D’où vient toute la violence ?

« Les humains ont évolué vers la coopération et l’entraide » ? Faux. Un animal est une entité indépendante des autres, fondamentalement individualiste, face à tout ce qui n’est pas lui, un environnement que l’on peut appeler le « collectif » au sens large. Dans ce collectif l’animal peut bien évidemment trouver des entités indépendantes qui soutiennent davantage son individualité que d’autres. Vous avez pensé immédiatement aux congénères. Mais c’est loin d’être limitatif. Nous sommes formés de symbioses virales et bactériennes. Nous nous sommes associés à d’autres espèces, dites « domestiques ». A l’intérieur même de l’espèce humaine, l’entraide est bien plus forte au sein du cercle familial que dans un quartier, une ville, un pays. En résumé l’individu vit au milieu d’un collectif, et les relations de coopération qu’il entretient avec sont très stratifiées, allant jusqu’à s’inverser : l’entraide devient rivalité, lutte de pouvoir, quand le passage d’une strate à l’autre anémie tellement les ressources qu’il n’est plus possible de partager à la satisfaction de tous.

Nous possédons effectivement des pulsions collectivistes. Cependant leur rôle est d’améliorer la réalisation de l’individu à travers le collectif. Nous pouvons aller jusqu’à sublimer notre individualité dans le collectif, par exemple en sacrifiant notre vie aux autres. La raison n’est pas que nous renonçons à notre individualité. Celle-ci, en pleine conscience, a une dimension temporelle. Lorsque l’image de soi s’étend dans le futur, la seule persistance qu’elle peut espérer repose sur le collectif : notre progéniture, notre clan, nos admirateurs, les successeurs de notre pensée. Nous sublimons ainsi notre individualité dans l’éternité du collectif.

La pulsion individualiste est la plus fondamentale. Un humain chez qui elle s’éteint n’est pas un gentil mais un dépressif, quelqu’un qui contemplera l’horizon d’un regard vide à longueur de journée. L’individualisme nous pousse à construire des représentations originales du monde, à réunir des moyens, et tenter d’imposer notre existence, notre vision. « Je suis ». Aïe ! Les autres « sont » aussi. Pas identiques. Une compétition pour le pouvoir est inévitable. Cette concurrence est fondamentale pour pousser les êtres auto-organisés que nous sommes à améliorer leurs représentations et donc l’efficacité de leurs comportements. La violence est un synonyme de concurrence. Elle devient moins physique, davantage psychologique, selon les codes sociaux de plus en plus précis qui régentent nos vies. Cette évolution provient de deux facteurs en pleine croissance : les connaissances et la densité de population. Mais la violence, toutes formes confondues, ne disparaît pas de nos sociétés parce que celles-ci font la promotion croissante de l’individualisme, du droit à l’existence, et à l’importance. C’est une nécessité de l’auto-organisation sociale, dont le seul principe incontournable est le conflit, le conflit de l’individu face au collectif. L’organisation est une gestion du conflit, et le progrès l’apparition d’une organisation supérieure qui chapeaute les précédentes.

Je compte écrire un article sur David Lewis, probablement une critique sur son réductionnisme de l’esprit. Pouvez-vous me donner une introduction ?

En matière de théorisation de l’esprit comme dans la plupart des sciences, la plus grossière erreur est de vouloir opposer des paradigmes qui s’adressent à des étages différents d’organisation d’un système. Prenons un exemple : la querelle entre lamarckisme et darwinisme. Le premier a été la référence, puis le second l’a balayé, et enfin actuellement nous nous apercevons que l’évolution suit une combinaison des deux. Le darwinisme est un paradigme attaché à la division de l’ADN et ses mutations, le lamarckisme à l’épigénétique (dans sa justification récente). Ce sont deux niveaux d’organisation différents du matériel génétique : la division de l’ADN en est un, la manière dont les gènes sont recombinés au moment de la synthèse des protéines en est un autre. Il existe donc une intrication entre darwinisme et lamarckisme pour expliquer l’évolution des espèces.

Il en est de même pour le fonctionnement de l’esprit. Si vous pointez votre lorgnette sur les neurones, tous les états mentaux deviennent des états physiques précis. Pour le confirmer, ôtez une seule liaison du schéma neural et vous changez l’état mental. Le réductionnisme de David Lewis (tous les états mentaux sont réductibles à des états physiques) est donc valide. Lewis n’en est pas l’auteur ; c’est la vision matérialiste dominante.

