La platitude de l’esprit de Nick Chater

[réponse à l’article de Science & Vie sur ‘Et si le cerveau était bête’ (The mind is flat) de Nick Chater]

Chère Science, chère Vie,

vous venez sans doute de publier le pire dossier capable de consommer le divorce entre vous : la théorie de la bêtise est certainement de celle, très profonde, de son auteur. L’esprit plat… nous voici avec une résurgence du béhaviorisme plus simplette encore que les conceptions de Skinner. Mille excuses ! Pardonnez ce début émotif, d’habitude je mets les arguments avant les anathèmes, mais ce dossier est rempli d’un si grand nombre d’inconsistances que le numéro fera un jour partie de ceux que vous n’aurez jamais voulu publier. Détaillons un peu :

1) L’inconsistance de l’homoncule :
« Le cerveau explore… », « l’esprit interprète… » Quel est donc ce sujet qui explore, qui interprète ? Quel est ce ‘directeur général’ préinstallé que les philosophes de l’esprit appellent l’homoncule ? Il est retrouvé partout dans votre article et chez Chater, détruisant le monisme de son discours. En réalité l’esprit-plat est un dualisme séparant la machinerie neurale et le décideur inconnu qui vient s’en servir, évacué dans les limbes. La bonne réponse au problème du décideur réside dans l’organisation même des données traitées par les neurones, dans la construction progressive de ces étages intentionnels, progression en majeure partie inconsciente, hiérarchisée, qui n’a rien d’une platitude.

2) L’inconsistance de l’interprétation à la volée :
La machinerie neurale serait livrée au gré des circonstances. Résurgence béhavioriste : ce serait la collection des données reçues par les neurones qui déciderait en temps réel du comportement. Là, plus besoin d’homoncule… mais plus d’esprit non plus. Il devient un simple épiphénomène. La fusion éprouvée du moi est pure illusion. Mais pourquoi s’arrêter en si bon chemin dans le réductionnisme ? Pourquoi ne pas faire des neurones un épiphénomène des excitations quantiques ?… La science n’est pas de nier de ce que chacun peut expérimenter soi-même parce qu’elle ne sait pas quoi en faire. Un esprit sait parfaitement ce qui est identitaire ou non pour lui, au sein d’un environnement changeant. Qu’est donc cette personnalité ? Chater n’en donne pas la moindre explication.

3) Des études psychologiques à l’appui d’une théorie neuroscientifique :
La psychologie étudie une organisation de concepts, la neuroscience une organisation neurale. Paradigmes étrangers. Il faut beaucoup d’aveuglement pour convoquer les unes à l’appui de l’autre. La fiabilité des enquêtes psychologiques fait l’objet d’une suspicion profonde, dont les meilleures publications se sont fait l’écho, pour d’excellentes raisons que je ne détaillerai pas ici mais il est certain qu’inclure une personne dans une enquête est déjà tronquer son comportement. En particulier c’est effacer sa personnalité spécifique. La personne se place dans l’état que l’on attend d’elle, se demande quel est le comportement désiré, devient conformiste. Ce n’est plus sa personnalité que vous étudiez, mais plutôt celle du concepteur de l’étude. Pas de surprise alors si vous retrouvez les intentions du concepteur dans les résultats. Occultation de personnalité parce que vous l’avez intentionnellement fait disparaître. Mais Chater, lui, n’hésite pas à en faire une démonstration de son inexistence.

4) D’autres hypothèses sont bien plus cohérentes que l’esprit-plat :
Il est exact que l’esprit conscient cherche à auto-justifier ses propres comportements, même quand ils sont inadaptés. Pourquoi donc ? Justement parce qu’il n’a pas accès directement au coeur de sa genèse et qu’il le rétro-contrôle a posteriori. Ce qui implique une hiérarchie mentale et non un système unique, plat. La conscience est le lieu où sont résolus les conflits entre les propositions intrinsèques et extrinsèques (règles sociales, avis des congénères…). Comment avoir tort mais ne pas se loger une balle dans la tête ? Les illusions fabriquées par la conscience sont une mesure de sauvegarde pour un animal social tel que l’homme, et non une preuve d’un esprit dans l’instantanéité.

