Le problème de l’esprit-corps

La conscience est-elle réductible à des phénomènes biologiques ?

Le « mind-body problem », dans son appellation anglo-saxonne, a connu une prise de position ferme en 1974 avec Thomas Nagel. L’homme peut-il savoir quel effet cela fait à une chauve-souris d’être une chauve-souris ? Il répond non. L’homme peut dresser les plans du cerveau de la chauve-souris avec la plus grande finesse de détails, il ne pourra jamais pénétrer dans sa conscience, c’est-à-dire éprouver son vécu de l’intérieur.

L’une des critiques les plus inattendues de cette position est celle de l’écrivain John Maxwell Coetzee, dans la bouche d’une de ses héroïnes romancières. Elle explique que n’importe quel être vivant peut se rapprocher d’un autre à l’aide d’empathie et d’amour. Si un romancier était incapable de se mettre dans la peau de multiples personnages différents de lui, il ne pourrait tout simplement pas écrire la moindre histoire autre que biographique, et de son seul point de vue.

En l’occurrence, Nagel, qui se prévaut de cartésiannisme, fait une philosophie médiocre qui n’a rien à voir avec de la science, tandis que Coetzee, dans son élan quasi métaphysique, a une intuition beaucoup plus fine du sujet. Expliquons-nous.

Le problème de l’esprit-corps ne se pose pas seulement entre l’homme et la chauve-souris, mais déjà entre deux hommes. Ils ont des cerveaux différents. Le fait que leurs « câblages » soient plus ressemblants ne permet pas de conclure que l’un peut se placer dans la conscience de l’autre et éprouver à sa façon. C’est rigoureusement impossible. Nous ressentons les choses en conscience par l’intermédiaire d’une structure psychique unique. Même quand la sensation concerne un objet inerte, sa « matérialité » est une impression propre à notre ensemble de concepts propriétaire. Une image du Christ ne déclenche pas du tout la même réponse psychique chez un croyant et un non-croyant.

Nos consciences sont toutes différentes, mais ce n’est pas une surprise, puisque nos cerveaux sont tous uniques. Nous devrions au contraire y voir une confirmation que la conscience est bien « intriquée », un terme préférable à « réductible », à la biologie.

La comparaison entre les impressions conscientes repose sur le langage, codification des concepts. Le langage scientifique est moulé sur le réel (tout en restant une représentation, il n’est pas le réel). Tandis que le langage des émotions concerne la façon dont l’homme établit ses représentations. Il est ainsi le plus spécifique de la puissance du vivant sur le monde. Dès lors, en toute logique, il est le plus adapté à faire communiquer les consciences entre elles, à leur décrire les impressions de l’autre.

De la même façon que le langage scientifique s’affine pour coller de plus en plus étroitement au réel, le cerner, le langage des émotions et du corps s’apprend et s’améliore, de manière à épouser au plus près les impressions conscientes des autres. Aucun de ces langages ne parvient à l’essence de ce qu’ils désignent. C’est tout simplement impossible. Ils seront toujours des représentations, propriétaires à notre conscience et non à leur objet.

Cela n’enlève rien à la validité du concept que la conscience soit intriquée à des phénomènes biologiques. Ce concept nous est tout aussi intrinsèque.

Pour revenir à la démonstration un peu naïve de Nagel, la différence de conscience avec la chauve-souris n’est qu’une question d’échelle, et demande simplement d’établir les représentations adéquates. Les personnes qui vivent avec des animaux y parviennent sans difficulté. On peut deviner que le gardien habituel d’un éléphant connaît parfaitement sa façon de pensée et peut éprouver l’environnement d’une manière assez proche de la sienne. Pour une chauve-souris c’est un peu plus difficile à cause des appareils sensoriels différents. L’homme n’utilise pas de sonar. Mais un scientifique peut établir une représentation juste de la manière dont la chauve-souris perçoit le monde. Il connaît également ses intentions instinctives, plutôt répétitives dans le monde animal. Enfin, s’il a élevé la jeune chauve-souris, il peut établir sa biographie. Toutes ces informations ensemble lui donneront une image assez fine de la conscience de la chauve-souris et lui permettront d’excellentes prédictions. Qu’est-ce que notre empathie pour un animal (ou un humain) sinon la capacité à percevoir ses sentiments et à prévoir ses réactions ?