Si maintenant vous pointez votre lorgnette vers le psychisme, les états mentaux ressemblent à une société de concepts interagissant les uns avec les autres. Le fonctionnalisme les définit ainsi par leur rôle fonctionnel au sein de ce réseau.

Pour expliquer la signification des états mentaux à partir d’une explication purement physique, Lewis utilise une rustine qui est l’interprétativisme : un sujet est pensant parce qu’il est interprété et traité comme pensant par les autres.

Nous avons donc deux conceptions du fonctionnement de l’esprit qui semblent s’opposer : le fonctionnalisme = ontologie des relations entre états mentaux, et le physicalisme / interprétativisme = ontologie des interactions physiques entre neurones.

Cette opposition est stérile car s’adresse à des niveaux d’organisation différents, indépendants et pourtant entièrement intriqués : les états mentaux ne pourraient exister sans l’activité neurale, et l’activité neurale ne pourrait produire les états mentaux sans une organisation spécifique qui produit cette émergence mentale.

Une analogie est celle du programme informatique : il ne peut fonctionner sans le support des transistors qui l’hébergent, et pourtant il existe indépendamment de ces transistors, par exemple sous forme d’information stockable sur piste magnétique. Il est un schéma d’organisation particulier. C’est une analogie grossière avec l’esprit car celui-ci est le résultat de multiples couches d’organisation de ce type, produisant autant d’émergences, jusqu’à un phénomène extrêmement sophistiqué que nous appelons la conscience.

C’est également en raison de ce nombre important de niveaux d’organisation qu’il existe autant de théories concurrentes à propos du psychisme. Elles ne s’opposent pas réellement mais s’ancrent dans le paradigme de l’un de ces étages organisés et tentent de s’étendre à tort dans les étages voisins, ce qui montre rapidement leurs limites. Toutes méritent donc le qualificatif de « réductionniste », le fonctionnalisme aussi bien que le physicalisme.

Que pensez-vous de la Théorie du Cerveau Fractal de Wai H. Tsang ?

Merci de ce lien qui me fait découvrir cette théorie inventive. Je ressens beaucoup de points communs avec Tsang, qui n’est pas du sérail neuroscientifique (il travaille dans les technologies de l’information) et tente malgré tout de faire passer sa vision du fonctionnement du cerveau. J’admire son activisme et sa polyvalence : il s’est remarquablement documenté dans plusieurs disciplines qui lui sont étrangères, afin d’établir sa théorie générale.

Sa conférence vidéo est très touffue, avec un son médiocre, et je n’ai fait que la survoler. Elle comporte 3 parties : 1) Des notions classiques en neuroscience. 2) Les idées de Tsang sur l’organisation fractale des régions cérébrales. 3) Une extension mystique vers la conscience globale, qui risque de réduire le crédit de l’auteur auprès de ceux qui ont compris et apprécié les deux premières parties.

Ceux qui me lisent savent que j’ai conçu une théorie concurrente, plus ancienne et pourtant moins connue encore que celle de Tsang, car je n’ai guère de temps d’en faire la promotion. Voyons quels sont leurs points communs et les critiques que je peux faire à Tsang :

1) Le socle de la théorie de Tsang est informatique, graphique même pourrait-on dire : l’idée des fractales lui est venue de l’image de son propre cerveau dans une IRM fonctionnelle. Ma propre théorie est née de l’observation de mes patients. J’ai fait l’analogie entre leur façon de choisir leurs comportements et les décisions prises par un groupe de personnes : mêmes caractéristiques de logique spécifique au groupe, d’imprévisibilité, de célébrité des choix (établissant les « traits de personnalité »). J’ai ensuite relié cette « société intérieure » de concepts décideurs avec les données neuroscientifiques.

2) La théorie de Tsang est très innovante d’un point de vue neuroscientifique. Comme la mienne, elle remet en question le sacro-saint principe d’un esprit formé de centres cérébraux indépendants et coordonnés, qui peine à répondre à des questions pourtant élémentaires : Qu’est-ce qui unifie tout cela ? Une âme ? Pourquoi une partie du travail mental est-elle inconsciente et l’autre consciente ? Comment passe-t-on d’un signal neurologique à un ressenti ? Qu’est-ce que l’intelligence et pourquoi varie-t-elle ?

