement spécifiques.

Très brièvement : lorsque des éléments s’organisent, que leurs relations forment un ensemble d’informations, le tout est une information supplémentaire surimposée aux précédentes. Cette représentation fusionnelle est réductible aux informations constitutives mais n’en existe pas moins par elle-même. En effet différentes configurations sous-jacentes ne modifient pas la représentation surimposée. La représentation est une information stable dans le niveau où elle évolue. Elle devient élément à son tour.

La surimposition n’est pas le remplacement des informations par leur représentation. C’est leur intrication. Elle détermine un niveau supplémentaire dans la complexité. La profondeur de la structure d’information augmente. L’entité ainsi construite n’est pas n’importe quel assemblage d’information. C’est une information intégrée, c’est-à-dire que chaque unité d’information est interdépendante avec les autres.

Dans cette théorie le terme ‘représentation’ n’est plus réservé à l’esprit qui regarde la matière. La réalité s’auto-représente, niveau de complexité après l’autre. Une représentation devient matérialiste. Elle remplace potentiellement la notion de substance.

La définition d’un niveau de représentation matériel a des conséquences importantes. Il est invisible vu de ses constituants. Les atomes forment une molécule mais ne savent pas ce qu’est une molécule. Les neurones forment un mot du langage mais ne savent pas ce qu’est ce mot.

Le niveau de représentation n’existe que pour la représentation fusionnée (c’est son essence) et pour les représentations supérieures à elles. Cette vision descendante (dans la dimension complexe) montre les constituants sous forme d’un tout. C’est l’aspect qualitatif opposé à l’aspect quantitatif de la constitution.

Vous n’êtes pas perdu ? Comment assembler toutes ces affirmations péremptoires dans une explication du phénomène conscience ?

Mes affirmations ne sont pas fantaisistes. Elles sont bien ancrées dans une ontologie matérialiste qu’il est trop long de vous expliquer ici. Je veux garder votre attention. Il existe un argument simple pour accorder une valeur à cette théorie : c’est la seule à expliquer parfaitement votre expérience consciente à partir d’un raisonnement matérialiste, sans en faire une illusion.

En effet le phénomène conscience est ce double aspect remarquable que je viens de décrire. Il est à la fois une impression fusionnelle que nous appelons poétiquement le ‘fil de pensée’, et un ensemble de contenus appelés ‘concepts’. Vous devinez la hiérarchie de ces concepts qui s’enfonce dans votre inconscient. Votre conscience éprouvée en est la représentation finale, le rétro-contrôle des propositions précédemment construites dans votre mental.

Néanmoins ce rétro-contrôle n’est pas illusoire. Il est siège d’intentions, d’une identité, d’un projet de vie. Ces représentations sont réductibles aux concepts qui les génèrent mais ont une existence indépendante. Elles ne se trouvent pas dans les règles organisant les concepts mais dans le tout de leurs relations.

Les points de vue ontologique et épistémique se complètent. Ils ne sont plus en opposition. Le conflit venait de l’attribution exclusive de la capacité représentative à l’esprit, et de la capacité constitutive à la matière. Désormais la matière représente ses niveaux d’information, et l’esprit les constitue par ses réseaux neuraux hiérarchisés.

2) A la recherche de l’inconscient

Le dossier de Pour la science reprend l’idée principale du Stratium (la conscience est une émergence d’un processus mental essentiellement inconscient). On y retrouve volontiers l’idée de hiérarchisation du processus mais elle n’est jamais posée en principe. Elle est contradictoire avec les citations de Nick Chater, qui voit le cerveau comme un immense système neuronal plat. Le phénomène conscience est passé sous silence. Voyons comment les interventions s’intègrent au Stratium.

De l’inconscient à la conscience

Ce schéma montre la hiérarchie mentale dans la dimension temporelle. Les temps de traitement sont propres à chaque niveau d’organisation. Un traitement bref à la base n’accède pas au sommet conscient.

Stanislas Dehaene

‘Vision aveugle’ et ‘héminégligence’ traduisent l’existence de niveaux de conscience intermédiaires seulement compréhensibles dans une hiérarchie du processus de décision. Les actes sont entrepris avant l’accès à la conscience. Certains n’y accèdent pas. Les autres peuvent encore être interrompus ou modulés avant leur réalisation.

Stanislas Dehaene insiste: cela ne fait pas de l’inconscient le décideur principal. Le traitement de l’acte s’enrichit énormément, en qualité cognitive, de l’intégration consciente. L’inconscient propose une habitude, le conscient en dispose.

La ‘cécité attentionnelle’ devient compréhensible en sachant que ce sont des représentations qui se cherchent dans les données sensorielles. Si la seule direction données > acte existait, aucun élément du champ visuel ne serait occulté.

Dehaene confirme également que le cerveau bayésien est organisé de manière hiérarchique.

Par contre la théorie de Dehaene sur l’origine de la conscience (l’espace de travail global ETG) est insuffisante. Elle est en concurrence avec la théorie de l’information intégrée TII de Tononi. Mais les consciences expliquées par les deux théories ne sont pas les mêmes. Celle de l’ETG est la conscience humaine éveillée (= sommet du Stratium). Celle de la TII est le principe de représentation ancré dans l’information, que je vous ai détaillé précédemment. Les deux théories ne sont pas rivales mais nécessairement complémentaires.

