Quelle est la meilleure façon de comprendre la conscience?

Une excellente façon de comprendre la conscience est d’étudier ceux qui l’augmentent chez les autres.

Une mère qui cajole et échange des sourires avec son bébé. Un professeur qui transmet des connaissances. Un neurologue qui réveille un comateux par des électrostimulations. Un mystique qui partage des idées holistes.

Il existe de multiples manières de définir un accroissement de conscience. Existe-t-il un point commun à toutes ces manières, qui nous aide à comprendre ce qu’est fondamentalement la conscience ?

Chaque manière s’ancre dans un niveau d’information différent. C’est pourquoi les consciences qu’elles décrivent apparaissent si dissemblables. Le seul point commun concerne l’augmentation proprement dite de la conscience, indépendamment du support de l’information.

Ce point commun est l’addition de niveaux d’information supplémentaires. Nous appelons volontiers ce phénomène un ‘élargissement’ de conscience. Mais c’est plutôt un empilement. Des informations de niveau supérieur synthétisent les précédentes.

Le bébé comprend des signaux plus élaborés de la mère. Le professeur permet à ses élèves d’accéder à une classe supérieure. Le neurologue rétablit une intégration supérieure des réseaux neuraux. Le mystique crée une observation supérieure du soi au sein d’un tout.

La conscience est un empilement de couches, depuis celles posées par la maman jusqu’aux voiles délicats étendus par les mystiques sur la nudité de notre âme.

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Comment avez-vous échappé au solipsisme?

Différencions le solipsisme en tant que philosophie et en tant que syndrome psychologique.

Il n’est pas nécessaire d’échapper au solipsisme philosophique. Il suffit de le transformer en truisme : notre univers est entièrement mental, personnel, totalitaire. Il nous est impossible d’éprouver la réalité autrement que par des perceptions.

Néanmoins cet univers authentiquement solipsiste est tout sauf homogène. C’est un univers de conflits. Nous n’en avons pas la maîtrise. Peu importe que nous ne puissions pas sortir de cet univers, il est perpétuellement envahi. Un solipsisme qui voudrait dénigrer cela ne pourrait expliquer la surprise.

Le solipsisme psychologique est une maladie de l’esprit qui se répand actuellement. Il est associé à la poussée de l’individualisation et, plus paradoxalement, à la montée des réseaux sociaux.

Les réseaux sociaux, en effet, isolent davantage qu’ils ne socialisent. Ce qu’ils mélangent sont des mèmes, des schémas de pensée sur des sujets particuliers, des évènements. Ils ne mélangent pas des personnes.

Discuter avec une personne présente physiquement est profondément différent d’un échange numérique. Un nombre considérable de niveaux d’information supplémentaires sont impliqués, par le langage corporel, par la réalité de la relation sociale. Ce sont les niveaux les plus partagés, les plus collectivistes.

Sur un réseau social ce sont des cerveaux en incubateur qui discutent. Dans un espace de vie ce sont des personnes complètes, des corps équipés d’un cerveau, placés dans la réalité physique.

La profondeur de la différence est manifeste, pour un médecin, quand il a affaire à une personnalité pathologique. Les psychoses sont des individualités excessivement déviantes. Elles s’exacerbent quand l’individu est seul. Une paranoïa se développe librement. Elle occupe entièrement les pensées.

C’est seulement lorsque le psychotique se socialise physiquement, que la réalité d’autres individus se représente à lui, qu’il sort du solipsisme. Non sans difficulté.

Un réseau social n’a pas cet effet. Au contraire il est capable d’exacerber le solipsisme puisque les idées paranoïaques sont capables de se regrouper en petites communautés et se renforcer mutuellement.

Un conspirationniste ne retrouve des idées réalistes qu’en se retrouvant au milieu de personnes réelles.

Échapper au solipsisme psychologique est donc se présenter entièrement au monde, pour que le monde se présente entièrement à vous.