Dans une époque où tous les scientifiques s’intéressant à la transdisciplinarité remettent en avant le concept d’émergence, celui de l’esprit-plat focalise le repliement des neurosciences sur elles-mêmes. La conscience se dissout dans le champ des excitations neurales comme la matière disparaît dans le champ des excitations quantiques, au mépris de ce que chacun éprouve de manière élémentaire.

Le plus désolant dans votre dossier est certainement que vous présentiez la théorie comme fait accompli (« Que deviennent les thérapies cognitives ? », « Que devient l’inconscient ? »…). Les gens sont leur environnement et en particulier ce qu’ils lisent. Même s’ils n’ont pas l’esprit plat ils vont intégrer la représentation d’eux-mêmes en tant que platitude. Il n’y a pas pire gourou que le scientifique, puisque qu’il affirme que ses propositions sont réfutables et ont été réfutées sans succès… mais seulement dans le cadre du paradigme scientifique très étroit qu’il utilise, comme l’a montré Gödel. Votre dossier contribue à la destruction de la pensée verticale chez vos lecteurs. Vous en faites des miroirs pensants absorbant ou réfléchissant les mots selon leur structure atomique particulière. Eh bien non, notre cerveau constitue, parmi tous les systèmes matériels traitant l’information, celui qui a la plus grande épaisseur.

Si vous cherchez un scoop, en voici un plus valide : notre esprit n’est pas sujet à la bêtise mais à la fausseté. Il établit et conserve des représentations incorrectes de ce qui l’entoure, et c’est ce qui le fait agir. Présenté ainsi, c’est péjoratif, et pourtant c’est également l’origine des qualités que nous trouvons les plus admirables chez l’humain : enfants qui choient leurs parents malades alors qu’ils ne sont plus que l’ombre d’eux-mêmes. Gens positivistes et hyperactifs parce qu’ils hébergent une image d’eux-mêmes et du monde très surfaite dans le présent. Toutes ces représentations fausses nous font tenter de contraindre la réalité à s’y conformer. Nos erreurs sont nos oeuvres, nos empreintes sur le monde, ce monde qui n’a rien à faire de la vérité puisqu’il en est déjà constitué.

Pouvez-vous écrire quelque chose qui va fondamentalement changer comment je vois le monde?

A2A. Je vais interpréter différemment votre question : Comment voyez-vous le monde ? Qu’est-ce qui ‘voit’ ?

En cherchant la réponse à ce qui voit, surgit d’abord une foule de détails. Beaucoup trop. Est-ce cela, le ‘Je’ ? Un éparpillement ? Non, c’est le contenu.

Paradoxalement c’est aussi le contenant. ‘Je’ est aussi une unité, la fusion de tous ces contenus. Couleurs, émotions, abstractions, langages, rêves, concepts et expériences de natures très différentes, parviennent à se fondre ensemble pour créer un ‘Je’ unique.

Comment un tel prodige est-il possible ?

Si j’ai pris la conscience en exemple, c’est que la réalité du prodige nous est immédiate. Nul besoin de démonstration mathématique. Nul litige possible. Cependant bien d’autres prodiges du même type nous entourent.

Prenez une cellule. Elle est facile à visualiser comme contenant. Ses contenus sont hétérogènes : biochimiques, génétiques, biologiques, structurels, distributifs, fonctionnels, relationnels… Leurs natures diffèrent autant que ceux des contenus de la conscience. Certains sont des choses inertes isolément, d’autres sont réplicantes ; il y a aussi des organisations, des fonctions. Collection disparate de matériel et de virtuel dont la réunion définit une entité unique : la cellule.