Pour répondre, Tsang utilise le principe d’une hiérarchie neurale. Il indique l’importance de la récursivité, que j’appelle le rétro-contrôle. Là où nous différons, c’est que Tsang prend l’image d’un arbre divisant ses branches, tandis que j’utilise celle d’une pyramide. Car il n’insiste pas assez sur la discontinuité de la hiérarchie neurale. Les étages d’analyse doivent avoir une indépendance relative, garante de la stabilité de l’ensemble et de la capacité à reconstruire quand une partie est détruite. Au final quelques neurones seulement sont capables de réaliser l’intégration de concepts extrêmement polymorphes (Cf le neurone de Jennifer Aniston) grâce à cet empilement de niveaux de traitement conceptuel.

3) La critique que l’on peut faire à Tsang est que sa théorie n’explique en rien les facettes psychologiques du comportement, ni vraiment la conscience (pourquoi la division fractale donnerait-elle soudainement naissance à une conscience ?). La personnalité n’est pas juste un mélange d’émotions, d’instincts, d’images visuelles, auditives, palpatoires, de souvenirs. Il existe une cohérence à notre fonctionnement dont on ne trouve pas l’explication dans la théorie Fractale.

4) C’est pourquoi il est prématuré pour lui d’étendre cette théorie à la spiritualité, alors qu’elle laisse en blanc le psychisme. Bien sûr ses fractales, comme ma pyramide, ont un appétit dévorant pour tout ce qui se trouve aux frontières de l’esprit, au-dessus : la société, la métaphysique, et au-dessous : la structure de la réalité physique. Vous aurez peut-être constaté que ma propre théorie pyramidale permet de répondre sans difficulté à toutes les questions sur l’esprit, la conscience, l’intelligence (je suis venu sur Quora pour la soumettre aux contradicteurs mais pour l’instant même nos neuroscientifiques entraînés n’ont pu la prendre en défaut). C’est une théorie auto-organisationnelle. Pas de limites à sa validité, puisqu’elle redonne leur indépendance aux paradigmes de chaque discipline scientifique. C’est pourquoi je la pousse vers la physique. Les physiciens ont bien fait une incursion dans nos cerveaux avec une théorie quantique de la conscience, je trouve au moins l’avantage de l’espièglerie à leur dire que la manière dont fonctionne leur outil à penser influence leurs théories ;-))

Bravo en tout cas à Tsang pour son travail ubiquitaire, et merci de le populariser. Il faut secouer le monde neuroscientifique trop regroupé autour de ses IRM.

Si nous choisissons d’exister dans une réalité de notre propre confection, cela nous rend-il aliéné ? Et même alors, n’est-ce pas préférable à une vie de désespoir ?

Nous vivons tous dans une réalité de notre propre fabrication. Le réel nous apparaît à travers des représentations, dont les détails sont parfaitement personnels. Ce qui se rapproche le plus de la réalité, en termes de monde intérieur, est un consensus que nous cherchons socialement : chacun propose ses représentations et tente de les répandre chez les autres. Parmi les différents outils de modélisation disponibles, la science est le plus efficace parce que le plus collectiviste.

Que mes représentations soient éloignées de ce consensus peut correspondre à plusieurs situations : 1) Je suis un enfant immature, 2) Je suis un génie, 3) Le consensus n’est pas très avantageux pour moi, 4) Mon esprit a un problème pour construire les représentations. Le cas n°4 est la seule bonne définition de l’aliénation. Une personne posant une question comme la vôtre est un cas n°3.

Refuser un consensus désavantageux pour soi est une protection. Attitude purement utilitaire de l’esprit, qui pour continuer à fonctionner normalement, doit trouver ses gratifications. Cela donne une justification utilitariste à des comportements parfois terrifiants de bêtise ou de méchanceté… d’après le consensus social. Ce qui fait tenir l’ensemble est la glu identitaire : l’identité, c’est pouvoir se différencier des autres. Moi contre le reste du monde ! Au contraire, ce qui pousse à abandonner des représentations intérieures désastreuses est l’affadissement des plaisirs qu’elles procurent, ainsi que les punitions diverses. Si l’on possède assez de pouvoir pour éviter les deux, notre monde intérieur perdure sans problème. Pour réussir, choisissez le métier de tyran riche !

