La recherche peut-elle déterminer si les fonctions cognitives jungiennes existent physiquement ?

Votre question est du même type que : « Le tryptique freudien ça-moi-surmoi existe-t-il physiquement ? », ou que : « Le modèle Big Five de la personnalité existe-t-il physiquement ? ». J’ai pris à dessein un modèle ancien et un autre récent, car les deux sont… des modèles. De même que celui de Jung. La réponse que je vous propose s’adresse à toutes ces questions.

Les fonctions cognitives sont invisibles au niveau d’une excitation neurale. Leur organisation n’est pas perceptible même avec une connaissance parfaite de la physiologie du neurone. Ce n’est pas le bon modèle. De même qu’un physicien, disposant du modèle standard pour décrire avec une incroyable précision le ballet des champs atomiques, serait encore plus loin du compte. Nous avons besoin d’un modèle des schémas formés par les signaux neurologiques.

L’organisation la plus proche des excitations neurales est le traitement des signaux sensoriels élémentaires. Le modèle d’un réflexe sensori-moteur est très simple : excitation sensitive déclenchant un influx moteur avec parfois très peu de relais intermédiaires. Processus facile à suivre géographiquement, peu importe que des centaines de milliers de neurones y participent. Ils font tous partie du même étage d’organisation. Ce modèle simple de traitement des afférences sensorielles a fait le succès de la vision multi-centrique du cerveau : aires visuelles, auditives, locomotrices, viscérales, mémorielles, émotives, etc… Mais que se passe-t-il ensuite ? Que deviennent les signaux qui entreprennent des boucles plus compliquées que le simple réflexe sensori-moteur ?

Ils s’intègrent à d’autres au sein de groupes neuraux de hiérarchie supérieure. Une simple excitation corrélée à un influx sensoriel devient alors un embryon de concept. Le point lumineux d’un bâtonnet rétinien intègre, associé à ses voisins, le concept abstrait de « trait ».

Les premiers niveaux de cet assemblage conceptuel sont encore assez localisés anatomiquement. Cependant, à mesure que l’on s’élève dans la hiérarchie, que des concepts élaborés intègrent des informations d’origine variée, par l’intermédiaire de connexions longues, la localisation de la fonction du schéma neural se distend au point de s’étendre à de nombreuses aires mentales. Au sommet, la conscience peut prétendre occuper l’ensemble du cerveau, alors que seule une minorité de neurones y participent.

Vous comprenez ainsi la difficulté à localiser la conscience. Son support n’existe que par les relations des neurones qui le constituent. Le problème est presqu’aussi ardu pour les fonctions mentales les plus élevées dans la hiérarchie, comme la conscience de soi, l’imagination, l’abstraction. Pire, les modèles psychologiques courants, en méconnaissant cette hiérarchie, amalgament schémas d’organisation et productions mentales, comme si les « lois » pouvaient être mélangées avec les « résultats ». Par exemple la « perception » est l’ensemble des signaux résultant du traitement des afférences sensorielles, tandis que l’« apprentissage » est la manière dont les schémas neuraux sont modifiés par ces afflux sensoriels et le rétro-contrôle en provenance des niveaux supérieurs. Localiser la perception est possible ; pour l’apprentissage, cela n’a aucun sens. On met le conducteur et l’ingénieur côte à côte dans une même théorie.

Face à cette critique, le modèle jungien tient sans doute mieux la route que des modèles plus récents, car il avait justement l’avantage de la simplicité. Quand aucun mécanicien n’a encore réussi à démonter le moteur, l’ingénieur le moins loquace dans son édifice théorique est celui qui se trompe le moins.

Au final les fonctions cognitives jungiennes existent physiquement en tant que représentations-modèles conçues par nos schémas neuraux supérieurs. C’est une certitude, sinon vous ne pourriez pas en parler. Votre conscience, où se situe leur essence, est le seul niveau capable de les éprouver (de les intuitionner, pour un philosophe). Vis à vis des autres niveaux de votre cognition, ils redeviennent des modèles descriptifs, le moule d’un fonctionnement mental que la conscience ne peut pas éprouver directement. Ces modèles ont une valeur plus ou moins grande selon leur fidélité. Celui de Jung était remarquable pour l’époque, et se retrouve encore à la racine des modèles contemporains. Ils ont cependant tous le défaut d’une vision purement horizontale, trop axée sur la géographie des centres nerveux, et muets sur leur hiérarchie intriquée. Relents de l’antique croyance en l’âme, le gnome divin qui viendrait faire son marché dans toutes ces productions mentales et s’en habiller pour former le « Je ». Si l’on veut s’émanciper de la mystérieuse intervention de l’âme, il faut bien réfléchir à la manière dont ces schémas s’organisent pour devenir les contenus de la conscience. Une vision obligatoirement verticale.

A l’aide de cette vision intégrative, la recherche finira par se satisfaire d’un modèle des niveaux psychologiques de l’organisation neurale, dont le modèle jungien sera l’ancêtre, de la même manière que l’astronomie copernicienne fut l’ancêtre de la cosmogonie einsteinienne.

Comment notre cerveau comprend-il les choses nouvelles ?

La réponse, très complexe dans les détails, peut heureusement être résumée ainsi : les choses nouvelles sont comprises quand elles sont remodelées par les choses anciennes pour s’intégrer à elles.