Je ne vais pas vous dire que cette cellule éprouve une parcelle de conscience parce qu’elle est une fusion du même type que la nôtre. Stupide. Ce serait négliger que les contenus sont radicalement différents. Le contenant n’a aucune existence isolément. Par contre le prodige est le même : dans les deux cas, la fusion des contenus n’est pas simplement leur assemblage. Ce que nous ressentons en tant que conscience n’est pas une juxtaposition des éléments de pensée.

C’est plutôt un océan dont les pensées émergent comme les sommets des vagues. Des blancheurs d’écume. Unité et morcellement superposés.

Cette difficulté à expliquer le phénomène conscience n’est pas une incitation à le placer dans un monde à part. C’est la démonstration éprouvée que nous n’expliquons pas correctement la réalité physique, cette matière qui semble pourtant merveilleusement décryptée par la science.

Un renversement de paradigme ! Ce n’est pas la conscience qui résiste à la science, mais la science qui résiste à la conscience…

La version 2.0 de Stratium est en ligne

Stratium, théorie auto-organisationnelle des neurones expliquant la conscience, est désormais un chapitre du prochain ouvrage à paraître sur une théorie générale de la réalité. Vous pouvez télécharger gratuitement ce chapitre à l’adresse suivante :

https://www.dropbox.com/s/7vnlb0h37vzsnx9/Stratium%202.0.fr.pdf?dl=0

N’hésitez pas à poster ici vos commentaires et critiques. Ce sont ces retours qui font progresser la théorie.

Gags chez les I.A.

Doit-on s’étonner et se plaindre des erreurs commises par les nouvelles intelligences artificielles fondées sur l’apprentissage profond (IAAP), et en particulier les pilotes autonomes ?

Contrairement à ce que l’on peut lire dans des revues mal informées, l’apprentissage profond (deep learning) est une simulation remarquablement fidèle des réseaux neuronaux naturels du cerveau, surtout face aux méthodes plus anciennes. Cette technique permet aux algorithmes de construire eux-mêmes leurs résultats à partir des données fournies. Ils s’auto-organisent, de la même manière qu’un cerveau humain juvénile. Les données sont traitées par des algorithmes en couches successives, pourvues de boucles de rétro-contrôle, les sorties d’une première couche assemblées en résultat plus complexe par la deuxième couche, etc… Ce processus apprend en testant les différentes solutions possibles et en sélectionnant celle qui lui semble la mieux adaptée du point de vue de l’organisation existante. Quelle que soit la couche où un observateur prélève le résultat, ce qui est recueilli est un essai d’organisation et non la solution ultime. Les résultats tendent à devenir plus fiables à mesure qu’un grand nombre de données du même type sont traitées. Cependant il reste toujours une limitation forcée : la couche finale où est demandé à l’IAAP de produire le résultat. Celui-ci sera toujours contingenté par l’étendue des données fournies, par rapport aux questions posées. Les limites proviennent également du nombre de couches fournies à l’IAAP. Elles peuvent être excessives ou insuffisantes. Le cerveau humain a cette spécificité de fabriquer des couches supplémentaires quand il en a besoin. Il augmente son intelligence (pas toujours assez pour les espoirs de son propriétaire). Ainsi ce qui est demandé à l’IAAP est éventuellement une conclusion hâtive et mal argumentée, par manque de données et de réflexion.

Des termes plutôt humains, n’est-ce pas ? Oui, nous sommes très proches du fonctionnement d’un cerveau en cours d’apprentissage. Est-ce surprenant, dans ces conditions, de voir l’IAAP se tromper ? Les conditions de sa réponse sont presque celles d’un maître d’école qui forcerait un élève à donner la réponse juste alors qu’il n’a pas appris sa leçon. Sans l’ensemble des données nécessaires à une réponse fiable et les strates d’intelligence impératives pour les traiter, la tâche est impossible. Or c’est justement ce que l’on demande à l’IAAP : être capable de dépister des régularités là où l’esprit humain n’en voit aucune. Certes elle peut y parvenir si le problème vient de l’énorme masse de données à traiter, dépassant les capacités des neurones mais pas celles des circuits numériques additionnés. Mais l’IAAP sera tout aussi impuissante si les régularités sont simplement trop imperceptibles au sein du bruit pour être formellement identifiées.