L’affaire est plus difficile en sens inverse : la chauve-souris aura du mal à se faire une idée précise de la conscience du scientifique ! Mais ce qui est extraordinaire est qu’elle le fait quand même !! Terrible prétention que celle du vivant. Ce qui nous fait la moquer, c’est la médiocre sophistication de sa représentation, par rapport à celle que nous lui appliquons. Pourtant elle en a bien une. Elle sait prédire certains comportements du scientifique, qui se livre sans en avoir conscience à de nombreuses routines. Nous avons toujours une partie de notre esprit qui est un livre ouvert pour les autres.

Notre conscience est bien « réductible », et c’est ce que nous pratiquons quotidiennement. Sinon aucune communication ne serait possible, pas plus avec les animaux qu’avec nos congénères…

L’auto-organisation est-elle une intention de l’univers ?

L’influence des phénomènes émergents sur le processus d’organisation est importante à comprendre. On peut se demander, quand un phénomène inattendu surgit par-dessus le fonctionnement d’un niveau d’organisation, comment il pourrait influencer à rebours le niveau qui l’a créé. Il n’existe pas de câbles transmetteurs d’information entre ces niveaux, pas de rétro-action hormonale comme dans les mécanismes complexes du vivant.

Et pourtant cette confirmation que l’Ordre a progressé, semble bien renvoyée aux niveaux précédents, consolidant les conditions de l’apparition du phénomène émergent. Tout se passe comme si l’auto-organisation « partait à la pêche » sur les manières d’augmenter l’Ordre ambiant, et pouvait évaluer le résultat, d’une façon dépourvue de ce que nous appellerions de l’intelligence mais qui n’est pas du hasard. L’auto-organisation n’est pas un processus aléatoire. Il apparaît comme la forme la plus primitive, dans le monde matériel, de l’intention.

Prenons un exemple : la fabrication d’une protéine. Le code génétique ne contient que l’information de la séquence d’acides aminés. S’ils formaient une longue ligne droite, comme les wagons d’un train, la protéine n’aurait aucune activité. C’est le repliement de cette séquence en globule en trois dimensions, sous l’effet de liaisons non covalentes, qui lui confère des propriétés extrêmement spécifiques. Des milliers de formes spatiales sont possibles, pourtant la protéine n’en « choisit » qu’une seule, aux conditions de température et d’hydratation du milieu biologique. Comment est-ce possible ?

La façon dont la protéine se replie vient de ses radicaux hydrophobes, qui se protègent au mieux du contact avec les molécules d’eau. La forme choisie est celle qui permet d’évacuer le maximum d’interactions entre ces sites et H2O. Parallèlement, la forme finale est également celle qui permet l’effet stéréoscopique unique de cette molécule, et son action en un point précis du métabolisme.

L’enchaînement d’acides aminés est un niveau d’organisation ; la conformation spatiale de la protéine en est un effet émergent. Certains ont pu dire qu’il s’agissait d’un « enrichissement d’information sans cause », inexplicable. En fait, comme la séquence génétique ne laisse pas d’autre forme possible à la protéine dans les conditions biologiques normales, l’interprétation à priori équivoque de cette séquence est en réalité univoque. Le code ne contient pas l’information spatiale, il ne pouvait pas la « prévoir », mais est apparue une rétro-information qui a consolidé la séquence, en l’occurrence probablement la sélection naturelle. D’autres gènes n’ont pas donné un résultat aussi pertinent et n’ont pas été transmis à la descendance.

Ceci nous aide à comprendre que le terme de « retour d’information » est erroné. C’est en fait la progression du temps qui trie les informations. Les mauvaises expériences de l’auto-organisation sont éliminées. Elles ne sont pas stabilisées par les phénomènes émergents qui en découlent (ou ceux-ci sont moins efficaces que d’autres).

Le temps semble tellement intriqué à l’auto-organisation que l’on pourrait subodorer qu’il s’agit de deux facettes d’une même loi dimensionnelle. Ce qui résoudrait les difficultés à donner une définition (autre que métaphysique) à l’auto-organisation.

Différencions l’auto-organisation des « religions de l’organisation »

L’auto-organisation est une des fondations de la théorie polyconsciente. Elle touche à notre paradigme le plus élémentaire : la façon dont l’esprit se conçoit par rapport au monde matériel. De cette base sont issues toutes les philosophies, sciences, religions. Même l’épistémologie, que l’on pourrait appeler le fondamentalisme de la philosophie, part de présupposés sur la place de l’esprit. La sphère phénoménologique, par exemple, estime que les jugements portés par l’esprit constituent un noyau d’indépendance détaché du pôle réel. Les concepts forment une galaxie différente des éléments de l’espace matériel. En vérité il est probable que les uns soient intriqués aux autres ; mais jusqu’à quel point ? Quelles en sont les mécanismes ?