La formulation de votre question risque d’entraver la compréhension de la réponse. Vous avez choisi comme sujet « cerveau » mais vous auriez pu aussi bien mettre « Je », « esprit » ou « conscience ». Qu’est-ce qui comprend ? Des neurones ? Le cortex préfrontal ? Le réseau conscient ? Un support métaphysique du « Je » ? Le flou règne.

Le fonctionnement cérébral devient clair si vous le visualisez comme des représentations mentales s’organisant entre elles, les plus célèbres étant agissantes. Ces représentations sont supportées physiquement par leurs réseaux neuraux dédiés. Ceux-ci sont activés par les informations entrantes. Leur stratification successive rend compte de la complexité croissante des concepts et leurs interconnexions. « Stratification » veut dire, d’une couche à l’autre, que les concepts de premier niveau sont agrégés ensemble pour former des concepts de deuxième niveau. L’organisation de deuxième niveau, si elle se révèle performante (le concept de deuxième niveau est utile) stabilise les concepts de premier niveau dans cet arrangement. Rétro-contrôle.

Un concept, basiquement, c’est un ordre, une régularité. L’activité des neurones interconnectés dans un réseau élémentaire varie selon les régularités des signaux entrants. Le motif formé par les signaux résultants contient la codification de cette régularité. Un exemple de concept très élémentaire est une suite linéaire de signaux rétiniens juxtaposés et de même intensité : un « trait ». Construits directement à partir des informations sensorielles, ces concepts basiques permettent de représenter des objets. Ils les individualisent. Mais aussi les relient, par des caractéristiques communes, parfois entre objets ou abstractions très disparates. La forme circulaire peut être celle d’un oeil ou d’une roue. Fonctions différentes, mais propriétés géométriques similaires pour ces deux cercles. Le concept du cercle s’affranchit des objets. Il est « abstrait ». Neurologiquement, aucune différence entre les réseaux assurant les représentations matérielles et abstraites. Tous établissent des passerelles et s’organisent en niveaux pour constituer une pyramide, qui s’élève des réflexes sensori-moteurs à la conscience, siège de notre rétro-contrôle le plus sophistiqué.

Si vous ne m’avez pas encore abandonné, j’en arrive aux « choses nouvelles ». Il n’existe rien de « nouveau » au pied de la pyramide. Il n’existe que des afflux de données, traités par les réseaux neuraux sans états d’âme, comme tous ceux qui les ont précédés. Chaque niveau cherche les régularités qu’il est apte à reconnaître, et les codifie. L’information suit ainsi son chemin et finit éventuellement par faire irruption en conscience si elle correspond à un concept reconnu « notable » par la structure inconsciente. Notation qui inclue des critères aussi divers que la durée de persistance du signal, ses associations avec d’autres représentations remarquables. Une minime partie des données reçues par la base accède à la conscience. La plupart ne font l’objet que d’un traitement subconscient. Un motif non reconnu, « nouveau », est a priori ignoré puisqu’il n’existe pas de réseau pour l’identifier. Cependant s’il se répète régulièrement, il provoque la formation de son réseau dédié. Car les neurones sont conçus de telle manière qu’ils se coordonnent sur les régularités. Surtout, c’est l’utilité future du nouveau concept formé qui décide de sa pérennité. Le rétro-contrôle confirme ou non la valeur de ce réseau tout neuf en fonction de ses interactions avec les autres de même niveau.

Cette initiation d’un réseau dédié à une régularité nouvelle peut survenir à n’importe quel niveau de la pyramide. Aux étages proches de la conscience et conscients, les représentations intègrent des schémas abstraits, logiques et mimétiques propres au cortex pré-frontal. Le rétro-contrôle remodèle les autres représentations pour les rendre cohérentes avec ces schémas, tel un faisceau laser sculptant la forme de l’esprit. Il existe malgré tout une grande quantité d’informations nouvelles qui ne sont pas traitées (nous sommes loin de nous intéresser à tout), soit par défaut des réseaux aptes à le faire (non reconnaissance de la nouveauté), soit parce que la tâche ne fait pas espérer de gratification significative, soit parce que l’attention consciente n’est pas bien vigoureuse à cet instant-là (on peut la définir comme la focalisation du rétro-contrôle).

Finalement la « chose nouvelle », quand elle arrive à remonter jusqu’à la conscience, est une organisation particulière des schémas neuraux au même titre que les autres, mais elle n’a pas stabilisé ses connexions de manière aussi assurée. Représentation « brute », néanmoins constituée de sous-concepts connus. Tout n’est pas nouveau dans cette chose. Ainsi l’esprit créatif tente de lui appliquer des filtres éprouvés, « taille » la représentation brute avec les schémas déjà acquis, pour lui donner un air un peu plus connu, permettant de la relier aux autres.

C’est la variété de nos schémas disponibles et leur polyvalence qui fait ou non le succès de l’opération. Notez que lorsque la chose nouvelle est comprise elle est donc transformée par l’interaction avec nos schémas supérieurs. S’approprier une chose nouvelle est donc changer ce qu’elle était à l’origine. Avons-nous perdu au passage sa véritable signification ? Il n’est pas rare que nous comprenions de travers…

Comment l’identité est-elle formée dans le cerveau ?

L’identité est à la confluence des représentations intrinsèques et extrinsèques.

Les premières sont proposées par l’inconscient. Elles comprennent différentes affluences, sensorielles, corporelles, biographiques. Schématiquement c’est la partie la plus programmée de l’identité. Habitudes, réflexes, tatouages mentaux, ancrages, donnez-leur de multiples noms, ces représentations ne sont pas figées mais moins dynamiques que les contenus conscients, car il faut bien une stabilité à la structure mentale. Imaginez notre fragilité si la conscience pouvait tout y changer à loisir, sans saisir vraiment toutes les conséquences !