Une IA fondée sur l’apprentissage profond fait des erreurs, inéluctablement. C’est dans son principe de fonctionnement, qui la rend très proche du cerveau humain, dont une caractéristique notable… est de faire des erreurs. L’IAAP est très différente des IA classiques logico-déductives, dont les calculs sont fiables et constants (si les algorithmes utilisés sont justes), mais qui sont médiocrement adaptables à une situation pour laquelle elles n’ont pas été conçues. Les IA classiques sont des intelligences horizontales, capables d’étendre le calcul proposé par l’observateur, mais pas d’en sortir. Puissantes pour trier des masses brutes de données, mais pas pour les organiser, sauf si on leur a clairement indiqué comment faire. L’IAAP, au contraire, fournit des résultats là où l’IA classique ne peut rien déduire. Mais ce sont des prédictions. L’erreur est possible. Fréquente au début, se raréfiant au fil des multiples évènements rencontrés. Apprentissage. A l’instar du cerveau humain. Difficile de reprocher une erreur à une IAAP adolescente. Même adulte, elle peut encore en faire. Comme l’humain adulte. Moins souvent sans doute, car l’erreur « humaine » est souvent liée à des facteurs étrangers au contexte : fatigue, émotion, panique, prise de psychotropes. Facteurs inexistants chez l’IAAP.

Conclusion pragmatique : une IAAP, pour approcher exponentiellement de son efficacité maximale, se mûrit en simulateur plutôt qu’en conditions réelles, dans le cas où ses erreurs pourraient s’avérer dangereuses. Vous songez immédiatement aux pilotes automatiques des véhicules, déjà accusés de décès de leurs passagers. Accusation à la fois licite et injuste, puisque remplacer tous les pilotes humains par des IAAP réduirait spectaculairement le nombre des morts sur la route. L’humain moderne n’a pas hésité à confier aux algorithmes informatiques sa gestion, malgré les bugs. Leur confiera-t-il son transport, malgré le spectre jamais annulé d’une erreur de calcul ?

Qu’est-ce que la conscience ?

La conscience est le contrôle.

La réalité est un processus. Niveaux d’informations intriqués. La vision de la réalité est habituellement horizontale, celle de systèmes juxtaposés. Cependant la vision verticale est la plus fructueuse : manière dont les niveaux d’information sont interdépendants. L’interaction se fait dans deux directions : 1) ascendante : micro-mécanismes produisant une organisation plus complexe. 2) descendante : l’organisation résultante exerce un effet rétro-actif sur les micro-mécanismes. Une information de niveau supérieur est en quelque sorte une représentation de l’ensemble des informations de niveau inférieur, un ajout par rapport à cette simple somme. Et cet ajout est actif. Un fragment de conscience vient d’apparaître.

Aucun dualisme dans cette définition. Une conscience n’est pas une addition de micro-consciences. Elle est constituée par le niveau d’information additionnel. C’est l’ajout de niveaux successifs qui va étendre, complexifier, renforcer le niveau supérieur de contrôle, qui devient une représentation de sophistication croissante, fondée sur les informations sous-jacentes.

Une fois la conscience définie ainsi, ce qui est éprouvé est le contenu de la conscience, la complexité des représentations qui s’ébattent au niveau le plus élevé de contrôle de la structure physique considérée. Dans le cerveau humain ces représentations sont extraordinairement variées, élaborées, ramifiées. Une conscience humaine correctement éveillée est l’intégration de très vastes réseaux neuraux réalisant une superposition de concepts organisés en niveaux successifs de complexité. La richesse de notre conscience vient de la hauteur de notre pyramide d’organisation mentale. Celle-ci se structure progressivement du nourrisson à l’adulte. Elle perd sa souplesse au grand âge. Elle varie d’un individu à l’autre en fonction de la facilité individuelle à élever ces organisations conceptuelles, et de la nécessité à le faire.