L’auto-organisation est un concept qui prolonge le progressisme scientiste du XIXème siècle. Une force mystérieuse s’exerce dans tout l’univers pour y créer ordre, variété, cohérence, spécialisation. Cette idée est au coeur de la force différentiante de Spencer, du matérialisme dialectique de Marx et Engels, de l’énergie ascendante de Teilhard de Chardin. C’est aussi, beaucoup plus anciennement, la fondation de l’animisme ; il existe une continuité entre tous les éléments de l’univers, vivants ou inertes, parce qu’ils sont organisés. Dès lors, l’on projette les caractéristiques ultimes du vivant, la pensée, l’âme, sur les animaux, les phénomènes naturels, les objets.

L’erreur de ces modes de pensée n’est pas dans l’identification d’un phénomène constructiviste, évident, réhabilité sous le terme d’« auto-organisation ». L’erreur est dans l’intention sous-jacente. Elle tente de rapprocher l’homme de son univers, par une entreprise de domination du premier sur le second. Le terme de « force », plutôt que « phénomène », est révélateur ; il subodore une forme d’intention sous-jacente. Dans ces conditions, l’univers devient destiné à produire l’homme. Il contient la justification de l’homme. Les intentions de l’esprit humain envahissent la trame matérielle et alors celle-ci n’est plus indépendante ; elle est colonisée par nos désirs.

En réalité l’auto-organisation nous écarte du pôle réel. Ce phénomène relie l’homme à son univers. Il permet de suivre le chemin de l’évolution. Mais, qu’il soit une loi propre du réel ou une émergence par-dessus ses autres lois, il acquiert une imprévisibilité croissante, une individualisation qui n’est pas une indépendance, car il reste intriqué au niveau précédent. L’évolution est un dualisme, entre un ensemble de règles qui semblent statiques, immuables, parce que très bas situées dans l’échelle d’organisation (celles que décrit la science avec une précision croissante), et la production du sommet de l’auto-organisation, nettement imprévisible, dont l’esprit humain n’est pas l’étape finale. La conscience est issue de l’univers matérialiste, mais d’une façon antagoniste. Le franchissement d’un palier d’organisation apporte une contradiction entre des éléments matériels. Cette séparation est indispensable à l’absence d’uniformité du réel.

Nous sommes l’épice émergeant de la soupe. Métaphysiquement la plupart d’entre nous cherche à gommer cette longue différentiation. C’est un phénomène purement psychologique ; comprimer notre filiation facilite la fusion avec le Tout universel, transformé en  entité spirituelle ; nous étendons ainsi notre identité. Cette nécessité est d’autant plus forte que les aléas environnementaux la rétrécissent ; des éruptions volcaniques affrontées par nos aïeux aux drames sociaux contemporains, ces aléas étranglent insupportablement notre pouvoir, nos désirs. La spiritualité nous agrandit.

Le dualisme étant posé, notons que la contradiction existe même au sein des concepts. Il est possible de revenir au monisme en requalifiant le Temps. Le terme d’évolution peut perdre son sens et l’univers entièrement constitué, du passé au futur (sans qu’il existe forcément un début et une fin) retrouve son unité.

En conclusion, l’épistémologie est un exercice difficile, qui opère à deux niveaux. Le premier est l’exercice du pouvoir de l’esprit ; dans cette phase, il décrypte la façon dont il formule ses propres concepts sur les mécanismes du monde. La seconde opération est l’abandon du pouvoir de l’esprit, afin que les sources de cette puissance deviennent apparentes. Ce n’est pas une approche phénoménologique, car elle ne présuppose pas une indépendance de l’esprit. Au contraire, elle considère probable que l’esprit, jusque dans ses concepts, soit hautement lié à l’univers qui l’a enfanté. L’épaisse bobine ramifiée des concepts peut être dévidée jusqu’à ses premiers fils. De cette extrémité l’on épouse au plus près ce que pourrait être une conscience de l’univers envers l’homme, quelque chose qui n’existe sans doute pas réellement (nous n’avons jamais vu son support), mais qui permet d’entretenir un vigoureux dualisme dans nos esprits.

Psychanalyse et image biographique

L’Observateur se manifeste dans l’image de soi. Celle-ci montre que notre observation n’est pas exacte par rapport à celle des Observateurs étrangers. Elle est grossière davantage qu’erronée pendant notre enfance ; ses insuffisances, par la suite, viennent généralement d’une absence de nécessité de s’observer de façon plus précise, voire cette capacité peut nuire à nos objectifs. Les évènements confortent ou fissurent l’image de soi. Ce sont les traumatismes qui stimulent les compétences de l’Observateur. Les plus doués en ce domaine proviennent de vies ébranlées, ou d’évènements déchirants vécus par procuration (thérapeutes, travailleurs sociaux, cinéphiles…).