Les représentations extrinsèques sont héritées de l’environnement. Apprentissages, mimétismes, espoirs, idéaux, règles morales, oeuvres, tout cela est moins créé qu’emprunté à notre environnement socio-culturel, et remanié par l’interaction avec les représentations intrinsèques.

Ainsi pouvez-vous facilement distinguer deux images du moi, celle éprouvée (intrinsèque) et celle espérée (d’après les représentations extrinsèques). Impossible de se détester ou s’admirer seul. Il faut un dualisme de ces images, qui permette une auto-observation.

L’identité résultante est un conflit. Productif, ou stérile. Souvent alternant entre les deux. Les représentations extrinsèques arrivent par vagues, au fil des rencontres, des lectures, des évènements lentement digérés. Ces vagues sculptent la falaise de l’identité intrinsèque, lui donnant dans le meilleur des cas une forme originale et harmonieuse, mais parfois l’effondrant, ou battant en vain contre un granit inaltérable.

Neurologiquement, puisque vous parlez du cerveau, il est impossible par les moyens actuels de trouver une concordance entre la fonction psychique et la fonction d’excitation neurale, pour une raison simple : le cerveau entier est occupé à représenter. Il n’existe pas de localisation anatomique pour la majeure partie de ce qui constitue une représentation intrinsèque ou extrinsèque. Les représentations corporelles sont les plus faciles à suivre puisqu’elles partent d’affluences sensorielles viscérales spécifiques. Mais les informations visuelles et auditives se destinent autant aux réflexes intrinsèques qu’aux langages, qui les interprètent en concepts extrinsèques. Les données s’intriquent au sein de la pyramide d’organisation mentale. Ce n’est qu’à l’approche du sommet que les concepts supérieurs finissent par s’intégrer complètement dans le « Je » conscient. Ces concepts supérieurs sont ce que j’appelle les persona, les schémas les plus sophistiqués de notre personnalité, capables d’agir pour un motif précis et de laisser la place, parfois très vite, à un autre schéma répondant à des motifs différents, sans que nous ayons l’impression de souffrir d’un syndrome de la personnalité multiple (cette fusion consciente des persona fonctionne très mal chez le schizophrène).

Voici l’identité vue à travers deux paradigmes, psychique et neurologique. Il en existe d’autres, sociaux, culturels, génétique, évolutionnaire. Impossible de faire de la place à tous dans cette courte réponse. Cependant ils sont d’autres houles qui convergent toutes vers le même affrontement, lisse ou éclatant : la rencontre des flux externes et internes dans le maelström identitaire.

Est-il possible que le temps existe seulement dans les esprits des êtres conscients ? En d’autres termes, l’univers peut-il être pensé comme un enregistrement, nos esprits la pointe de lecture, et le temps notre façon limitée de traiter quelque chose qui existe en réalité d’emblée et toujours ?

A une petite correction près, votre hypothèse se tient parfaitement, et résiste aux critiques qui lui sont faites. Cette petite correction est : « Est-il possible que le temps d’un esprit conscient soit seulement dans cet esprit-là ?… ». Le temps est relatif. Il est éprouvé personnellement. Nous avons tous autour de nous des gens dont la pensée semble plus rapide ou plus lente que la nôtre. Nous évoluons dans des temps différents, reliés par la communication. Chacune des phrases prononcées est dans le passé de quelqu’un d’autre (si nous sommes le récepteur) ou dans son futur (si nous sommes l’émetteur).

Cette relativité du temps s’implante dans chaque niveau d’organisation de la réalité. Notre fabrique de concepts inconsciente est dans le passé de la consciente. Un insecte ou une bactérie évolue avec des représentations (leur tête de lecture spécifique) qui prennent en compte des évènements infimes, imperceptibles à nos sens. Leur temps est considérablement accéléré. Accélération ne veut pas dire raccourcissement de l’ensemble temporel représenté. Un proton « éprouve » une éternité de temps agité par le ballet de ses champs élémentaires.

Physiquement le temps est une propriété émergente d’un niveau quantique de la réalité. Il « classe » les interactions avec des « avant » et « après » de la même façon par exemple que la propriété électricité incrémente ou décrémente le voltage dans un fil conducteur. Le processus de notre esprit étant une succession d’interactions biologiques, il est intrinsèquement fondé sur le temps, au point d’avoir une difficulté considérable à s’en décaler pour le définir.

Cependant je ne sais pas si vous avez bien compris les implications de cette hypothèse. Cela fait de la réalité une tapisserie figée pour « quelqu’un » situé avant l’émergence du temps (dans le vide quantique?), mais une tapisserie formée de tous les possibles et pas seulement de « notre » réalité. « Je » devient un ensemble d’interactions, un « fil » au sein de cette tapisserie. La sensation de passage du temps est la coordination d’une multitude d’interactions neurales, formant un vaste schéma. Il existe un ordre au sein de ces interactions. Tous les schémas ne sont pas possibles. Mais un nombre incalculable d’entre eux est possible. La diversité des « Je » au sein de cette tapisserie est incommensurable, au sein d’ailleurs d’une diversité d’univers encore moins mesurable. Celui que vous éprouvez en est une infime itération.