En posant cette question vous étoffez le niveau très élevé qui est la représentation du soi dans la réalité.

Le problème difficile de la conscience est-il une question valide, ou est-ce une question dépourvue de sens (comme demander ce qui est survenu avant le Big Bang)?

La conscience peut sembler difficile à expliquer, cependant le « difficile problème » de la conscience n’est pas une question scientifiquement valide. Voici pourquoi :

L’exposé du problème tente de mettre le phénomène conscience hors de portée de la compréhension rationnelle en créant un dualisme radical entre les excitations neurales et la sensation consciente. Il interdit de relier le phénomène et ses micro-mécanismes. Il en fait par obligation une émergence forte, c’est-à-dire une propriété sans lien possible avec son organisation sous-jacente. Un exemple analogue serait de parler du « difficile problème du magnétisme », impossible à expliquer à partir des propriétés des électrons. Certes la compréhension détaillée du magnétisme fut longue à obtenir, mais elle permet à présent de le classer en émergence faible.

De même c’est notre médiocre compréhension de l’organisation des réseaux neuraux qui permet au « difficile problème » de survivre. Pourtant nous avons le phénomène sous les yeux, parfaitement reproductible : tout réseau incroyablement complexe de neurones tel qu’il s’en organise à chaque naissance de cerveau humain produit une conscience, aussi particulière que l’architecture des réseaux en question.

Il n’est guère aventureux de prédire que tout réseau aussi complexe que celui des neurones, le jour où il sera compris correctement, produira systématiquement une conscience. Notez d’ailleurs qu’il n’est pas nécessaire de disposer de 100 milliards de neurones pour cela. Les animaux possèdent une conscience phénoménale avec beaucoup moins. Question d’organisation et non d’additions de neurones comme on le fait avec les transistors dans nos ordinateurs.

Si bien que le « difficile problème » semble bien la survivance d’une armure sacrée placée autour de la conscience humaine, pour lui éviter la dissection scientifique. La subjectivité remplaçante de l’âme, dernier bastion de notre dignité ?

Les arguments apportés à l’appui du « difficile problème » sont également invalides. Comme le dit Glyn Williams, le zombie philosophique n’existe pas,. C’est une expérience de pensée tentée en toute ignorance de l’organisation des schémas neuraux, soutenue par une vision machinique et réductrice du mental. Idem pour les comportements « automatiques » en état de narcolepsie : il s’agit d’états où les fonctions mentales sont si peu intégrées les unes aux autres que la conscience n’est plus reconnue comme telle. Mais il existe une multitude d’états conscients, et non « la » conscience. Pas besoin d’être narcoleptique. Nous avons tous expérimenté les transitions progressives du rêve « inconscient » à la conscience, voir pour certains les rêves « éveillés ». Nous avons tous expérimenté une conduite automatique qui nous ramène chez nous alors que notre conscience était dans le vague.

La perte de certaines liaisons neurales paralyse un muscle tandis que d’autres font disparaître un phénomène éprouvé en pleine conscience. L’action motrice et la sensation ont bien le même type de support physique, mais ils sont situés à des niveaux différents dans l’architecture neurale.

Au final le « difficile problème » n’est un simple aveu d’impuissance partagé par certains philosophes et scientifiques. C’est une entrave active, malheureusement arbitraire et archaïque, à laisser entrer le phénomène conscience dans la connaissance.

Utilisant le rasoir d’Occam comme guide, pourquoi n’y a-t-il pas davantage de gens pour croire que l’univers est infini ?

Votre question contient trois maladresses : d’une part le rasoir d’Occam ne s’applique qu’à des hypothèses de même valeur en compétition (la finitude de l’univers est un sujet trop spéculatif pour être éligible). D’autre part vous ne dites pas pourquoi le rasoir trancherait pour l’infini (l’infini n’est pas simple à manipuler). Enfin le nombre de personnes partageant une idée n’est pas un bon indicatif de sa valeur.