L’image évoquée est habituellement l’image du Soi présent. Cependant l’Observateur construit également une image du Soi biographique, ainsi qu’une image du Corps, auxquelles on oublie souvent de se référer. Ainsi s’élèvent les représentations des trois composantes du Moi.
L’image biographique est une sorte de sélection consciente de photographies de la biographie complète conservée dans l’inconscient. Elle est parcellaire et donc, d’une certaine façon, « trafiquée ». C’est un pot de miel pour les analystes. L’erreur courante est d’y voir une intention de dissimulation. Non, cette soustraction est faite toujours pour une excellente raison… contemporaine de l’évènement. Elle évite une déstabilisation de la structure psychique devant un choix impossible à faire. L’on peut considèrer ces névroses au contraire comme des failles dans la construction ; mais en réalité elles lui ont sauvé la mise, sur le moment. Le psy, les parents, ou d’autres proches, n’ont pas fourni à l’époque d’autre matériau.

Certes la névrose, recouverte ensuite de couches successives d’auto-organisation, est à l’origine de perturbations comportementales et de choix inadaptés. Le sujet en ignore évidemment l’origine. Il ne s’agit pas de refoulement. L’évènement responsable n’apparaît que lorsque l’analyste le recherche ; il ne se présente pas spontanément à la polyconscience, n’a aucune raison d’apparaître en mémoire si l’on n’utilise pas les bonnes associations.

Est-ce un défaut que des évènements traumatiques soient gommés de l’image biographique, ou une protection ? Un principe fondamental de la psychanalyse est menacé par la réponse. En effet la cure va bouleverser cette image. J’ai en mémoire de multiples exemples d’analysés qui, au bout de quelques minutes de conversation avec un parfait étranger, racontent le grand traumatisme de leur enfance, le viol qu’ils ont subi, la honte terrible ressentie. Certains ne s’attardent pas, mais laissent l’auditeur surpris par le ton employé, peu différent de s’ils contaient leur première gamelle en skis. D’autres fournissent moult détails et reviennent incessamment à l’histoire, toute protection par l’oubli perdue. N’est-ce pas un féroce bouleversement de leur image biographique, et par ricochet de leur Moi, par rapport au moment où ce souvenir était enfoui ? Les conséquences en sont-elles entièrement bénéfiques ?

L’aspect positif est la déculpabilisation et l’injection de sens dans la biographie. « Si j’en suis là, c’est parce que… ». Malheureusement survient un règlement de comptes. L’affaire n’était pas pardonnée, seulement oubliée. Comment la solder alors que l’on peut à présent en voir toute la monstruosité ? La satisfaction de pouvoir rebondir dessus suffirait-elle à dissoudre le préjudice ? Si l’on s’y résout, la perte de puissance personnelle peut être aussi significative que le gain. Mais surtout le traumatisme occupe à présent un trône en polyconscience. Il n’est plus seulement une brique défectueuse de nos soubassements psychiques élémentaires, il devient partie active de nos intentions. Ainsi l’analyse nous fera devenir psychanalystes à notre tour. Que d’autres mettent à jour ces fantastiques et épineux trésors enfouis, précieux assistants pour mettre du sens dans notre existence !

Est-il possible de garder le bénéfice d’une meilleure compréhension du soi, pour un Observateur plus efficace, sans pour autant chambouler gravement son Moi, et devenir un Autre ?
Faut-il de la douceur envers soi plutôt que des attaques frontales ? Probablement pas. Les polyconsciences cajolées ne bougent pas. Seuls les évènements très déstabilisants génèrent l’insatisfaction nécessaire. Ils n’ont pas besoin d’être répétés ; l’insatisfaction s’entretient très bien elle-même ! Beaucoup de gens s’y livrent spontanément, intuitivement, en créant un bouleversement de leur vie. Nous ne faisons rien par hasard. Mais nous pouvons décider de nous livrer au hasard. Il fournit des alternatives. Nous y sommes poussés quand le système par lequel nous appréhendons l’univers se révèle insuffisant. Pour que cet état survienne, il faut un degré éloquent de rupture. La plupart des gens s’enfoncent dans une vie sans intérêt parce que leur descente est continue. A aucun moment l’Observateur ne voit de repère suffisamment éloquent pour les avertir.