Si bien que l’univers n’est pas plus figé qu’auparavant par cette hypothèse. Les possibles sont toujours aussi nombreux, dans ce que nous résumons prudemment par le terme de « hasard ». Le temps continue à nous porter, nous ne savons où, car le processus éprouvé en tant que « Je » n’a pas les moyens de s’en extraire pour contempler la tapisserie et se prédire. Nous pouvons juste imaginer à loisir ce que nous pourrions être. Or « imaginer », dans cette hypothèse, a autant de réalité sur la tapisserie que le reste. C’est-à-dire que ces pensées sont bien constitutives de la suite. Dépêchez-vous de les avoir si vous voulez « être » votre destin !

Sur les critiques que vous avez reçu :

-la réfutabilité ne s’applique pas à ce genre de théorie du tout. Une telle hypothèse englobe la réfutabilité, n’est pas inféodée à elle.

-remplacer la conscience humaine par un ordinateur ou n’importe quel processus de la réalité ne change rien à l’hypothèse, puisque le temps est propre à chacun d’eux.

-pas besoin d’un « flux » puisque le flux lui-même est déroulé sur la tapisserie. On pourrait définir la sensation de passage comme le taux de compression des interactions neurales conscientes de chacun par rapport aux autres représentées.

-l’explication de Vivienne Marcus est excellente. Je l’ai juste développée.

Comment le cerveau peut-il imaginer en même temps qu’il regarde la réalité concrète (physique)?

Le multi-tâche n’existe pas au sein d’un niveau d’organisation neurologique fusionné. Or la conscience est l’un de ces niveaux. Le plus élevé certes, et aux contenus complexes, mais c’est un espace unifié. Elle exerce un rétro-contrôle sur les différentes fonctions mentales, ce que nous appelons couramment « l’attention ». L’attention peut gérer plusieurs tâches en succession rapide mais pas vraiment simultanément. Relâcher son attention est au contraire ce qui se rapproche le plus du multi-tâche, car dans ce cas les fonctions mentales retrouvent une certaine indépendance, au prix d’une perte d’efficacité coordonnée.

Par contre à des niveaux d’organisation différents, il est parfaitement habituel (et même obligatoire) que des tâches mentales s’exercent simultanément. Vous marchez, ou vous conduisez une voiture sur un trajet connu : un automatisme moteur bien rodé s’en charge. La conscience est libérée de l’obligation de rétro-contrôler l’action (elle peut y revenir en cas d’incident). Elle peut se mettre à traiter d’autres représentations, par exemple virtuelles quand vous parlez d’« imagination ».

Il n’y a en fait aucune différence entre les représentations virtuelles et « réelles » en termes neurologiques. Les secondes sont simplement plus célèbres et réunies par la propriété « efficacité dans le monde réel ». Elles sont maintenues par leur utilisation et se délitent lorsqu’elles sont rarement employées. Chacun de leurs échecs les met en danger d’être remplacées par une autre, extraite de l’ensemble des solutions possibles fabriquées par les neurones (l’espace virtuel appelé imagination), ou plus simplement apprise par mimétisme.

En résumé, la tâche du cerveau est de traiter des représentations, de les recombiner dans un large éventail de configurations pour trouver celles les mieux adaptées à la réalité, ou des évènements anticipés, ou des mondes virtuels. Ce traitement est assuré par des strates neurales. Lorsque les strates inférieures, inconscientes, se chargent correctement des données sensorielles, la conscience peut s’occuper de recombiner des représentations de plus haut niveau, imaginer…

Notez pourtant que cette activité imaginative est plus exubérante lorsque le cerveau est libéré du traitement sensoriel, c’est-à-dire au cours du rêve. La conscience en est absente, me direz-vous. Mais la conscience n’est pas un centre neurologique spécialisé. Elle est seulement une hyperconnexion de tous ces centres entre eux. Le rêve est un produit de vos neurones de retraitement mental… libérés du contrôle de la réalité.

Pourquoi vit-on le même instant ?

Pourquoi 7 milliards d’êtres vivants connus partagent-ils tous le même instant ? Pourquoi l’un d’eux ne serait-il pas en train de vivre l’hier d’un autre, et cet autre le futur du premier ? Pourrait-on imaginer ainsi qu’une population bien plus élevée d’êtres vivants se promènent dans un passé que nous avons abandonné ou un futur que nous n’avons pas encore vécu ?

En premier lieu, qu’est-ce que l’expérience consciente et comment la partageons-nous ? La pensée est l’activation de schémas neuraux organisés de manière stratifiée. C’est une activation synchrone, persistante et évoluant de manière dynamique. Une pensée n’est pas instantanée ; elle a besoin d’une durée incompressible pour exister. L’acte est couronné par la pensée consciente plutôt que décidé par elle. La conscience doit être vue, pour l’essentiel de nos comportements, comme un rétro-contrôle vérifiant que les habitudes utilisées atteignent bien leur objectif. Ces actes comprennent des gestes physiques, des paroles, et d’autres langages traduisant la représentation agissante appelée « pensée » en conséquences physiquement perceptibles.

Pour interagir avec une autre personne, il faut que nos signaux physiques soient captés par ses propres traducteurs de l’environnement. Nous pouvons ainsi partager des pensées qui n’ont pas été émises au même instant. Notre pensée déclenche la survenue de sa jumelle dans le futur de notre interlocuteur. Nous ne partageons donc pas, en réalité, le même instant. Nous partageons le même déroulement d’interactions qui coordonne nos comportements et nos pensées.