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Quelle est la différence entre la personnalité intrinsèque et extrinsèque?

C’est la différence, en termes d’information, entre constitution et communication.

La personnalité intrinsèque est un assemblage d’informations constitutives, une sorte de bibliothèque des comportements possibles, regroupée autour d’un noyau identitaire.

La personnalité extrinsèque est la manière dont ces informations sont communiquées dans chaque contexte. Cet aspect de l’information ne dépend plus de l’émetteur mais du récepteur.

L’information communiquée par une personne nous sert à la représenter (en tant que personnalité extrinsèque). Elle reflète donc notre mentalité davantage que la sienne, du moins au début. Il faut une longue évaluation de ses comportements dans différents contextes pour avoir une idée moins approximative de sa personnalité constitutive (intrinsèque).

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Quelle est la différence entre être intelligent et être intellectuel?

Tout le monde désire être intelligent, ce qui n’est pas le cas pour ‘intellectuel’. Le terme est en partie péjoratif. Pourquoi donc ?

L’intelligence est la capacité à synthétiser différentes informations. Celles-ci peuvent être contradictoires, ou sembler étrangères les unes aux autres. L’intelligence est de surmonter ces difficultés dans un concept synthétique qui les dissimulent sans les faire réellement disparaître.

L’intellectuel est un esprit occupé par des concepts synthétiques, ce qui lui fait parfois perdre de vue les conflits qui en sont à l’origine. La solution a gommé les conflits et incohérences précédentes. Pourtant est-elle entièrement satisfaisante ? N’en existe-t-il pas d’autres possibles ?

Pour des personnes qui éprouvent toujours les conflits résolus par l’intellectuel, la solution académique peut sembler médiocre, ou être un fast-food mental insipide. L’académicien a appris sa solution, il n’a pas vécu ni éprouvé le conflit d’origine. Il s’aveugle éventuellement à d’autres méthodes efficaces pour le résoudre.

J’oppose ainsi l’académicien à l’inventeur. Les deux sont très intelligents ; le premier tend à digérer, classifier, synthétiser les savoirs existants, tandis que le second tend à produire des savoirs nouveaux à partir des données initiales.

Les deux sont des intellectuels mais utilisent très différemment leur intelligence. L’académicien clôt les représentations autour d’un sujet, avec un regard épistémique. Tandis que l’inventeur ouvre l’éventail des représentations potentielles en ajoutant la sienne, avec un regard ontologique.

Ces deux activités mentales sont complémentaires et indispensables. Les esprits les plus intelligents sont ceux capables d’alterner entre les deux regards, pour ajouter de nouvelles synthèses par dessus les existantes.

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Quelles sont les meilleures théories non matérialistes de la conscience?

Il n’existe pas de bonne théorie non-matérialiste de la conscience puisqu’une théorie doit s’ancrer dans la réalité physique. Les idées purement non-matérialistes sont des croyances indémontrables.

A l’inverse une théorie purement matérialiste occulte les données de l’expérience consciente. Elle ne décrit pas la conscience mais seulement son aspect physique. Il manque quelque chose. Pourquoi de la matière devient-elle intentionnelle ? Pourquoi éprouve-t-elle une conscience ?

Une théorie non-matérialiste acceptable doit donc inclure le matérialisme et non s’en éloigner. Ce n’est pas contradictoire. Ce n’est pas la réalité qu’il faut scinder, seulement le point de vue. Celui de l’esprit diffère de celui de la matière, même si les deux appartiennent conjointement à la réalité.

La matière constitue tandis que l’esprit représente. Les deux sont parfaitement réalistes et actifs dans la réalité. Des éléments de matière constituent les choses, les représentations les manipulent et les modifient. La conscience est représentation, et elle n’est pas du tout une exclusivité du cortex humain.