Une analogie est la dégradation écologique du milieu dans lequel nous vivons. La majorité des gens n’y sont absolument pas sensibles ; l’air devient chaque jour un peu plus pollué de façon imperceptible, l’eau de mer dans laquelle on se baigne est un peu moins pure, les espèces animales qui disparaissent sont pour la plupart inconnues… Finalement au bout de quelques décennies on respire un smog toxique, on se baigne dans un égout, et personne ne s’en est aperçu… à part les scientifiques et les médias qui nous alertent. Malheureusement il n’existe pas d’études et de suivi aussi précis sur notre vie personnelle, qui peut devenir un désert ou une poubelle sans que le silence ou les odeurs nous aient dérangés. Merci à nos proches, souvent les seuls médias capables de sonner l’alarme ! En nous secouant, ils tentent de créer cette rupture et réveiller notre Observateur. Jusqu’à quel point peuvent-ils nous agresser, cependant, tout en restant nos amis ? Les routines patinées par les années sont terriblement difficiles à faire céder…

Plutôt que torpiller sa biographie pour voir le contenu de ses cales, et risquer de la faire couler, tentons d’étoffer notre polyconscience. Les lectures et le travail en groupe sont des outils précieux. Néanmoins, plutôt que raconter son histoire d’emblée, et étrangler son intimité, mieux vaudrait parler de celle de quelqu’un d’autre, côtoyée, lue, visionnée au cinéma. Explorons ses connexions qui n’ont rien à voir avec la nôtre ; cela nous permet d’identifier parfaitement le reste, ce qui est en lien véritable, tout en le gardant dans notre intimité. Et si certains dans le groupe devinent ce que nous ne disons pas, est-ce un problème ? Apparemment ils nous ressemblent suffisamment pour qu’il ne s’agisse pas d’une fuite d’intimité !
N’ayant pas fait de nos névroses des évènements célèbres, nous pouvons comprendre leur influence tout en les laissant dans l’ombre. Nous pouvons prolonger et faire rebondir un Moi sans rupture avec l’ancien. La vraie résilience ?…

L’un des principes fondamentaux de la santé mentale est la continuité biographique. Or beaucoup la perdent en thérapie.

Nous ne nous trompons jamais, intrinsèquement

Voici une affirmation étrange, qui est pourtant le véritable secret de l’amélioration personnelle. Prenons ici d’emblée position contre un conseil répandu dans les revues de psychologie : il faudrait avoir conscience de sa fragilité, accepter les échecs, pour ne pas être aveugle aux obstacles dressés sur son chemin, bref abandonner son mythe d’invincibilité. Nous allons décrypter ce discours avec l’approche polyconsciente, car s’il existe bien une méthode pour intégrer ses échecs, une telle manière de le présenter enferme parfois des gens en difficulté dans la cellule de leurs regrets éternels.

Le mythe d’invincibilité n’existe pas. Le pouvoir repose sur des repères propres à chaque esprit qui les conçoit. Plus exactement, ces repères, nous les adoptons chez les autres et les remanions pour en faire quelque chose de personnel. Nous savons bien qu’ils ne sont pas universels. Prenons-en conscience juste un instant pour en tirer le corollaire : les repères d’autrui ne sont pas universels non plus. Quand les autres nous signalent que nous avons perdu (ou gagné) en pouvoir personnel, c’est relatif à leurs propres repères. Le nombre de ceux qui les soutiennent importe, mais ne fait pas leur qualité, ni ne leur permet d’atteindre l’universalité. L’invincibilité ne peut se concevoir que par référence à soi-même, ce qui veut dire qu’elle nous est attribuée automatiquement.
Autrement dit, inutile de se poser la question « Suis-je invincible ou non ? ». Nous le sommes, par définition. Ce n’est pas un mythe.

Être aveugle aux obstacles est le fondement même de notre agir. Un comportement dont le but est parfaitement prévisible s’appelle une routine ; un acte véritable est une entreprise dont il est impossible de prédire exactement le résultat. Notre manière d’appréhender le monde, ainsi, est avant tout le jeu, le pari. Nous échafaudons ponctuellement une théorie sur les conséquences de l’acte et nous nous exposons à l’aléa en le réalisant. Si nous avions la même conscience des risques que des bénéfices, toutes actions présentant un risque significatif seraient écartées. Elles sont bien plus nombreuses que vous pouvez le croire. Si par exemple vous tentez d’aider quelqu’un avec les meilleures intentions du monde et que vos conseils échouent, cette personne peut se mettre à vous détester. Cette pensée devrait-elle vous empêcher d’apporter votre aide ? Vous devinez que non, et c’est grâce à votre aveuglement sélectif que vous agissez.