Se rapprocher de la « réalité », c’est-à-dire du monde vu de la façon dont il se propose lui-même, n’est possible que si l’on y trouve autant de gratifications que dans notre monde intérieur. Cela nécessite de prendre le contrôle de ses représentations et de ses sources de plaisir. Ne plus subir ses envies instinctives. Une tâche difficile quand l’environnement est hostile. Il faut une grande assurance, dont la meilleure fondation est l’empathie reçue par ses proches. Si les dysfonctionnements physiques sont source des aliénations vraies, c’est le défaut d’empathie qui provoque la majorité des psychopathies. Des « gueules cassées », défigurées par des bombes d’empathie négative…

Pour revenir à votre question, si vous avez déjà conscience de vivre dans une réalité de votre propre conception, cela implique que vous ne pouvez plus échapper à cette autre réalité, celle qui vous tient un discours désespérant, autrement qu’en vous abrutissant avec alcool et drogues. La seule protection efficace est l’aveuglement. C’est la raison pour laquelle tant de gens refusent activement de comprendre ce qu’on leur explique. Ils se protègent et ils ont raison. Trop tard pour vous 😉 Il ne vous reste plus qu’à sacrifier les plaisirs trop faciles et réinvestir dans votre futur.

Et nous arrivons à l’avantage véritablement primordial de notre monde intérieur, fabriqué en toute indépendance : il possède une dimension temporelle. La réalité n’est qu’un présent éphémère et ne contient aucune certitude sur votre futur. Et si votre monde intérieur, avec toutes les intentions qu’il héberge, contenait une image plus exacte de cet avenir ?

Un désespéré est avant tout un échoué dans le présent.

Les cellules sont-elles conscientes ?

La conscience a de nombreuses définitions, religieuse, morale, sociale, psychologique, neurologique, etc… La science n’en ayant pas d’officielle, plusieurs de ses branches se sont néanmoins occupées d’en proposer, y compris les physiciens. Il ne serait pas exagéré de dire qu’il existe autant de définitions que d’individus, puisque chacun en possède une forme très personnelle. Alors que dire des consciences animales, qui nous sont encore plus étrangères ? De celle des plantes ? d’une cellule ?

Parmi toutes ces définitions, une seule est assez universelle pour expliquer toutes les observations faites à propos de la conscience, sans faire intervenir de croyance, de force mystérieuse, de facette inconnue de la réalité, de phénomène émergent encore incompris. C’est considérer la conscience comme la capacité à représenter d’autres phénomènes, à construire une image qui soit leur synthèse. De cette manière une bactérie, qui modifie son comportement en réaction à son environnement, est consciente. Une cellule de notre corps également, puisque sa physiologie peut déplacer son équilibre quand le milieu où elle évolue change. Le fait qu’elle soit programmée ainsi ne change rien à l’affaire. C’est bien une adaptation provenant d’une représentation propriétaire. Nous puisons tous dans de telles programmations pour établir une certaine emprise sur la réalité. Un des contenus essentiels de la conscience est la mémoire, mais cela reste l’un de ses contenus, l’un de ses progrès en matière de représentation fiable ; ce n’est pas une caractéristique inhérente à la conscience. Ce qui est fondamental pour juger une conscience est la sophistication de son édifice conceptuel. Que contient-elle comme représentations, quelle est leur cohérence interne, est-ce que la synthèse est pertinente, comment se débrouille-t-elle dans son environnement ?

Cette définition très simple de la conscience lui enlève l’essentiel de son aura merveilleuse, de son occultisme, de la brillance et la vivacité auxquelles elle est attachée chez l’être humain. Mais par contre elle nous relie bien plus étroitement à tout ce qui nous entoure. Fin d’un élitisme de l’humanité un peu sommaire (nous serions tous dotés de la même conscience, différente du reste du vivant). En redécouvrant les différents contenus qualitatifs de la conscience, beaucoup de problèmes éthiques se résolvent avec une facilité étonnante, par exemple celui qui nous fait condamner à mort une cellule « consciente » parce qu’elle est cancéreuse, sans aucun remords, et malgré qu’elle cherchait seulement à enfanter avec le plus grand des enthousiasmes…

Quelle est la relation entre conscience, « être conscient de », expérience, et expression de soi ?

La base du fonctionnement mental est la représentation: un groupe de neurones traite des informations afférentes et émet une synthèse qui correspond à un concept de niveau d’organisation supérieur. A chaque niveau supplémentaire peuvent s’associer des informations d’autre origine. Au final une représentation très élevée en grade, par exemple celle d’une personne, associe des références multiples : aspect physique, émotions, habitudes, langage, position sociale, sexualité, productivité des échanges, anticipations, etc… La grande sophistication de ces représentations explique que l’esprit ne peut pas en héberger un grand nombre. Un être humain connaît de manière détaillée jusqu’à une bonne centaine de ses congénères (ce n’est pas un hasard si c’est la taille d’une tribu).