La réponse à la question « L’univers est-il infini ? » demande au préalable de définir l’univers et l’infini dont on parle. Est-ce seulement l’univers observable ? Alors il n’est pas infini. Est-ce tout ce qui existe ? Alors ne définissez-vous pas votre infini exactement comme ce « tout » ? Car si l’infini allait au-delà de cette totalité, elle n’en serait plus une. Et si le tout était « fini », dans quoi définirait-on sa finitude ?

L’affirmation « L’univers est dépourvu de fin » (déclaration sans rapport avec les infinis mathématiques) devient un pléonasme plutôt qu’une utilisation du rasoir d’Occam.

Une autre manière de répondre la même chose est de considérer l’univers dans sa dimension complète, spatio-temporelle. Déroulé ainsi, il est bien difficile de lui trouver des limites. Un « in-fini » contingenté à notre observation essentiellement transversale, nos modèles mathématiques ne fournissant que de médiocres prédictions sur l’avenir.

Qu’est-ce que le Théâtre Cartésien ? La conscience peut-elle être expliquée sans lui ?

Le Théâtre Cartésien reprend une certaine vision du cerveau en tant qu’assembleur de perceptions, produisant une sorte de pièce de théâtre jouée en continu. Pour quel « Je » spectateur ? Silence. C’est ainsi une critique du dualisme conscience / réseaux neuraux. Cependant il existe bien une distance étonnante entre les excitations neurales et les sensations conscientes. Comment réconcilier dualisme et monisme ?

Le cerveau est un système complexe avec des entrées et des sorties. Les entrées sensitives sont très peu codifiées (suites d’impulsions correspondant à des photons reçus par la rétine, etc…). Les sorties motrices, bien que reflétant des intentions complexes, ne contiennent pas en elles-mêmes de code complexe. Ce sont également des suites d’impulsions correspondant à des stimuli musculaires précis, desquelles on aurait beaucoup de mal à extraire les abstractions complexes qui les ont parfois motivées. Entre entrées et sorties : un étagement de la codification des entrées créant des concepts de sophistication croissante, les sous-jacents étant organisés et rétro-contrôlés par les sus-jacents. Chaque étage peut être à l’origine d’une action, modulée par les étages supérieurs. Ainsi disposons-nous d’une pyramide conceptuelle dans laquelle les échanges sont bi-directionnels, avec à son sommet l’espace d’intégration rassemblant toutes les productions mentales dans leur organisation la plus évoluée : la conscience. (C’est un résumé rapide).

Le Théâtre Cartésien est une vision contenant du faux et du vrai. Le faux est de croire qu’une représentation simple telle qu’un objet et une représentation complexe telle qu’une personne proche seraient au même niveau dans la hiérarchie mentale, qu’il s’agirait de schémas comparables et seulement situés dans des centres différents. Non, l’image de la personne est plus élevée, recrutant bien davantage de sous-concepts variés et de souvenirs biographiques. Elle est une représentation nettement plus agissante que celle de l’objet, en ce sens qu’elle est associée à un pouvoir personnel et un large éventail de comportements possibles, contrairement à l’objet. Lors de la construction du Théâtre Cartésien, les spectateurs sont agencés en même temps que l’histoire. Tout le monde est parfaitement en place au moment d’exécuter la vie réelle. Mêmes les critiques sont présents, puisque les avis extérieurs sur notre Moi et notre destin font également l’objet de représentations.