Bien entendu nous ne recommandons pas l’aveuglement comme règle décisionnelle. Sinon nous sauterions dans le premier précipice venu. Comment, alors, choisir la meilleure conduite tout en préservant l’aveuglement positif ?

Si nous ne nous engageons pas dans le meilleur comportement, c’est que nous ne le possédons pas. Il n’est pas disponible en polyconscience, ou sa célébrité n’est pas assurée. Une affaire politique. La désigner ainsi en fait un problème bien plus intéressant, et moins décourageant, que dire « je suis fragile ». Il n’existe aucun « noyau de fragilité » en nous. La polyconscience nous montre qu’il existe simplement des constructions psychiques différentes, dont nous ne sommes pas « responsables », puisque ce qui l’a mise en place est la somme de toutes les interactions entre instincts et environnement survenues jusque là.
Dans cette théorie, nos esprit sont des trains plus ou moins joliment équipés et remplis de passagers braillards. Il n’existe pas de conducteur du train. Le seul « superviseur » est ce que nous avons appelé l’Observateur, qui nous avertit du chemin pris par le train, avec une exactitude variable. La volonté provient des passagers ; si nous voulons la changer, il faut faire monter davantage de personnes à bord, étoffer sa polyconscience. Si nous voulons des précisions sur le chemin suivi, travaillons notre Observateur en nous envoyant des lettres ou en écoutant celui des autres.
Aucun train n’est « fragile ». C’est parfois en le croyant qu’il se met à tourner en rond, à hésiter. Tous les trains font des erreurs de parcours, depuis le premier jour ; cependant ces erreurs n’existent que dans l’esprit des autres ; tandis qu’elles constituent la personnalité du train, qu’il serait désastreux de changer. Qui veut devenir un idéal, perdant la batterie de casseroles à la traîne qui fait son vrai moi ?

Si nous ne nous trompons jamais, intrinsèquement, c’est que nous prenons toujours la meilleure décision possible avec les éléments dont nous disposons, additionnés de la dose d’aveuglement nécessaire pour rester un Soi indépendant, plutôt qu’un clone passable de quelqu’un d’autre présenté comme « plus réussi ».
L’évaluation que notre comportement est éventuellement catastrophique doit venir de notre propre Observateur. Il est fréquemment conseillé par les autres, néanmoins seul le nôtre connaît les véritables souhaits de notre polyconscience, qui n’est pas celle de nos voisins. Seul son avis peut être juste. Nous sommes notre seul bon juge. Tout autre jugement, favorable ou défavorable, est culturel et social.

Malheureusement direz-vous, en suivant cette idée jusqu’au bout, nous avons de fortes chances de terminer en prison.
Notons que certains de ces prisonniers, par leur aveuglement, ont fortement infléchi l’histoire de l’humanité, et donc finalement réalisé leurs intentions. Cependant, tous les lecteurs des revues psychologiques citées plus haut ne sont pas des révolutionnaires imprégnés de la force de leur destin. Leurs préoccupations sont plus terre à terre. Presque tous recherchent sans le savoir ce que ces articles et d’autres lectures vont leur fournir : de nouvelles personae. La qualité du contenu est moins importante que le fait d’engranger des alternatives originales. La polyconscience s’étoffe.

Le danger provient des jugements. Parler de force, de fragilité, d’invincibilité, est tenter de faire le travail de l’Observateur à la place de celui de l’autre. Nous sommes tous en possession d’un pouvoir dont l’origine est essentiellement biologique, et seul le vieillissement en réduit objectivement les feux. La façon dont notre puissance s’exerce dépend entièrement de la qualité de notre auto-organisation. Les aléas de la génétique et de l’environnement nous font très inégaux en ce domaine, mais que faut-il faire ? Se considérer peu compétent, s’enfermer dans les jugements extérieurs, et devenir une statue-souvenir du Soi ? Ou continuer à se livrer au hasard en additionnant de nouveaux fragments de destin à sa polyconscience, par ses lectures, par ses rencontres, par ses aveuglements ?

Pourquoi avoir inventé la polyconscience ?

Pourquoi avoir inventé la polyconscience ? Pourquoi une assemblée de personae plutôt qu’une simple somme de concepts, de souvenirs, de sentiments et d’idées spontanées comme on le théorise plus couramment ? Qu’apporte cet échelon supplémentaire ?