La principale erreur torpillant les questions sur ce sujet est de parler de « la » conscience. La conscience n’est pas une, il en existe des myriades. La façon dont j’éprouve ma conscience éveillée est… la fusion des contenus strictement personnels de ma conscience éveillée et rien d’autre. Rien à voir avec la conscience d’une autre personne, ou avec ma propre conscience qui serait amputée de certains de ces contenus, par exemple lors du sommeil où elle se réduit à des rêves.

Il n’existe pas de « conscience universelle » ou de « champ de conscience ». Qu’espèrent donc ceux qui croient en une telle chose ? Que devient leur conscience individuelle dans un tel champ uniforme ? Quel supplément d’explication cela apporte-t-il à leur expérience ? Aucun.

La conscience s’éprouve parce qu’elle est capable d’établir une représentation d’elle-même et d’augmenter ainsi la richesse de ses contenus. Les groupes neuraux codent les informations des autres. Les schémas neuraux sont discontinus, hiérarchisés.

Vus de la matière ce sont toujours des ensembles d’excitations neurales. Vus de la conscience, ce sont des concepts représentant d’autres concepts. Constitution / représentation. La double facette des choses existe à chaque niveau d’information de la réalité.

C’est la surimposition des couches de représentation, matérielles puis mentales, qui forme finalement la richesse de notre expérience consciente éveillée.

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Temps et mémoire

Question : « Le temps est-il une unité de mesure subordonnée à la capacité humaine de stocker des souvenirs? Si nous ne le pouvions pas, existerait-il un même temps? »

Le temps (en tant que passage du temps) est relationnel. Il est propriétaire des choses en relation. C’est de cette façon que l’on peut relier un temps des particules et un temps mental.

Les neurones en relation créent deux types de temps :

1) Leur temps fonctionnel, qui est celui de leurs processus, qui correspond à la vitesse de la pensée.

2) Leur temps représenté, qui est celui codifié par les schémas neuraux à propos des choses. Ce code ordonne les évènements dans le temps et mesure grossièrement les durées qui les séparent.

Une partie des évènements est stockée en mémoire, ainsi que leur ordre et les espaces de temps les séparant. Mais il s’agit là d’une mémoire du temps purement représentative, séquentielle comme celle d’un livre.

La distance temporelle que nous éprouvons pour le souvenir est recalculée par le cerveau d’aujourd’hui, surtout en fonction du délai depuis sa dernière évocation plutôt que la date de l’évènement lui-même.

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Psychothérapie pro-conflit

La psychothérapie peut être la création d’un conflit.

La tendance en thérapie est d’aborder les problèmes avec délicatesse. Éviter les attaques frontales. Pourquoi créer un conflit quand on est en train d’en aborder un, déjà bien vif ?

Parce que la personne a déjà construit des comportements pour le gérer. Si elle est assez imaginative, ou peu exigeante, ou que son environnement est protecteur, les comportements actuels peuvent suffire à mener une vie gratifiante. C’est notre lot à tous. Nous ne sommes que des collections de conflits résolus d’une manière que nous trouvons satisfaisante… mais d’autres pourraient avoir une opinion différente.

Les conflits ne s’éteignent jamais puisqu’ils peuvent s’étendre à loisir dans l’univers social. L’une des méthodes pour affermir et protéger nos solutions personnelles, même lorsqu’elles sont bancales, est de s’isoler. Se couper des opinions d’autrui.

Quand c’est impossible, que les comportements sont inadaptés à l’environnement familial et social habituel, leurs propriétaires viennent consulter un psychothérapeute. Ou plutôt ils y sont encouragés par leurs proches, car ils sont toujours plus satisfaits de leurs solutions que leur entourage.

Une psychothérapie peut donc nécessiter une certaine déstabilisation initiale. Rechercher une solution nouvelle implique de rejeter activement celle en cours d’utilisation. Inutile de créer des difficultés à ceux qui en ont une conscience aiguë. Tandis que ceux à l’abri d’une épaisse coquille méritent de la voir lézardée.