Le vrai est que la conscience est effectivement un processus évaluateur de sa propre structure, de ce qui lui est proposé. L’initiation des actes est subconsciente, le jugement est conscient. Ce processus redescent la pyramide d’organisation. Pour reprendre les termes du Théâtre Cartésien, le niveau conscience est l’homoncule le plus intelligent qui évalue l’efficacité du niveau immédiatement subconscient. Celui-ci est l’homoncule un peu plus fruste qui évalue l’efficacité de son propre niveau sous-jacent. Et ainsi de suite jusqu’à l’homoncule assez stupide qui ne fait qu’évaluer la bonne coordination de faisceaux musculaires ou d’autres fonctions basiques. En réduisant l’intelligence de l’homoncule selon sa position dans la pyramide, on peut cette fois faire la liaison entre la « non-intelligence » des entrées sensitives (et des sorties motrices), et l’intelligence de l’homoncule conscient. Celui-ci est tout simplement l’assemblage des concepts agissants et particulièrement sophistiqués qui papillonnent dans l’espace d’intégration consciente. Il n’implique spécifiquement qu’un nombre étonnamment faible de neurones, l’essentiel du travail étant effectué par la structure sous-jacente. Cela explique que l’intelligence ne se mesure aucunement dans une espèce au nombre de neurones ou à la taille du cerveau, mais plutôt au nombre de strates de leur organisation. Cela explique également que la vivacité des impressions conscientes et leur variété n’aient pas de lien avec l’intelligence. Peu importe le nombre de strates formant l’intelligence de chaque tâche mentale, l’espace d’intégration consciente est tout aussi diversifié chez les uns et les autres, incluant l’ensemble de ces tâches.

La science ne sait pas encore faire des mesures de stratification en étudiant les interactions neurales, mais une méthode plus classique marche fort bien : injecter des entrées calibrées et recueillir les sorties. Poser des questions et analyser les réponses… une excellente évaluation de cette « intelligence profonde ».

Que se passe-t-il dans notre cerveau quand nous regardons un écran de télévision ou d’ordinateur pendant une longue période ?

Processus multi-étagé, du traitement élémentaire des points lumineux par la rétine jusqu’à l’interprétation des images en concepts supérieurs par la conscience. La réponse complète à votre question est assez longue si l’on doit tenir compte des effets à chacun de ces niveaux. Choisissons-en deux :

Existe-t-il une fatigue physique et neurale entraînée par le traitement prolongé de signaux répétitifs tels que ceux d’un écran ? A priori pas plus que pour n’importe quelle autre activité. Quoi que l’on regarde, il y a toujours des images à traiter. La fatigue visuelle et des neurones de la vision provient de garder les yeux trop longtemps ouverts, sans période de sommeil, davantage que de ce qui est regardé. Bien entendu les critères de luminosité, de longueur d’onde, et de fréquence des changements d’image peuvent intervenir mais sont relativement accessoires par rapport aux temps de sommeil à respecter.

Existe-t-il une influence du contenu des images, une programmation de l’esprit par les concepts transférés ? Indubitablement. Nous sommes nos représentations mentales. Bien sûr toutes ne s’ébattent pas librement en conscience. Les concepts existants s’associent pour rejeter les incompatibles. Cependant si le contenu transféré est présenté habilement, il s’intègre sans difficulté dans l’assemblée conceptuelle qui forme votre personnalité, de la même manière qu’un beau parleur au sein d’un groupe va influencer beaucoup son comportement.

Cependant l’effet le plus important et le moins connu d’une activité mentale répétitive est ailleurs. Il est négligé parce qu’il n’existe pas encore de théorie officielle du fonctionnement général du cerveau. Pour le comprendre il vous faut accorder foi à l’axiome suivant : plus une tâche mentale est organisée, moins elle peut s’exercer indépendamment des autres. Par exemple la régulation neurologique des fonctions viscérales est très basse dans la hiérarchie d’organisation. Elle s’exerce quasi-automatiquement même avec un cerveau principal dans le coma. Tandis qu’une tâche hautement organisée comme la résolution d’un problème épineux mobilise toute l’attention consciente, si bien que les autres tâches mentales sont mises en stand-by.