La mixtion des temps psychologiques est ainsi fondée sur des schémas neuraux qui s’activent dans des espaces de temps voisins à l’intérieur de la tête des uns et des autres. La simultanéité des temps psychologiques est toute relative, d’une part à cause des traducteurs, mais aussi à cause du délai dans lequel s’organise la pensée de chacun. Les groupes neuronaux en activent d’autres selon une hiérarchie patiemment construite. Quand les stimuli suivent des autoroutes neurologiques bien établis, ils déclenchent très rapidement les pensées conscientes sophistiquées en bout de chaîne. Dans un cerveau immature ou moins entraîné, les stimuli sont en train de construire ces autoroutes. Les réactions rapides sont frustes. Réflexes. Une pensée complexe doit être calculée. Elle n’est pas spontanée. Elle deviendra plus rapide à mesure qu’elle sera souvent utilisée. La conscience étant le sommet de cette organisation, une même réflexion s’y déroule à vitesse différente dans chaque cerveau. Chacune de ces vitesses est le temps psychologique propre du cerveau considéré.

Au final quand des consciences communiquent sur leurs contenus, elles ont l’impression d’évoluer à des vitesses différentes pour deux raisons mélangées : d’une part la vivacité de leurs traducteurs, d’autre part le délai entre stimulus et formation du concept élaboré qui est échangé. Dans une conversation, la première raison est le débit de parole. Un interlocuteur parlant vite donne l’impression de vivre dans un temps accéléré, tandis que celui s’exprimant laborieusement vit dans une mélasse temporelle. La deuxième raison est l’intelligence de la hiérarchie neurale. L’interlocuteur intelligent transforme instantanément les données reçues en pensée claire et élaborée. L’interlocuteur moins doué doit construire difficilement une réponse de même niveau, ou n’y parvient pas. Son temps d’idéation semble interminable.

Les deux vitesses ne sont pas forcément alignées. Nous connaissons tous des personnes vives d’esprit mais s’exprimant avec un débit lent et fastidieux, ainsi que d’autres à la pensée peu élaborée mais aussitôt traduite en détail dans un flot vif et incessant de paroles.

Les interactions physiques humaines peuvent être décomposées en interactions plus élémentaires. Par le biais du réductionnisme, nous pouvons suivre le ballet des éléments de notre corps jusqu’aux champs quantiques élémentaires. Ce qui ne veut pas dire que nous sommes réduits à un amas de ces champs. Leur organisation a des effets en retour, et c’est l’empilement de ces niveaux d’organisation jusqu’à la conscience qui, en multipliant les effets rétroactifs, rend la mécanique quantique impuissante à décrire notre complexité. Néanmoins en matière de temps, la réduction du paquet d’ondes quantiques est suffisante pour expliquer la simultanéité des interactions conduisant ultimement à nos impressions conscientes. Une relation humaine repose sur un enchaînement de ces interactions, qui aboutit après un temps minimal à une harmonisation des pensées. La « simultanéité humaine » est bien plus vaste, en termes d’étendue temporelle, que la « simultanéité physique ». Cette dernière implique l’existence d’une fraction minimale de temps, dont la réalité est discutée, et qui est estimée arbitrairement à l’échelle du temps de Planck (10-44 s). Cependant la simultanéité humaine est fondée comme la physique sur un échange d’information nécessitant un temps incompressible pour se réaliser. L’équivalent du « temps de Planck » pour la simultanéité humaine est de l’ordre de la fraction de seconde, délai minimum pour que les signaux les plus simples émis par une personne parviennent aux premiers neurones effecteurs de l’autre. Que quelqu’un vous pince le bras amène une simultanéité assez bonne avec le retrait spontané de votre membre… avant le temps des récriminations.

Descendons voir du côté de la simultanéité physique. Lorsqu’une personne se déplace à une vitesse se rapprochant de celle de la lumière, par rapport à un observateur immobile, le temps perçu par la première personne ralentit exponentiellement du point de vue de l’observateur. Si l’on réduit cette perception psychologique à ses micro-mécanismes, le délai entre les interactions fondamentales est allongé en proportion, toujours pour l’observateur immobile. Tout ce qu’il peut mesurer sur la première personne est ralenti. Jusqu’à quel niveau d’organisation ? Ce délai est-il généré et modulé au sein d’un niveau particulier, qui en serait le support et doté lui-même d’une allure constante ou d’une indépendance vis à vis du temps ?

Commençons par le cas où cette hypothèse est vraie. Cela suppose donc l’existence d’un temps universel, généré à un niveau fondationnel de la réalité. Une horloge ultime et inamovible. Ses tics seraient par exemple des successions de temps de Planck, le plus petit délai connu. La « vitesse », dans ce niveau, est une propriété qui change le délai entre interactions du niveau supérieur. Nous pourrions par exemple imaginer que des particules ou des champs « ratent » plus ou moins souvent les messagers des forces qui les relient, bien que ces messagers soient émis à une fréquence constante. L’allongement ou le raccourcissement des interactions naîtrait là.

L’absence de temps, dans ce niveau fondationnel, est une solution voisine du temps universel. En effet la disparition du temps est également universelle, s’appliquant indifféremment à tous les éléments construits sur cette fondation. Dans cette solution, le temps est une propriété générée pour le niveau d’organisation suivant. Les messagers des forces sont tous captés mais ils ont déjà, intrinsèquement, des vitesses différentes.

