A la recherche de l’inconscient (commentaire du dossier Pour la science HS108)

Ce dossier remarquable consacré à l’inconscient est l’occasion d’unifier les points de vue cités. L’idée centrale (l’inconscient est le processus principal sur lequel émerge le conscient) est cernée par des discours partiels et contradictoires. Certains tentent d’expliquer la conscience (Dehaene), d’autres vont jusqu’à dénigrer son existence (Carruthers). Se concentrer sur l’inconscient rassemble plus facilement les auteurs. La frontière avec le conscient est donnée comme floue. Le phénomène conscience devient accessoire et laissé de côté. Cela peut-il satisfaire les lecteurs qui expérimentent vivement cette illusion quotidienne ?

Dans un premier temps je résume le Stratium, théorie de l’esprit auto-organisé. Ensuite j’y insère chacun des points de vue du dossier en indiquant où leur horizon devient limité.

1) Le Stratium

est une théorie de l’esprit auto-organisé à partir de ses entrées sensorielles. Les neurones recevant ces entrées sont connectés en petits groupes qui en codifient les régularités. Chaque groupe peut prendre plusieurs configurations qui sont les mots symboliques du code. Le code est mathématisable en théorie des réseaux.

La particularité du Stratium est de voir une hiérarchie dans l’organisation de ces codes. Les états des groupes de premier niveau sont traités comme des entrées semi-indépendantes par un groupe de second niveau, puis de troisième, etc.

La hiérarchie est locale à son début, ce qui rejoint la vision classique du cerveau divisé anatomiquement en grands centres dédiés au traitement sensoriel. Les niveaux supérieurs s’étendent par contre à l’ensemble du cerveau. Ils intègrent de plus en plus intimement les représentations des grands centres, jusqu’à l’espace conscient.

Ceci est l’aspect fonctionnel du Stratium. Un aspect plus fondamental, nécessaire pour expliquer le phénomène conscience, est la manière dont l’information devient qualitative dans son traitement neural. Pour le comprendre il faut aller en deçà du neurone. Il faut regarder comment la réalité matérielle prend elle-même un double aspect, celui d’une structure d’informations et celui de substances qualitativement spécifiques.

Très brièvement : lorsque des éléments s’organisent, que leurs relations forment un ensemble d’informations, le tout est une information supplémentaire surimposée aux précédentes. Cette représentation fusionnelle est réductible aux informations constitutives mais n’en existe pas moins par elle-même. En effet différentes configurations sous-jacentes ne modifient pas la représentation surimposée. La représentation est une information stable dans le niveau où elle évolue. Elle devient élément à son tour.

La surimposition n’est pas le remplacement des informations par leur représentation. C’est leur intrication. Elle détermine un niveau supplémentaire dans la complexité. La profondeur de la structure d’information augmente. L’entité ainsi construite n’est pas n’importe quel assemblage d’information. C’est une information intégrée, c’est-à-dire que chaque unité d’information est interdépendante avec les autres.

Dans cette théorie le terme ‘représentation’ n’est plus réservé à l’esprit qui regarde la matière. La réalité s’auto-représente, niveau de complexité après l’autre. Une représentation devient matérialiste. Elle remplace potentiellement la notion de substance.

La définition d’un niveau de représentation matériel a des conséquences importantes. Il est invisible vu de ses constituants. Les atomes forment une molécule mais ne savent pas ce qu’est une molécule. Les neurones forment un mot du langage mais ne savent pas ce qu’est ce mot.

Le niveau de représentation n’existe que pour la représentation fusionnée (c’est son essence) et pour les représentations supérieures à elles. Cette vision descendante (dans la dimension complexe) montre les constituants sous forme d’un tout. C’est l’aspect qualitatif opposé à l’aspect quantitatif de la constitution.

Vous n’êtes pas perdu ? Comment assembler toutes ces affirmations péremptoires dans une explication du phénomène conscience ?

Mes affirmations ne sont pas fantaisistes. Elles sont bien ancrées dans une ontologie matérialiste qu’il est trop long de vous expliquer ici. Je veux garder votre attention. Il existe un argument simple pour accorder une valeur à cette théorie : c’est la seule à expliquer parfaitement votre expérience consciente à partir d’un raisonnement matérialiste, sans en faire une illusion.

En effet le phénomène conscience est ce double aspect remarquable que je viens de décrire. Il est à la fois une impression fusionnelle que nous appelons poétiquement le ‘fil de pensée’, et un ensemble de contenus appelés ‘concepts’. Vous devinez la hiérarchie de ces concepts qui s’enfonce dans votre inconscient. Votre conscience éprouvée en est la représentation finale, le rétro-contrôle des propositions précédemment construites dans votre mental.

Néanmoins ce rétro-contrôle n’est pas illusoire. Il est siège d’intentions, d’une identité, d’un projet de vie. Ces représentations sont réductibles aux concepts qui les génèrent mais ont une existence indépendante. Elles ne se trouvent pas dans les règles organisant les concepts mais dans le tout de leurs relations.

Les points de vue ontologique et épistémique se complètent. Ils ne sont plus en opposition. Le conflit venait de l’attribution exclusive de la capacité représentative à l’esprit, et de la capacité constitutive à la matière. Désormais la matière représente ses niveaux d’information, et l’esprit les constitue par ses réseaux neuraux hiérarchisés.

2) A la recherche de l’inconscient

Le dossier de Pour la science reprend l’idée principale du Stratium (la conscience est une émergence d’un processus mental essentiellement inconscient). On y retrouve volontiers l’idée de hiérarchisation du processus mais elle n’est jamais posée en principe. Elle est contradictoire avec les citations de Nick Chater, qui voit le cerveau comme un immense système neuronal plat. Le phénomène conscience est passé sous silence. Voyons comment les interventions s’intègrent au Stratium.

