Que penser du magazine Cerveau & Psycho ?

Je lis directement les études neuroscientifiques publiées par leurs auteurs. Cependant de nombreux patients lisent Cerveau & Psycho et je me suis abonné pour connaître la manière dont les études sont expliquées au grand public.

La tâche est délicate. Les lecteurs cherchent des répercussions sur leur comportement. Les neuroscientifiques enquêtent sur des mécanismes neuraux. Les deux seraient-ils superposables ? Loin de là. Il n’existe actuellement aucune théorie générale reliant le cerveau et l’esprit. Seulement des corrélations.

Ces corrélations sont acceptables lorsqu’elles sont très strictes entre un niveau d’information neurologique et une fonction mentale. C’est le cas par exemple de la reconnaissance visuelle. Une image visuelle est corrélée étroitement à l’activité hiérarchisée et synchrone de groupes neuraux spécialisés. Le qualia (l’expérience associée à cette image) a un support physique bien délimité. Il est possible de le déclencher en stimulant ces groupes neuraux artificiellement.

Les corrélations ne sont pas acceptables pour la psychologie, du moins pas dans l’état actuel des connaissances. Les contenus conscients reposent sur une extension hiérarchisée bien plus importante des réseaux neuraux. Cette organisation n’est pas le simple résultat des processus d’analyse sensoriels. Elle possède ses degrés d’indépendance, de plus en plus évidents à mesure qu’on s’approche de la conscience. Degrés que nous regroupons sous le terme de personnalité.

Le psychisme exerce des choix et s’émancipe volontairement de ses entrées sensorielles. Deux contextes presque semblables peuvent déclencher des réactions contrastées. C’est le fondement de notre diversité humaine.

Ce principe de restreindre les interprétations des études neurologiques aux corrélations étroites n’est pas toujours respecté par les neuroscientifiques eux-mêmes. Le pas est hâtivement franchi entre l’effet cognitif et le précepte de réalisation personnelle. Le psychisme est ainsi envahi et modifié par ces études, mettant fin à son indépendance relative et à sa diversification. Des paradigmes neuraux colonisent des paradigmes comportementaux.

Ces conseils sont-ils toujours judicieux ? Certainement pas. Les règles d’organisation neurale sont très voisines d’une personne à l’autre, tandis que la personnalité diffère formidablement, et pour une excellente raison : l’environnement est spécifique à l’individu, de même que son histoire personnelle, ses caractéristiques physiques, sa culture, etc. La diversité des réalités personnelles reflète la plasticité du psychisme face à l’environnement. Mais simultanément la stabilité identitaire de la personnalité engendre les tentatives de transformer le monde, pour le rendre plus conforme aux espérances personnelles.

Si nous cherchons à uniformiser les psychismes en leur imposant des paradigmes aussi stéréotypés que ceux de la neurologie, souhaitons que le monde contemporain soit exempt de tout défaut, ou bien rares seront ceux qui chercheront à le remodeler. C’est bien vers un monde orwellien que nous conduit le non-respect de l’indépendance du psychisme.

Indubitablement cette indépendance est menacée par les interprétations conquérantes des neurosciences et le relai qu’elles trouvent dans des revues telles que Cerveau & Psycho.

Il est postulé sans doute par les auteurs que les lecteurs sauront lire leurs conclusions avec la réserve requise. Je ne prête aux chercheurs et journalistes aucun désir de nuire. Mais le lecteur profane possède-t-il la prudence et le scepticisme nécessaire ?

Dans notre désir toujours plus enthousiaste d’exister, nous répandons dans nos réseaux sociaux toutes les curiosités qui nous semblent de première main. Le spectacle prime sur la nuance. La retenue ne fait pas recette. Cette indépendance des niveaux d’information, si importante pour le mental, a disparu du social. L’expertise est passée de communautaire à commune, bientôt communiste ?

Chercheurs et plus encore journalistes sont tentés constamment par le spectacle. Et c’est nécessaire ! Sans spectacle, pas de fonds de recherche, pas de lecteurs. La scène est le seul endroit où populariser le fruit de son travail. La difficulté est de dire jusqu’où peut aller l’imagination du texte sans perdre sa connexion avec l’information initiale.

Combien de niveaux d’information indépendants peut-on ainsi franchir avec le paradigme de départ ? Et si l’auteur poursuit ses bonds enthousiastes, a-t-il pris soin d’avertir que sa propre personnalité a retiré les commandes à la science ?

Je tiendrai sur ce blog une rubrique signalant les bourdes les plus nuisibles que je rencontre sur Cerveau & Psycho. Impossible de les faire corriger par la revue, qui est dépourvue de courrier des lecteurs. Premiers articles visés dans un prochain post :

-L’étonnant cerveau des oiseaux
-Le langage corporel
-Le Big Five (modèle de personnalité)

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