Les représentations ne sont pas une banque d’images dans laquelle une âme ou une autre hypothétique entité surnaturelle viendrait pêcher ses renseignements pour agir. Ces représentations de haut niveau sont intrinsèquement agissantes. Elles modulent des rétro-actions qui s’exercent, étage après étage, depuis les échelons les plus élémentaires. En bas nous les appelons des réflexes. En haut ce sont des réflexions. Plus la rétro-action provient d’une représentation sophistiquée, plus sa richesse conceptuelle devient apparente. Nous finissons par lui donner le titre d’« idée ». Les idées sont donc les manifestations les plus élevées du rétro-contrôle sur un comportement essentiellement formaté par les routines plus basses dans la hiérarchie neurale et donc plus frustes au plan conceptuel. Un troupeau de routines rustiques démarre nos actions et les idées-gardiennes papillonnent autour pour tenter de les faire aller dans la meilleure direction.

Une fois ceci compris, vos définitions sont faciles à préciser :

1) La conscience est l’espace d’intégration supérieur des représentations les plus évoluées. J’en ai détaillé la composition dans mes livres. C’est un espace riche, mobile, changeant, selon les contenus mentaux qui s’ajoutent et s’y retranchent. Il n’existe pas « une » conscience mais une infinie variété de ses aspects, y compris chez le même individu, en fonction des contenus qu’elle rassemble.

2) Être conscient de quelque chose est manipuler sa représentation. Habituellement nous restreignons ce terme à la conscience manipulant les images à sa disposition, cependant c’est une procédure commune à tout groupe de neurones analysant les informations fournies par d’autres : chaque niveau d’interprétation ajoute un fragment de « conscience » à propos de ces informations.

Être conscient de soi consiste à manipuler la représentation de « Je » en train de vivre dans son environnement. Ce n’est pas une fonction neurologique spécifique, simplement un niveau de conceptualisation supplémentaire. Et il en existe d’autres plus élevés encore.

3) Eprouver quelque chose est totalement personnel, puisque c’est faire transiter les informations à travers le réseau unique constitué par ses propres neurones. C’est le contraire de « communiquer », qui consiste à traduire son expérience dans un langage commun avec les autres consciences.

4) L’expression de soi fait partie de ces modes de communication. Il existe une multitude de moyens de transmettre des images du soi, ou de certaines de ses parties seulement : expression orale, artistique, psychanalyse, façon de se vêtir, décoration du logis… mais aussi phéromones, mimiques, manière de fixer les gens. Les étages inconscients de notre esprit communiquent aussi bien que les conscients, c’est pourquoi nous avons souvent l’impression que notre communication globale n’est pas conforme à ce que souhaiterait la conscience ;-))

Tout ceci d’après la théorie auto-organisationnelle de l’esprit appelée « Stratium », non officielle (très peu lue et ardue lorsque l’on part des visions classiques… j’espère vous l’avoir rendue un peu digeste).

Qu’est-ce qui cause l’addiction ?

Notre théorie auto-organisationnelle du psychisme montre les addictions sous un jour très différent, où le chimique est presque accessoire et le neurologique prédomine. L’intégration consciente du « Je » est un assemblage des activités mentales favorites et non plus une sorte de chef de chantier mental qui « choisit » ses pensées et ses comportements. Lorsqu’une fonction mentale est souvent employée, elle est particulièrement vive, célèbre, dans le réseau d’intégration conscient. C’est un processus véritablement cellulaire : les neurones concernés sont hyperactifs et déchargent spontanément, indiquant la présence de ce qu’ils reflètent avec pétulance. C’est l’un des phares du fil de conscience. Lorsqu’il passe à cet endroit, il s’y accroche inéluctablement. Toute fonction mentale active et productive, renforcée de récompenses, cherche le devant de la scène. Pour s’y opposer, ne se présente que l’Observateur, la fonction d’auto-évaluation de l’esprit, qui compare les résultats du comportement avec les objectifs recherchés. Lorsque l’éducation a gravé les concepts de moralité et légalité, il vérifie que tout cela est bien conforme à la conscience sociale. Mais l’Observateur est souvent timoré, indigent, n’ayant pas récolté lui-même de gratifications significatives. Ses évaluations ont peu d’impact. Une « petite voix » qui nous avertit de faire autre chose, mais une voix cacochyme facile à ignorer.

