Comment s’explique la différence entre une interaction sur les réseaux et une interaction physique entre deux personnes ?

Question d’épaisseur de la relation.

‘Épaisseur’ est utilisé ici pour la dimension complexe. Une communication se fait à différents niveaux d’information. Certains nous sont connus : langue commune, expression corporelle, phéromones, etc. Ces échanges sont déjà plus complexes qu’ils le semblent. Une expression corporelle comporte des niveaux passifs et actifs. Les caractéristiques physiques de la personne ne sont pas contrôlées par elle (taille, proportions, sexe), tandis que sa présentation est active, à des niveaux inconscients et conscients.

L’ensemble réalise une profondeur d’information. Une communication est riche lorsqu’elle intègre une grande profondeur de données. C’est le cas spontanément pour le langage corporel. Il s’imprime dès la naissance. Les attitudes de l’entourage sont décryptées avant leur discours. Les mimiques s’installent dans l’inconscient avant la parole. Décalage qui fait que nous ne coordonnons pas toujours bien les deux. Mais il existe toujours un utilitarisme derrière un défaut. Un introverti n’est pas doué en langage corporel parce qu’il refuse de laisser les autres entrer en lui, partager des impressions qu’il sait trop différentes pour être comprises.

Un exemple de communication sans profondeur est un cours de mathématiques. Les mathématiques sont un symbolisme remarquablement précis pour un niveau d’information unique. Ils associent les éléments d’un système avec une précision telle qu’il n’existe généralement qu’une seule représentation possible. Cette représentation étant universelle, elle ne peut pas être identitaire.

Mais surtout elle n’est pas qualitative. La qualité apparaît dans la relation du niveau d’information avec les autres. Les quantités n’ont d’intérêt que rapportées à la qualité de la chose qu’elles décrivent. Additionner des pommes éveille davantage l’intérêt qu’additionner des chiffres. Les mathématiques lassent vite le profane parce qu’elles ne révèlent rien d’autre sur le monde que des quantités.

Lorsqu’une communication mathématique passionne des mathématiciens ou des physiciens, c’est qu’ils la tiennent dans un univers mathématique. Ils partagent un édifice conceptuel où habitent les équations discutées. Les maths trouvent là une profondeur et une richesse qui n’existent pas dans la vie quotidienne. Elles se dissimulent dans le quotidien mais n’en sont pas le langage adéquat. Même un mathématicien fervent ne gère pas ses déplacements et ses relations sociales avec des calculs.

Rien ne remplace la profondeur de la relation physique entre deux personnes. Elle seule donne une réelle impression d’épaisseur, par la multitude d’informations intégrées ensemble. La conscience perçoit que beaucoup ne sont pas directement accessibles. La relation s’auréole d’un peu de mystère. Tant à découvrir sur l’autre. Les signes sont sous nos yeux, nez, toucher. L’espace interactif est multidimensionnel. Nous manquons de sens supplémentaires pour le mesurer. Nous voudrions être télépathe, extra-lucide, radiographique, tout cela devant la personne entière, dans sa plénitude, gorgée d’informations secrètes.

Au contraire une interaction sur les réseaux ramène l’échange à un niveau de complexité anémique. Je ne veux pas dire par là que la discussion est simpliste. Non, rien à voir avec la sophistication des sujets traités. Nous échangeons des abstractions parfois très compliquées sur les réseaux. C’est même la meilleure manière de se concentrer sur elles, ne pas être distrait par d’autres informations. Mais ‘compliqué’ et ‘complexe’ ne signifient pas la même chose. Le compliqué est en haut de l’échelle de complexité pour notre pyramide personnelle de concepts. Le compliqué représente la limite de ce que ces concepts savent traiter. Pour rendre ‘simple’ le ‘compliqué’, nous devons hausser notre pyramide un peu plus encore, pour englober la difficulté.

La chute de complexité dont je parle vient de la perte des langages associés à l’échange physique, de tout ce qui l’enrichit à un niveau inconscient. Il ne reste que l’abstraction. Si cette interaction ne descend pas à la sobriété glaciale des mathématiques, c’est que nos termes de langage contiennent déjà une information complexe. Ils associent objets, émotions, abstractions, références aux vraies personnes. Par des mots tels que ‘bleu’, ‘chance’, ‘triste’, ‘beau’, nous obtenons une bonne simulation d’un échange bien plus complet qu’avec des nombres. ‘Triste’ renvoie immédiatement à une expérience mentale que nous sommes capables d’éprouver en profondeur, par analogie avec une impression personnelle.

Mais ce n’est pas toute sa profondeur. Pas celle qu’elle peut atteindre quand la personne exprime sa tristesse en face de nous, avec l’ensemble de ses expressions. Par sa présence elle affirme aussi qu’il s’agit d’une tristesse authentique, et non d’une utilisation hâtive voire abusive comme le permettent facilement les réseaux dématérialisés.

Chaque étage de traitement neural utilisant son langage particulier, privilégier un langage développe cet étage neural. Utiliser continuellement les abstractions développe les centres pré-frontaux. Tandis que négliger la pratique du langage corporel rend vos attitudes banales ou défectueuses. Démarrer une relation sur les réseaux crée une appréhension de la première rencontre. Que sera l’autre, en vrai ? Nous avons conscience de la faiblesse de nos autres modes de communication. Le mystère entourant l’autre devient une crainte d’être incapable de le décrypter correctement. Ou si le langage corporel est encore fonctionnel, vous découvrez instantanément qu’il vous manque un autre genre d’attirance. La rencontre se limitera à une conversation polie.

Les relations en réseau n’ont pas que des inconvénients. Elles permettent de domestiquer les facettes agressives du langage corporel. Sans préparation il arrive que les instincts créent déjà, au premier regard, des ennemis mortels. La conscience sociale rétro-contrôle les animosités sur les réseaux. Elle peut les sublimer et éviter d’en venir aux mains.

Encore faut-il qu’il s’agisse d’une conscience sociale élargie et non d’un gang transplanté en petit groupe paranoïaque sur le net. Le danger majeur du réseau n’est pas l’accès à tout mais le repli sur presque rien. Peu importe la distance à laquelle l’esprit se connecte, l’horizon mental devient terriblement étroit.

Plus étroit que celui d’une personne se promenant sans portable et examinant le monde autour d’elle, développant ainsi la variété et la profondeur de ses impressions, et donnant beaucoup d’épaisseur à ses relations.

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