Tous les êtres organisés sont ultimement des productions de l’horloge universelle, reposant sur un temps absolu ou l’absence de temps. Le fonctionnement de ces êtres peut aller à des allures extraordinairement variables, jusqu’au point où le temps éprouvé par l’un peut sembler figé à l’autre, mais il ne s’agit que de perceptions, c’est-à-dire des délais dans lesquels se computent leurs organisations élaborées respectives. Le même principe temporel universel s’applique à tous les êtres possibles, même aux hypothétiques habitants d’une galaxie se déplaçant à une vitesse relativiste, à la biologie voisine de la nôtre et dont le temps subjectif serait un million de fois plus lent que le nôtre.

Cette hypothèse se marie avec le temps n’existant que sous forme de présent, gommant le passé et n’ayant pas encore fait apparaître le futur. Elle vous séduira si vous aimez l’impermanence, le non-inscrit.

L’autre éventualité est que l’hypothèse d’un temps universel soit fausse. Si aucun niveau d’organisation ne crée le temps, cela implique que le délai entre interactions est flexible jusqu’au plus petit délai connu, soit le temps de Planck… qui ne serait plus alors une constante. En fait l’absence de temps universel oblige à considérer ce délai flexible jusqu’à l’infini. Chacune des parties de l’univers évolue selon son temps propre. Cependant elles ne pourraient interagir dans un présent, puisque ne partageant pas le même temps. L’une peut seulement échanger avec le passé ou le futur de l’autre. A condition qu’elle soit . Le seul moyen qu’un univers fondé sur ces critères puisse survenir est que tous les instants existent, que le temps ne fasse pas disparaître l’état passé d’un élément quand il se transforme en son état présent, et que son état futur existe également.

Ce cas de figure est beaucoup plus déstabilisant. Il faut s’imaginer, en tant qu’être pensant, comme une gigantesque somme d’interactions reliées par une cinétique identique. Notre taille importe peu ; le seul critère important est que tous nos éléments évoluent à des vitesses permettant des interactions stables. Cette gigantesque somme d’interactions, que nous symbolisons en tant que « Je », est comme une araignée se déplaçant sur la tapisserie infinie de toutes les interactions possibles, passées et futures pour tous les éléments individualisés de la réalité. Nos interactions « constitutives » forment, après de multiples niveaux d’organisation, nos « pensées », qui ont des effets rétro-actifs sur la suite du chemin suivi par l’araignée.

Le plus étonnant, dans cette hypothèse, est que nous n’avons aucun moyen de savoir si nous croisons une autre araignée. En effet, interagir avec la trace ou le futur de celle-ci produit exactement les mêmes effets. La vie entière de chaque araignée existe « en tout temps », pour les autres qui la croiseraient. Le « Je » se promène indifféremment dans le passé ou l’avenir des êtres qui l’entourent. Le présent n’a de sens que pour lui.

Ce qui pose une question délicate : qu’est-ce donc ce qui se déplace ainsi sur la tapisserie de toutes les interactions possibles ? A moins d’inventer un nouveau continuum pour en extraire une âme, la seule explication est qu’il s’agisse seulement de cette « conscience » formée par les niveaux les plus sophistiqués de nos interactions et qui change perpétuellement avec elles, pour s’éteindre finalement quand son support physique se délite. Une vie est ce chemin chaotique suivi par le fil de conscience que nous avons symbolisé par cette araignée. Il est infime au milieu de la tapisserie de tous les possibles, et néanmoins il existe de tout temps. Il est interlacé également de tout temps avec les autres fils de conscience auxquels son chemin l’a connecté. Vous choisirez cette hypothèse si vous aimez la permanence.

Qu’est-ce qui rend le « difficile problème de la conscience » si fortuitement difficile ?

Le problème de la conscience peut être vu comme difficile de deux manières :

1) par les scientifiques parce c’est un problème de raisonnement circulaire (la conscience tente de s’auto-expliquer, se servant d’un système logique qui n’appartient qu’à elle)

2) par les philosophes parce qu’un fossé sépare le support physique de la conscience de la manière dont elle est éprouvée. Les échanges neuraux appartiennent à la réalité avec certitude, les impressions conscientes sont virtuelles, appartiennent à un espace différent, ne sont pas réductibles à la physique.

Voici la réponse à la difficulté 1) : le raisonnement linéaire décrit des segments de la réalité. Méthode essentielle en science pour relier fermement un point de départ et un point d’arrivée dans sa compréhension des mécanismes de la réalité. Cependant l’univers lui-même est circulaire : il s’auto-explique. Si on le définit au sens large comme la totalité de ce qui existe, il n’y a rien d’extérieur à lui pour l’expliquer. L’esprit humain fait la même chose, en utilisant une vaste modélisation : il établit des représentations de l’univers dans lesquelles il est obligé de s’inclure lui-même. Ses instruments sont des émanations de sa propre structure d’organisation. Prise dans sa globalité, la connaissance est un raisonnement circulaire. Impossible d’y échapper.

La difficulté 2), la plus médiatisée par les philosophes, est la plus simple à résoudre. C’est notre ignorance à relier réel et virtuel qui en est responsable. Incapacité à rapprocher en fait représentation et essence du réel. Ce n’est pas nouveau. L’homme préhistorique était incapable d’expliquer les phénomènes météorologiques par des concepts faisant partie de sa réalité. Il pouvait construire une représentation des comportements végétaux, animaux, et faire des prévisions. Pour les orages ou les tremblements de terre : impossible. Il a donc inventé un niveau d’explication virtuel : les dieux. La foudre ne faisait pas partie de la réalité habituelle ; elle était manifestation d’une entité créée par son imagination : le Dieu du Tonnerre. D’une manière éloquente, la conscience de ses congénères paraissait, à cet homme préhistorique, beaucoup moins étrangère et virtuelle que l’existence du tonnerre !