Ce phénomène de vedettariat d’un processus mental est la racine de l’addiction. Il ne s’agit pas de dépendance attachée à un « Je », que personne ne sait localiser dans le cerveau. Il s’agit d’une domination de l’activité mentale addictive sur les autres au sein de la fusion consciente. Une rectification subtile et pourtant extrêmement importante. En effet, la dépendance chimique à une drogue ne doit plus être abordée de la même façon. Les effets chimiques sont presque secondaires. La drogue est surtout une voie royale pour obtenir facilement le plaisir, ce qui amplifie considérablement la célébrité et la fréquence de la routine de consommation. Une programmation pavlovienne. L’affaiblissement des autres fonctions mentales est d’autant plus rapide et radical qu’elles ne peuvent rivaliser avec la drogue pour procurer des récompenses identiques. L’addiction est directement proportionnelle à la difficulté de s’octroyer des plaisirs équivalents.

Ceci s’observe aussi bien pour un jeu électronique que pour les substances psychotropes, ou plus généralement toute fonction mentale. En clair, l’addiction est le mode de fonctionnement normal du cerveau. Notre système nerveux est naturellement addictif à ses tâches les plus actives. C’est ainsi qu’il s’auto-organise. Explication d’un phénomène occulté et pourtant évident : il est aussi difficile d’échapper à un jeu vidéo qu’à une cigarette ou un joint. Le système nerveux est affamé de toutes ses activités favorites, peu importe qu’elles soient hautement intellectuelles ou non. Le corps ne fait qu’ajouter ses plaintes lors du sevrage d’une drogue à effet biochimique. Ce qui fait les individus moins sensibles aux addictions est principalement l’existence d’une grande variété d’activités qui leur procurent du plaisir, ainsi que leur niveau d’exigence pour se déclarer satisfait. Le véritable individualiste ne cherche pas la facilité. Il lui faut des plaisirs contrastés, renouvelés, contenant un peu d’exceptionnel. Il peut tomber comme les autres dans le piège de la drogue, mais ne s’en contentera pas.

Dans cette vision, changer son comportement relève d’une rééducation mentale davantage qu’un effort de volonté. Comme si nous tentions de corriger un geste inadapté. Il faut concentrer régulièrement son attention sur la routine défectueuse, pour la transformer en une autre. L’Observateur, qui évalue correctement la situation, n’a aucune chance d’infléchir le comportement avec le simpliste « je vais faire un effort ». Il doit mobiliser répétitivement l’attention. « Je dois m’accrocher quotidiennement à mon effort ». Pendant quelques mois minimum. Le délai à partir duquel la routine à tuer commence à s’affadir, si on l’a soigneusement esquivée. Remplacer une routine addictive, cependant, n’est pas se contenter de l’éliminer. Il faut la remplacer par une autre, aux aboutissements les plus proches en termes de récompense. Un plaisir ne peut laisser la place qu’à un autre plaisir, pas une existence morne, même socialement plus acceptable. Le danger est bien sûr de remplacer une addiction par une autre. Mais nous l’avons dit, c’est la marche normale du cerveau. Diminuer une addiction forte n’a qu’une seule solution : la fragmenter entre plusieurs sources de plaisir alternatives.

Pouvons-nous ou serons-nous un jour capables de savoir comme la conscience est venue à exister ?

La théorie du Diversium donne une réponse claire (et même simple si vous la relisez deux fois ;-)) : la matière s’auto-organise en couches successives produisant des règles et une diversité croissante des entités individualisées de chaque niveau. Le phénomène s’applique à tout système comportant de l’ordre, y compris notre système nerveux. Les informations qu’il reçoit ont produit une organisation conceptuelle de sophistication croissante par empilement des groupes neuraux chargés de les traiter. La complexité et la diversité de ces assemblées conceptuelles fusionnées au niveau d’intégration le plus élevé, que nous appelons la conscience, forme l’immense variété de nos esprits. La conscience de quelque chose est fondamentalement l’établissement d’une représentation de l’organisation sous-jacente ouvrant la voie à sa manipulation. La conscience possède des représentations suffisamment élaborées pour manipuler ses propres constituants. L’auto-organisation est en effet un processus bidirectionnel. La conscience de quelque chose reste une représentation. Elle n’est jamais l’essence de ce qu’elle représente. C’est pourquoi nous ne pourrons jamais nous glisser dans celle d’une autre personne. Nous ne pouvons que communiquer avec elle, par l’intermédiaire de ces représentations.