Or il ne faut pas croire que les réseaux neuraux inutilisés restent simplement dans l’ombre, prêts à resservir à l’identique à la prochaine sollicitation. Les connexions peu usitées s’étiolent. C’est la manière dont le cerveau parvient à se reconfigurer. Un élément conceptuel se révèle erroné ou peu utile ? Les liaisons se reforment. Il est oublié. Plus les représentations mentales sont sophistiquées, élevées dans la hiérarchie conceptuelle, plus elles se délitent rapidement en cas de sous-emploi. Vous l’avez certainement constaté : par exemple vous assimilez un savoir compliqué, à force de l’avoir travaillé pour un examen. Mais il est rarement employé par la suite. Quelques mois ou années plus tard, il est devenu très brumeux dans votre souvenir. Vous auriez du mal à l’expliquer aussi clairement qu’au moment de son apprentissage.

Conséquence : l’exercice prolongé d’une activité mentale, telle que regarder la télévision ou travailler sur un écran d’ordinateur, se fait au détriment des autres activités de même niveau. Celles-ci tendent à perdre en acuité, en réactivité, et bien sûr en développements complémentaires.

Cela ne fait pas de la télévision ou de l’informatique des occupations nocives en soi. Question de proportion dans l’ensemble des activités, et de présence d’alternatives séduisantes : c’est le manque de rivales qui rend une occupation addictive.

Quelle en est la raison neurologique ? Cela demande une petite révision de notre libre-arbitre. Les tâches de haut niveau sont des représentations agissantes, c’est-à-dire qu’elles se réclament elles-mêmes. Elles sont nos goûts, nos envies, nos décisions. Quand l’une est utilisée très fréquemment, sa célébrité la fait revenir incessamment sur la scène, particulièrement quand elle recrute beaucoup d’espérances, de récompenses, de renforcement identitaire. Accroc à un jeu vidéo ou une série TV ? Rien d’étonnant. Vous êtes, temporairement, le jeu ou la série. Du moins sa représentation mentale. Cette popularité vous change. Ce n’est qu’en construisant des représentations encore plus élevées hiérarchiquement, qui sont l’image du soi dans son environnement, que l’on peut en « prendre conscience ».

Y a-t-il une chance que les corrélations neurales de la conscience soient vues comme sa cause ?

Question provocatrice. La définition de l’activité neurale est bien mieux cernée et comprise que celle de la conscience. En réalité, dire que les êtres humains possèdent tous le même « type » de conscience relève d’une convention… fondée essentiellement sur l’anatomie partagée de nos cerveaux, donc le fait que le support neural de nos consciences soit le même. Mais vous avez sûrement remarqué qu’il faut énormément de communication entre deux consciences pour qu’elles se comprennent 🙂 Chaque architecture neurale est unique.

Le Professeur : Quand un « mal défini » a des chances d’être causé par un « mieux défini », la question est plus logiquement : « Le mal défini a-t-il des chances d’être causé par autre chose que le mieux défini ? ». Dans le cas contraire vous donnez l’avantage au non-savoir sur le savoir.

Le Médecin : Les corrélations neurales de la conscience sont si étroites que stimuler un seul de vos neurones fera surgir une représentation complète et précise dans votre esprit (si l’on a compris sa position dans le réseau), et que supprimer quelques connexions vous fera oublier que vous avez un jour possédé cette représentation (vous pourrez cependant la réapprendre en reconstruisant le réseau). La diminution de l’activité des neurones de la vigilance baisse le « courant » dans le réseau et son intégration globale ne peut se maintenir. Curieusement, la conscience passe dans le même temps en sommeil. Enfin tous les états alternatifs de conscience ont leurs propres corrélations neurales spécifiques. Une mauvaise configuration et un homme prend sa femme pour un chapeau…

Les excitations neurales ne sont pas le phénomène conscience mais en sont indubitablement le support. Le phénomène conscience, lui, est l’organisation de ces excitations, extraordinairement complexe et stratifiée, au point de pouvoir expliquer sans difficulté la richesse du phénomène éprouvé.

Au final l’apophtegme « corrélations neurales de la conscience » n’est-il pas une politesse des gens qui connaissent bien le cerveau envers ceux qui le connaissent moins ? Bon sang, mais il est collant, ce professeur…