Les choses ont changé. La science a patiemment démonté tous les mécanismes de la réalité et ramené dans le giron de celle-ci une multitude de phénomènes incompréhensibles, inaccessibles à nos sens, à peine imaginables, comme l’origine de l’univers. Les causes du tonnerre sont parfaitement circonscrites. Reste la conscience, qui pouvait sembler encore déifiable (avec un certain aveuglement) quand Chalmers a lancé son défi, mais qui ne l’est plus. Il existe aujourd’hui une théorie reliant parfaitement l’activité neurale et la conscience, le réel et le virtuel. Le quotidien ne nous apporte-t-il pas la preuve qu’ils ne sont aucunement indépendants ? Comptez les innombrables exemples de virtualité qui transforment la réalité : argent, illusion, rêve, idéal, mathématiques, repère culturel… Le virtuel modèle l’univers en profondeur, c’est une certitude. Et il n’est pas nécessaire de posséder une conscience humaine pour cela. Les insectes en sont tout aussi capables que nous. Leur « conscience » semble tellement inférieure en sophistication à la nôtre que nous leur dénions cette faculté. Problème de définition. En démontant les contenus de la conscience, il n’existe pas de limite franche entre conscience psychique et simple auto-organisation. Notre sophistication ne vient pas de la « conscience » mais des fonctions mentales sophistiquées qui s’intègrent en nous sous cet intitulé.

Est-il juste de dire qu’il n’existe pas de chose telle que le présent, étant donné que l’esprit perçoit le monde avec 80 millisecondes de retard ?

Absolument. Il n’existe rien qui corresponde à la définition classique du présent, fondée sur la conception erronée d’un repère temporel unique, immuable, identique en tout point de l’univers, et partagé par toutes nos consciences. Cette définition est fausse pour des raisons à la fois physiques et mentales. Le présent est devenu une simple convention dans les relations entre esprits humains : c’est l’espace de temps où les interactions sont perçues comme simultanées par des esprits avoisinants.

Vous faites allusion au retard d’accès de la perception des évènements et même des réactions comportementales par la conscience, où siège le « Je ». Ce phénomène a été mis en évidence par Benjamin Libet au début des années 80. La conscience est « avertie » d’actes dont l’initiation est clairement subconsciente et d’une fraction de seconde plus ancienne. Notre conscience peut encore renvoyer une évaluation et interrompre le cours des choses. Cependant elle est donc en retard sur l’activité des couches sous-jacentes de l’esprit. La situation est même plus compliquée que vous l’indiquez, puisque l’inconscient n’est pas un bloc de traitement indépendant produisant instantanément ses conclusions. Il est lui-même une succession de couches d’intégration des stimuli entrants. L’esprit est ainsi une pyramide d’organisation dont les étages sont légèrement décalés temporellement les uns des autres. Le « présent » est en fait un rassemblement temporel autour d’un évènement se présentant fusionné en pleine conscience, grâce à une certaine persistance des schémas d’activation neurologiques, et que nous partageons avec d’autres personnes, dans un moment suffisamment fugace pour sembler « ponctuel ».

C’est la raison mentale à la fausseté du présent. Mais il existe également une raison physique : si l’on définit nos esprits comme des lecteurs biologiques des interactions de la réalité, un présent commun à différents cerveaux n’a de sens que si ces évènements et leur interprétation par des interactions neurologiques se déroulent dans un délai comparable. Or le temps n’est commun que pour des individus se déplaçant à une vitesse identique. Une pensée peut s’étirer à l’infini pour un astronaute dont l’accélération le rapprocherait de la vitesse de la lumière. Quelle signification peut prendre une communication « au présent » entre vous et cet astronaute ? Elle n’en a aucune. Il faut rétrécir la définition du présent à des ambitions plus modestes, et contextuelles.

A noter parmi les autres réponses une inexactitude chez celle du physicien, James Fairclear : il indique que la vitesse de la lumière est une limite à la dilatation du temps, ce qui est faux puisque la dilatation du temps croit exponentiellement en approchant cette vitesse, à l’infini et sans jamais l’atteindre.

Si tout est sans but et sans signification (en dessous du sens que NOUS donnons aux choses), alors pourquoi se soucier de vivre ? (pas de langue de bois SVP)

« Pourquoi vivre si tout est dépourvu fondamentalement de signification ? » Réfléchissez : en fait dire « attribuer une signification aux choses est une illusion » est déjà donner un sens à votre entendement. C’est un nihilisme. Dire « non » a autant de sens que « oui ». Vous exercez un jugement. Vous ne vous êtes pas placé en dehors du monde. La véritable indifférence à nos postulats, la recherche d’un hypothétique fondement à notre connaissance, est « je ne sais pas ce que je sais ». Tout ce que je peux savoir, c’est que j’appréhende le monde à travers des a priori, des postulats.

Etant donné que vous ne pouvez pas atteindre l’essence des choses (ni vraiment savoir qu’il existe quelque chose de ce genre), la seule chose qui acquiert de la substance est l’entendement, c’est-à-dire la manière dont votre esprit construit de la signification sur le monde. Vous êtes parti d’un terrain absolument vierge, à la naissance, seulement équipé d’une capacité à dessiner des représentations et les organiser en couches successives jusqu’à obtenir une vaste fresque moulée sur le monde et qui vous permette d’entrer en relation satisfaisante avec lui.