Pourquoi la vitesse de la lumière existe-t-elle ?

Le propre de cette question est de nous confronter à nos postulats. Il est tellement difficile de s’en décoller que la plupart des réponses s’adressent en fait à : « Quel est le rôle de la vitesse de la lumière dans l’édifice théorique actuel ? ». Tandis que le véritable sens de la question concerne la vitesse de la lumière de façon accessoire. Ce pourrait être : « Pourquoi existe-t-il une constante de Planck ? » et plus généralement : « Qu’est-ce que les lois physiques et pourquoi sont-elles là ? ».

La question est moins métaphysique qu’il le paraît. Posons le problème : lorsqu’un postulat est fondamental pour la connaissance actuelle, cela implique que nous n’avons rien pour le manipuler. Une métaphore est que si vous avez défini l’atome comme la plus petite fraction de matière, vous ne pouvez rien dire de ce qu’est un atome, constitutionnellement. Ce qui ne veut pas dire qu’il est indivisible. Et effectivement on a découvert qu’il est formé de particules élémentaires. Le postulat de la plus petite fraction s’est déplacé sur elles. Il en est de même pour l’échafaudage de nos concepts. La physique utilise très largement le postulat que la réalité est soumise à des lois, sorte d’archanges tout-puissants, représentants d’un postulat encore plus fondamental : la causalité.

Le propre d’un postulat est de ne pouvoir s’expliquer lui-même. Même la causalité n’explique pas ce qui la cause elle-même. Elle n’est pas universelle. Il serait religieux plutôt que scientifique d’affirmer que la réalité a une cause. D’ailleurs le postulat des lois lui-même contient une dérive religieuse, car il introduit l’idée d’un législateur, quelle que soit sa nature.

La théorie originale que j’ai développée dans « Diversium » est que non seulement les éléments du réel sont quantifiés, mais leur organisation l’est également, par strates successives. C’est le principe de l’auto-organisation, développé au point où les lois deviennent des symptômes des relations entre les éléments de même niveau, au lieu d’être le Décalogue de Moïse. En d’autres termes le comportement des éléments du réel, pour chaque niveau, relève d’un choix fait par ces éléments en fonction de leurs relations particulières, dans un contexte spécifique, parmi différentes solutions possibles, respectant au mieux la stabilité de l’organisation sous-jacente. Dans ce schéma, une loi n’a rien d’universel. Elle est simplement répandue dans l’ensemble des éléments partageant le même niveau d’organisation. Les interactions de ceux-ci créent un niveau supplémentaire où la loi perd son influence directe. Ce phénomène est l’ordre. Un autre ordre. Une organisation quantifiée.

Aïe, encore un illuminé, vous dites-vous peut-être ? Probablement. Cependant cette théorie complexe, que je simplifie outrancièrement ici, fournit des réponses à une foule impressionnante de mystères pour les conceptions classiques, parmi toutes ces manifestations étonnantes et spontanées d’ordre qui s’élèvent jusqu’à la conscience. De surcroît, en décryptant le fonctionnement de notre esprit, elle offre l’avantage indéniable d’inclure notre outil à penser dans sa trame.

Une auto-organisation s’analyse de manière embryologique : elle recrée son histoire en permanence, pour la vérifier ou l’infléchir. Nous arrivons ainsi à la réponse à votre question : la vitesse de la lumière s’est définie lors de la genèse de l’univers, lorsque les photons se sont formés. Nous devons la voir comme un choix fait par les individualisations que nous appelons photons, résultant des interactions qui les ont eux-mêmes formés. Nous ne pouvons expliquer ce chiffre plus exactement parce que nous ne connaissons ni leur constitution ni leur histoire. Si tous les photons respectent la même vitesse, c’est parce que le système où ils évoluent, l’univers connu, est un ensemble d’un seul tenant, perméable aux mêmes caractéristiques sous-jacentes.

Cependant il faut garder à l’esprit que la similarité des photons et de leur vitesse réside dans l’observateur, et les instruments qu’il conçoit. Rien ne permet d’être sûr qu’à une échelle sous-jacente aux photons, ceux-ci n’apparaissent pas aussi diversifiés que les êtres humains dans leur société. Affaire de critères d’observation.