De l’inconscient à la conscience

Ce schéma montre la hiérarchie mentale dans la dimension temporelle. Les temps de traitement sont propres à chaque niveau d’organisation. Un traitement bref à la base n’accède pas au sommet conscient.

Stanislas Dehaene

‘Vision aveugle’ et ‘héminégligence’ traduisent l’existence de niveaux de conscience intermédiaires seulement compréhensibles dans une hiérarchie du processus de décision. Les actes sont entrepris avant l’accès à la conscience. Certains n’y accèdent pas. Les autres peuvent encore être interrompus ou modulés avant leur réalisation.

Stanislas Dehaene insiste: cela ne fait pas de l’inconscient le décideur principal. Le traitement de l’acte s’enrichit énormément, en qualité cognitive, de l’intégration consciente. L’inconscient propose une habitude, le conscient en dispose.

La ‘cécité attentionnelle’ devient compréhensible en sachant que ce sont des représentations qui se cherchent dans les données sensorielles. Si la seule direction données > acte existait, aucun élément du champ visuel ne serait occulté.

Dehaene confirme également que le cerveau bayésien est organisé de manière hiérarchique.

Par contre la théorie de Dehaene sur l’origine de la conscience (l’espace de travail global ETG) est insuffisante. Elle est en concurrence avec la théorie de l’information intégrée TII de Tononi. Mais les consciences expliquées par les deux théories ne sont pas les mêmes. Celle de l’ETG est la conscience humaine éveillée (= sommet du Stratium). Celle de la TII est le principe de représentation ancré dans l’information, que je vous ai détaillé précédemment. Les deux théories ne sont pas rivales mais nécessairement complémentaires.

Dehaene veut démontrer sa théorie en stimulant une assemblée neuronale pour déclencher une image consciente. Voici ce qui va se passer : s’il stimule seulement, dans cette assemblée, les neurones appartenant à l’ETG (censés être le support de la conscience), le cobaye éprouvera une image consciente sans profondeur, le fantôme de l’objet évoqué. S’il stimule tous les neurones depuis l’entrée sensorielle, l’image sera pleinement éprouvée. Mais il peut obtenir le même résultat en stimulant seulement les entrées sensorielles (par la présentation de l’objet dans le champ visuel). Cela démontrera que la conscience repose sur toute la profondeur du Stratium et non seulement l’ETG.

Peter Carruthers

s’associe aux arguments de Michael Graziano et Nick Chater pour dire que la conscience se réduit à un regard intérieur. Elle devient quasiment illusoire, simple spectateur de l’activité inconsciente.

Pour le Stratium cette position est celle de la dernière couche d’intégration consciente, dont les processus constitutifs lui sont opaques. La représentation finale que voit que les niveaux rapprochés de sa constitution, pas au-delà, à cause de l’indépendance relative des codes des groupes neuraux.

Cependant cette position est justement en faveur de la construction hiérarchique de l’esprit, et non de sa platitude. Comment s’installerait une habitude si l’inconscient devait reconstruire en temps réel son organisation entière, en fonction de chaque stimulus sensoriel ? L’esprit serait un chaos extrêmement lent à réagir.

Pire, comment la conscience parviendrait-elle à rétro-contrôler ce fonctionnement ? Car le rétro-contrôle intentionnel existe bel et bien. C’est une attention consciente qui améliore un acte locomoteur, alors qu’elle n’a aucun accès direct au détail de la coordination musculaire. Seule une hiérarchie bien codifiée peut permettre de tels ajustements sans tout bousculer.

L’esprit plat n’explique en rien la manière dont des points lumineux deviennent des représentations déjà présentes dans l’esprit, pourquoi certaines sont des intentions, ni pourquoi une frange de ce processus devient une conscience éprouvée. C’est une démarche beaucoup plus réductrice que celle de Dehaene. D’ailleurs Carruthers ne se prononce pas sur la possibilité de combler le fossé entre expérience subjective et processus neuronal. Sa position en est loin.

3) En conclusion

Le dossier de Pour la science reste remarquable par la cohérence des articles avec l’idée principale d’un inconscient au premier plan dans nos comportements, bien plus que la plupart d’entre nous l’imaginent.

Pourquoi sa part de contrôle semble-t-elle énorme à la conscience, spontanément ? Elle se rapporte au niveau d’importance de ce qui y est traité : choix, destin personnel, représentations élaborées des objets et des personnes. Les soubassements de ces processus semblent négligeables parce qu’ils ne sont pas traités directement.

C’est une position solipsiste de la conscience. En observant ses pareilles, elle peut constater que la plupart des actes ne sont pas contrôlés directement, voire sont impossibles à corriger consciemment. Dès lors il existe forcément un in-conscient responsable de ces propositions à agir. 

Freud est déconsidéré dans ce dossier, à juste titre, pour trois raisons :

1) Certes il est le premier à avoir formalisé l’inconscient de manière détaillée. Mais il n’est pas le premier et son succès a vampirisé les recherches sur l’inconscient, alors qu’il a fait deux erreurs majeures :

2) Freud a fait de l’inconscient une sorte de cerveau second capable de raisonner en situation rivale de la conscience. C’est faux. Il est seulement une programmation primaire de la conscience devenu difficile d’accès parce que les groupes neuraux ne partagent pas les mêmes codes.

3) Freud a imposé ses conflits inconscients propres (Oedipe) en tant que fondamentaux pour l’humanité. Or chacun d’entre nous est le produit de cercles sociaux différents, de la famille à la culture générale, et fabrique ses petites névroses personnelles.

Mais le modèle de Freud était la première tentative de hiérarchisation du mental. Cette idée doit être défendu contre la tendance à en faire un vaste système neuronal unique, qui constitue une régression conceptuelle.

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