Je fais un parallèle en rhumatologie avec l’inflammation, aiguë ou chronique.

L’inflammation aiguë est un processus de réparation ou de changement très efficace. Une réaction enzymatique résorbe les tissus lésés ou incompétents, une reconstruction survient dans un second temps. Dans l’inflammation chronique, la réaction initiale n’a pas été assez puissante. La cicatrisation n’est pas de bonne qualité. Les tissus continuent à céder sous les contraintes. La tentative de réparation perdure sans jamais aboutir.

Le traitement le plus performant des inflammations chroniques consiste en ondes de choc locales. Augmenter l’agression sur la zone et stimuler l’activité des cellules réparatrices, équipées de mécano-récepteurs, sensibles aux vibrations. La cicatrisation aboutit enfin et le tissu résiste. La douleur disparaît.

Créer ou accentuer le conflit, en psychothérapie, est l’équivalent des ondes de choc pour le mental. Stimuler la formation d’un comportement solide, capable de résister à une plus grande multitude d’opinions. Cicatriser enfin la personnalité.

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Pensez-vous que la recherche de la vérité est une folie ou un chemin vers la raison?

La vérité n’existe qu’en regardant son aspect fusionnel, sa qualité de représentation unifiée. Tandis que regardée par son aspect constitutif, ses éléments assemblés, nous constatons que d’autres assemblages sont possibles, que la prise en compte d’éléments supplémentaires forme une autre vérité.

La vérité est donc une base rassurante en tant que représentation, mais une agitation chaotique en tant que constitution.

Comment notre esprit est-il structuré ? C’est un ensemble de concepts de complexité croissante construits à partir de principes élémentaires. Ces principes sont l’ordre, la causalité, le temps, l’information, l’individualité, le collectif… Les concepts complexes sont la conscience de soi, de la société, les abstractions, les mysticismes…

Chercher une vérité unique pour des concepts complexes est vain puisque ce sont eux qui possèdent la constitution la plus changeante et chaotique. A l’inverse il est difficile de chercher plusieurs vérités aux principes élémentaires, qui sont semblables dans tous les esprits. Nous ne pouvons leur imaginer une constitution plus fine qui permettrait de leur donner des significations différentes.

Au final plus un sujet est complexe plus il est réducteur pour l’esprit de lui appliquer une vérité. La raison adaptée est celle de la logique floue. La vérité peut être cernée mais pas désignée. La laisser vague lui conserve son universalité, tandis que la désigner la transforme en notre désir individuel.

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Comment les jeunes peuvent-ils développer la métacognition?

En résolvant les conflits de la cognition et en s’aveuglant à ceux qui leur semblent insolubles.

La métacognition n’est pas une panacée. Elle enterre des conflits mal résolus et des conceptions approximatives. S’observer en train de résoudre des problèmes peut consister à se donner l’absolution pour les résultats médiocres.

Raison pour laquelle la métacognition des adultes est d’une qualité inconstante. Elle peut empêcher de considérer des solutions qui semblent pertinentes au jeune. La métacognition tend à devenir circulaire chez l’adulte vieillissant, l’observation du soi félicitant le soi et vice versa.

Un jeune est tiraillé entre deux tendances :
1) Prendre de l’assurance grâce aux décisions prises, en s’aveuglant à leurs défauts.
2) Prendre conscience qu’un problème n’est jamais définitivement résolu, que le contexte peut inciter à changer le choix initial.

La métacognition favorise la seconde tendance mais dérange la première. Comme les deux tendances doivent s’équilibrer dans le développement personnel, il n’est pas judicieux de se remettre trop tôt ou trop radicalement en question, surtout quand c’est quelqu’un d’autre qui vous y incite. Vous y perdez alors la propriété de votre auto-observation.

Au final ce n’est pas la métacognition en général qu’il faut développer chez le jeune, mais des éléments de métacognition intéressants en rapport avec chaque contexte.

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