Les progrès scientifiques majeurs, à présent, viendront moins de la découverte de lois plus élémentaires de la matière que de l’analyse de l’organisation des concepts que nous utilisons, en parallèle avec l’organisation de l’essence du réel. Pourquoi telles propriétés apparaissent-elles ? Les raisons en semblent différentes pour chaque système. Pourtant il existe quelque chose qui les relie. Cette quête d’une échelle conceptuelle hiérarchique est l’avenir de notre connaissance, davantage que l’enquête descendante sur les lois de la matière.

Que se passe-t-il dans le cerveau quand nous essayons de supprimer une pensée ?

« Je » ne peut essayer de supprimer une pensée, puisque « Je » est une fusion consciente dont l’activité se manifeste par les pensées. Il n’existe pas de juge séparé de l’esprit qui les filtrerait. Par contre l’esprit peut auto-évaluer ses pensées en manipulant des représentations de lui-même, forcément simplistes par rapport à sa complexité. Essayer de supprimer ses pensées serait comme une bobine électrique qui essaierait de fonctionner sans produire de champ magnétique. Impossible. Soit le courant s’arrête, et elle entre en sommeil, soit elle est parcourue par le courant et elle émet son champ magnétique.

Ce qui se passe lors des méthodes de self-control mental, comme la méditation, est un recentrage sur certaines activités mentales au détriment d’autres. Si la conscience est une intégration de ces différentes fonctions, l’attention permet de se focaliser sur certaines, ou d’en exclure d’autres. La sensation faussement appelée « pleine conscience » correspond à l’exclusion de ce que j’appelle « l’Observateur », une sorte de tyran mental localisé vraisemblablement dans le cortex préfrontal gauche. Nos actions sont générées essentiellement par des automatismes inconscients, et leurs résultats sont notés par cet Observateur, en fonction des objectifs recherchés et des récompenses obtenues. L’Observateur est impitoyable : si nous ratons notre but, il illumine immédiatement notre conscience avec cette impression d’échec. Il est aussi très individualiste : en comparant et en classant, il établit des distinctions manichéennes entre notre Moi victorieux et notre Moi banal, voire un Moi minable. C’est pour éliminer cet inquisiteur froid et logique que nous sommes volontiers tentés de briser la pleine intégration de notre conscience par la consommation d’alcool ou de drogues. Lorsqu’il est réduit au silence, nous éprouvons un plus fort collectivisme mental. Il devient facile de se fondre à l’univers et aux autres. L’inconvénient est la désinhibition : les règles sociales relayées également par l’Observateur disparaissent, et notre désir de nous faire aimer des autres peut devenir tumultueux, irrationnel, violent.

La méditation est une méthode moins dangereuse. Elle consiste à éteindre l’Observateur en se concentrant sur les autres parties de la fusion consciente. Notez qu’un accident neurologique peut faire la même chose. C’est ce qu’a éprouvé Jill Bolte Taylor, une neurologue ayant relaté le vécu son hémorragie cérébrale du cerveau gauche de manière inoubliable sur TED. Son Observateur s’est effondré et elle s’est sentie fusionnée à l’univers entier, envahie d’une plénitude parfaite et merveilleuse. Remarquez que cette expérience fait suite à une lésion neurologique, et donc il est difficile de parler de « pleine » conscience dans ces circonstances. La méditation est de même une émancipation vis à vis d’une partie du Soi et non une extension comme on l’imagine généralement. Cette séparation est néanmoins souvent bénéfique. En effet, l’Observateur peut être extrêmement paralysant pour la réalisation personnelle. Il ne fait pas toujours du renforcement positif. Au contraire, chez une grande partie de nos congénères, ses évaluations sont très méchantes, relayant les pressions et critiques dont la société n’est pas avare. Il est donc avantageux de pouvoir se séparer de l’Observateur quand il est trop négatif. Les sensations de bien-être deviennent nettement plus accessibles.

Un dernier point : L’Observateur et le langage sont intimement liés neurologiquement dans le cortex frontal gauche. Lorsque l’on s’affranchit du premier, les pensées verbales s’éteignent également, ce qui donne l’impression de « supprimer les pensées », mais en fait l’activité mentale reste importante. Elle est simplement moins dirigée vers la communication extérieure, c’est-à-dire moins traduite en mots.