La polyconscience reflète mieux nos modes de décision. Le cerveau n’est pas un ordinateur multiprocesseur qui traiterait simultanément un grand nombre d’idées élémentaires et les engouffrerait dans l’entonnoir d’un directeur final. A chacune de nos cogitations s’allument un nombre variable de schémas cérébraux, appelons-les des psèmes, qui sont autant de repères et dont l’interaction forme une pensée spécifique. Un autre ensemble de psèmes lui succède. C’est un fonctionnement séquentiel. Si l’activité des psèmes était symbolisé par une lumière colorée, la pensée apparaîtrait comme l’intérieur d’un kaléidoscope en rotation. Des configurations de couleurs reviennent plus fréquemment que d’autres. Elles ont une plus grande célébrité, parce qu’associées régulièrement à des satisfactions ou favorisant des espérances.

Le cerveau ne sachant pas traiter simultanément une multitude d’informations nouvelles, telle que peut en apporter un changement rapide de l’environnement, il utilise ses repères mémorisés. Les données sensorielles et conceptuelles empruntent des autoroutes gravées dans l’écheveau neuronal. Le grand nombre de paramètres intervenant dans les échanges dendritiques, ainsi que les effets rétro-actifs, rendent les implications finales, en termes de comportement, difficiles à prédire. Nous sommes fantasques. Mais nous ne pouvons l’être trop. C’est toute l’importance de ces repères à chaque échelon de notre organisation mentale. Ils assemblent ceux du niveau précédent en paradigmes de plus en plus complexes, jusqu’aux personae, les piliers inconscients les plus perceptibles à notre conscience.

Nous en voyons les effets sur notre caractère. Prenons par exemple un philosophe. Se présente-t-il par la liste exhaustive des idées qu’il défend ? Non. Il se dit nietzschéen, spinozien, kantien, existentialiste… Le nietzschéen connaît certainement bon nombre d’idées de Nietzsche ne valant plus la peine d’être rapportées, voire certaines devenues indéfendables, mais il préfère ne pas en parler. Toute idée nouvelle qu’on lui présente, si on la dit de Nietzsche, sera examinée avec une bienveillance particulière. Le paradigme nietzschéen est une persona privilégiée de ce philosophe.

Les exemples ne se limitent pas aux milieux intellectuels. Chacun d’entre nous a ses idoles. Nous sommes éblouis par leurs qualités, aveugles à leurs défauts. Un repère est une montagne : une face impressionne et domine, l’autre nous est cachée.
Les mythes représentent la source de notre identité. Si l’on ôte le couvercle uni du « Je », ils apparaissent dans notre construction mentale sous la forme des personae.

Une théorie de la société de l’esprit a été créée par Marvin Minsky en 1988, sans les personae. Si elle était juste, l’interaction continue d’agents psychiques élémentaires devrait être aussi facile à décrypter que des lignes de programme dans un ordinateur. L’homme serait un personnage lisse, prévisible, stable. Impossible d’expliquer les revirements brutaux de comportements, les quasi transformations de personnalité d’un instant à l’autre, sans pourtant que l’on puisse parler d’incohérence.
Tandis qu’il est facile de comprendre ces attitudes surprenantes si l’on imagine le caractère sauter du bastion d’une persona à l’autre.

Bien entendu tout le monde n’est pas sujet aux sautes d’humeur de la même façon. A vrai dire, il n’est plus rare de rencontrer des gens qui en paraissent complètement affranchis. Leur comportement, justement, commence à ressembler à celui d’un ordinateur. La polyconscience est entièrement occupée par des tâches très intellectualisées et des routines de vie bien établies. Les outils que ces gens manipulent, qu’ils s’agisse de calculateurs ou de concepts théoriques, accaparent leurs capacités mentales. Nous pouvons avoir un Q.I. élevé, être très spécialisé dans une discipline intellectuelle, et avoir une polyconscience très pauvre, trop statique pour que les émotions bouleversent son équilibre. Nous devenons alors plus prévisibles et notre esprit se rapproche de celui qu’imaginait Minsky, sans personae. La société nous y encourage car cela rend ses membres bien plus faciles à gérer !

Il existe d’autres arguments à l’appui de la polyconscience, que nous avons déjà évoqués. Rappelons le cas éloquent des schizophréniques, qui soulève le couvercle du « Je » et montre les couches supérieures de l’inconscient. Ces personnes construisent un psychisme normal jusqu’au niveau des personae. Mais ils ont un problème pour en faire l’assemblage. La fusion du « Je » est incomplète. Une persona peut devenir incontrôlable et s’emparer des commandes du comportement. Une folie est commise.