Dehaene veut démontrer sa théorie en stimulant une assemblée neuronale pour déclencher une image consciente. Voici ce qui va se passer : s’il stimule seulement, dans cette assemblée, les neurones appartenant à l’ETG (censés être le support de la conscience), le cobaye éprouvera une image consciente sans profondeur, le fantôme de l’objet évoqué. S’il stimule tous les neurones depuis l’entrée sensorielle, l’image sera pleinement éprouvée. Mais il peut obtenir le même résultat en stimulant seulement les entrées sensorielles (par la présentation de l’objet dans le champ visuel). Cela démontrera que la conscience repose sur toute la profondeur du Stratium et non seulement l’ETG.

Peter Carruthers

s’associe aux arguments de Michael Graziano et Nick Chater pour dire que la conscience se réduit à un regard intérieur. Elle devient quasiment illusoire, simple spectateur de l’activité inconsciente.

Pour le Stratium cette position est celle de la dernière couche d’intégration consciente, dont les processus constitutifs lui sont opaques. La représentation finale que voit que les niveaux rapprochés de sa constitution, pas au-delà, à cause de l’indépendance relative des codes des groupes neuraux.

Cependant cette position est justement en faveur de la construction hiérarchique de l’esprit, et non de sa platitude. Comment s’installerait une habitude si l’inconscient devait reconstruire en temps réel son organisation entière, en fonction de chaque stimulus sensoriel ? L’esprit serait un chaos extrêmement lent à réagir.

Pire, comment la conscience parviendrait-elle à rétro-contrôler ce fonctionnement ? Car le rétro-contrôle intentionnel existe bel et bien. C’est une attention consciente qui améliore un acte locomoteur, alors qu’elle n’a aucun accès direct au détail de la coordination musculaire. Seule une hiérarchie bien codifiée peut permettre de tels ajustements sans tout bousculer.

L’esprit plat n’explique en rien la manière dont des points lumineux deviennent des représentations déjà présentes dans l’esprit, pourquoi certaines sont des intentions, ni pourquoi une frange de ce processus devient une conscience éprouvée. C’est une démarche beaucoup plus réductrice que celle de Dehaene. D’ailleurs Carruthers ne se prononce pas sur la possibilité de combler le fossé entre expérience subjective et processus neuronal. Sa position en est loin.

3) En conclusion

Le dossier de Pour la science reste remarquable par la cohérence des articles avec l’idée principale d’un inconscient au premier plan dans nos comportements, bien plus que la plupart d’entre nous l’imaginent.

Pourquoi sa part de contrôle semble-t-elle énorme à la conscience, spontanément ? Elle se rapporte au niveau d’importance de ce qui y est traité : choix, destin personnel, représentations élaborées des objets et des personnes. Les soubassements de ces processus semblent négligeables parce qu’ils ne sont pas traités directement.

C’est une position solipsiste de la conscience. En observant ses pareilles, elle peut constater que la plupart des actes ne sont pas contrôlés directement, voire sont impossibles à corriger consciemment. Dès lors il existe forcément un in-conscient responsable de ces propositions à agir. 

Freud est déconsidéré dans ce dossier, à juste titre, pour trois raisons :

1) Certes il est le premier à avoir formalisé l’inconscient de manière détaillée. Mais il n’est pas le premier et son succès a vampirisé les recherches sur l’inconscient, alors qu’il a fait deux erreurs majeures :

2) Freud a fait de l’inconscient une sorte de cerveau second capable de raisonner en situation rivale de la conscience. C’est faux. Il est seulement une programmation primaire de la conscience devenu difficile d’accès parce que les groupes neuraux ne partagent pas les mêmes codes.

3) Freud a imposé ses conflits inconscients propres (Oedipe) en tant que fondamentaux pour l’humanité. Or chacun d’entre nous est le produit de cercles sociaux différents, de la famille à la culture générale, et fabrique ses petites névroses personnelles.

Mais le modèle de Freud était la première tentative de hiérarchisation du mental. Cette idée doit être défendu contre la tendance à en faire un vaste système neuronal unique, qui constitue une régression conceptuelle.

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Quelle est la meilleure façon de comprendre la conscience?

Une excellente façon de comprendre la conscience est d’étudier ceux qui l’augmentent chez les autres.

Une mère qui cajole et échange des sourires avec son bébé. Un professeur qui transmet des connaissances. Un neurologue qui réveille un comateux par des électrostimulations. Un mystique qui partage des idées holistes.

Il existe de multiples manières de définir un accroissement de conscience. Existe-t-il un point commun à toutes ces manières, qui nous aide à comprendre ce qu’est fondamentalement la conscience ?

Chaque manière s’ancre dans un niveau d’information différent. C’est pourquoi les consciences qu’elles décrivent apparaissent si dissemblables. Le seul point commun concerne l’augmentation proprement dite de la conscience, indépendamment du support de l’information.

Ce point commun est l’addition de niveaux d’information supplémentaires. Nous appelons volontiers ce phénomène un ‘élargissement’ de conscience. Mais c’est plutôt un empilement. Des informations de niveau supérieur synthétisent les précédentes.

Le bébé comprend des signaux plus élaborés de la mère. Le professeur permet à ses élèves d’accéder à une classe supérieure. Le neurologue rétablit une intégration supérieure des réseaux neuraux. Le mystique crée une observation supérieure du soi au sein d’un tout.

La conscience est un empilement de couches, depuis celles posées par la maman jusqu’aux voiles délicats étendus par les mystiques sur la nudité de notre âme.

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