Au cours de ce processus, vous avez absorbé beaucoup de représentations qui ne sont pas propriétaires : des mimétismes, des évaluations étrangères à propos de vous-même. En général quand l’image de soi est tellement mauvaise que l’on ne souhaite plus continuer l’oeuvre de sa représentation du monde, qui est unique, c’est que notre esprit s’est fait un peu trop contaminer par ces évaluations étrangères, volontiers péjoratives, car nous luttons tous pour exister et la solution la plus facile est de voler un peu de pouvoir aux autres. Créez le vôtre ! et vous comprendrez que votre question n’est elle-même qu’une illusion négative.

La connaissance ne va-t-elle pas devenir trop difficile pour le cerveau humain dans un futur proche ?

Vous n’avez pas encore eu de bonne réponse à votre question, qui n’est pas « Le cerveau peut-il contenir toute la connaissance humaine ? » (la réponse est non depuis bien longtemps), mais : « Le cerveau aura-t-il toujours la possibilité d’acquérir les bases nécessaires à pousser plus loin les frontières de la connaissance, dans le court délai d’une vie ? ».

Il faut différentier diversité et complexité des connaissances. La complexité est fondée sur le nombre de niveaux d’organisation de l’esprit nécessaire pour appréhender le concept ; des bases servent à comprendre une notion émergente plus difficile, puis celle-ci sert de fondation à une autre encore plus complexe. L’esprit ne naît pas avec cette pile de représentations ; il doit la construire ; néanmoins cette aptitude à s’auto-organiser est innée, meilleure chez certains pour des intelligences spécifiques, si bien que la société pousse chacun d’entre nous à se spécialiser dans l’intelligence qu’il semble développer le plus facilement.

La spécialisation se fait rapidement, avant l’âge de 25 ans, et est la véritable source de l’apparition de nouveaux paradigmes en matière de connaissances. Ce n’est pas si fréquent. On ne découvre pas chaque année une évolution des espèces, une relativité du temps, un Big Bang, ou la disparition de l’espace dans le monde quantique.

L’élévation de la pyramide de complexité a un effet secondaire : la diversification. Les alternatives conceptuelles se multiplient considérablement. Produisant également une grande quantité d’objets nouveaux, plus compliqués. C’est en réalité cette diversité qui nous semble impossible à appréhender avec un seul cerveau.

Cela a toujours été le cas, mais c’était moins apparent parce que la connaissance n’était pas si facilement disponible. Elle était même cachée, retenue : un artisan ne montrait pas son savoir-faire à tout le monde, un savant ne partageait pas ses secrets avec quelqu’un susceptible de voler ses recherches. L’immense majorité de l’humanité vivait en possédant une fraction limitée du savoir et en sachant qu’il en existait beaucoup d’autres, mais qu’elles n’étaient pas sa propriété.

L’idée qu’il faudrait tout connaître est une névrose moderne, car bien sûr c’est un objectif qui est toujours resté impossible. Vous entendez même des critiques sur le fait que les gens se servent quotidiennement d’objets en ignorant tout de leur fonctionnement. Cela les empêche-t-il d’être heureux ? Quel est le problème à partir du moment où ils possèdent les bonnes représentations du fonctionnement de l’objet ? Les critiques pourraient s’adresser au contraire aux concepteurs, qui définissent généralement les interfaces utilisateurs de manière à obliger les gens à penser comme eux, plutôt qu’à leur manière propriétaire.

Si le véritable progrès des connaissances vient de l’élévation de la complexité de l’esprit et que celle-ci atteint déjà son sommet vers l’âge de 25 ans, vous voyez que ce n’est pas la durée de la vie humaine qui est limitative. Cette élévation peut-elle rencontrer une limite ? Qu’est-ce qui la définit ?

Voyez notre cerveau comme une gigantesque masse de neurones/cubes, d’abord tous étalés sur le sol, puis qui s’auto-assemblent en une pyramide sous l’effet des stimuli quotidiens. L’auto-assemblage est le tri des liaisons neurales selon des schémas précis. Lorsque nous sommes jeunes, plein de cubes sont encore étalés sur le sol, sans rôle bien défini dans la pyramide. Vers 25 ans la pyramide intègre tous les cubes dans sa structure. Par la suite il sera toujours possible de retirer des cubes et les réassembler pour construire de nouvelles représentations, mais cela devient difficile aux étages inférieurs, car cela menace la stabilité de l’ensemble. C’est plus facile au sommet. Changer d’idée. Mais là des obstacles psychologiques apparaissent : si un mode de pensée spécifique apporte des gratifications, il devient difficile d’en changer. Vous avez ici toute l’histoire d’un chercheur, dont la maturation intellectuelle produit une pensée originale, puis qui tend à s’enfermer dans ce mode de pensée quand il a procuré célébrité et récompenses.

La solution à votre question apparaît à présent évidente : pour permettre au cerveau humain de poursuivre sa complexification des connaissances, il ne faut pas lui allonger sa durée de vie mais lui fournir davantage de cubes/neurones, l’encourager à inventer ses propres solutions plutôt que le récompenser à apprendre celle des autres, et éventuellement stimuler les mécanismes cellulaires qui permettent son auto-organisation, dont les ressorts génétiques sont évidents.