Bien d’autres individus éprouvent des difficultés identiques, sans avoir été déclarés psychotiques. Combien ont regretté leur « coup de tête », leur délire bref et dramatique, qui les conduit parfois en prison pendant des années alors qu’ils ont regretté leur acte dès l’instant où ils l’ont effectué.

La désinhibition est un relâchement temporaire des liens de l’agrégat polyconscient. Ce n’est pas la conscience qui permet de se dominer, mais la diplomatie serrée entre nos différentes personae polyconscientes. Que l’une quitte la table de négociation et bondisse jusqu’à nos centres moteurs, et nous voici stupéfaits devant nos propres actions.

Différentier Observateur et subconscient dans notre pensée

Comment faire la différence, dans notre système de pensée, entre ce qui provient de l’Observateur et nos intentions subconscientes ? L’Observateur est-il plutôt notre fil de pensée principal ou la « petite voix » que nous sentons piailler à la limite de notre attention ?

Rappelons tout d’abord notre définition du « Je » conscient : il est un amalgame de processus mentaux multiples. Son champ s’étend plus ou moins loin, définissant ainsi la limite du subconscient, qui reste entièrement connecté, mais non intégré. L’élargissement de ce champ nous rend perceptifs (consciemment) à bien davantage de sensations, corporelles, environnementales. Son rétrécissement forme le faisceau de l’attention.
L’Observateur est toujours partie du « Je », et le « Je » est recentré sur lui quand l’attention augmente. Dans chaque contexte événementiel particulier, les « petites voix » sont des personae secondaires de la configuration polyconsciente principale, celle-ci formant le moteur du comportement habituel. L’Observateur manifeste sa puissance quand nous sommes concentrés sur l’analyse des alternatives qu’elles représentent. Il n’est pas véritablement une voix mais un pouvoir de réflexion, un recrutement de capacités logiques permettant d’évaluer notre propre comportement. Il nous procure une sensation de justesse, d’approximation, ou d’erreur. L’Observateur ne contient pas les intentions, même quand elles semblent ultra-rationnelles ; il ne fait qu’adouber un désir de rationalité dont les origines sont polyconscientes, généralement en rapport avec une forte persona scientiste.

Dès lors, différentier l’influence de l’Observateur et celle des intentions subconscientes dans le contenu de la pensée peut sembler une gageure. Un repère va nous être précieux, celui du savoir tacite.

Le savoir tacite est un terme créé par l’épistémologue Michaël Polanyi dans les années 60. Il n’a rien à voir avec la polyconscience, mais il individualise deux types de connaissance que nous pouvons percevoir intimement : 1) l’implicite, que nous ne remettons jamais en question consciemment (une notion qui contredit le savoir implicite nous paraît folle, stupide, incompréhensible, dénuée d’intérêt, impossible à concilier avec le reste) ; 2) la connaissance explicite, ou proposée, dont nous pesons la valeur, pour l’intégrer ou non ; même lorsque nous l’acceptons, elle reste non propriétaire pendant encore un temps variable, selon la fréquence des confirmations reçues par la suite.

La transformation du savoir proposé en tacite est un bon exemple des rôles de la polyconscience et de l’Observateur. Un savoir tacite a été digéré en polyconscience ; il est devenu un élément de persona, voire une persona à part entière si le paradigme est suffisamment important. Avant cela il a été présenté à la polyconscience par l’Observateur, qui en a évalué la réalité et la pertinence.
Notons que le rôle de l’Observateur n’est pas de décider de la compatibilité des nouvelles avec les configurations polyconscientes existantes. Si c’était le cas, nous ne renfermerions aucun conflit, aucune névrose. Les connaissances désagréables sont bien digérées comme les autres, et deviennent tout aussi implicites.

Au début de la vie, le savoir tacite est essentiellement une programmation génétique. Les capacités d’analyse de l’Observateur sont faibles. Tous les évènements significatifs sont intégrés en polyconscience, sans recevoir d’explication élaborée. Ingurgiter des faits contradictoires menace la stabilité de l’édifice. Le sens ne peut apparaître qu’à partir de ce que l’esprit a déjà construit. C’est le principe d’auto-organisation.
Progressivement le savoir proposé est filtré de façon plus fine. Tout ne devient plus systématiquement tacite. Ce qui est contradictoire n’est plus intégré, sauf si la force de la réalité ou l’intervention d’émotions puissantes bouleverse la solidité des notions existantes.

Ainsi, lorsque nous percevons une connaissance comme tacite, intime, comme « faisant partie de notre être », il s’agit de notre sphère polyconsciente. Tandis que si nous nous « posons des questions » quant à cette connaissance, c’est l’Observateur qui occupe la tribune.