Comment expliquez-vous la conscience?

Une explication valide doit commencer par détailler le regard utilisé.

C’est un sujet unique en son genre. En tout autre domaine la conscience explique ce qu’elle regarde. Mais ici le sujet est elle-même. Comment parvient-elle à se regarder ? Quel miroir est utilisé ? Quelle indépendance peut avoir une telle explication ?

Utilisons le double regard. Il est en effet possible de séparer deux pôles au sein de notre conscience : 1) Ce qui est identitaire, ce qui lui sert de boîte à outils pour regarder (le pôle Esprit). 2) Ce qui lui est extérieur, la réalité qui ne répond pas automatiquement à notre désir (le pôle Réel).

Les deux pôles définissent deux directions de la pensée : le pôle Esprit regarde le Réel et vice versa. Ne croyez pas que ce double regard va compliquer l’explication. Au contraire il est incroyablement pratique. Grâce à lui vous vous apercevez que les gens en conflit parlent fréquemment de la même chose, mais en utilisant l’une ou l’autre de ces directions contraires de la pensée. Ce qu’ils voient diffèrent comme peut différer l’envers et l’endroit d’une même chose.

Vous devinez sans peine que chez les scientifiques le pôle Réel est le plus imposant. Il privilégie la direction Réel > Esprit. A propos de la conscience, c’est la direction neurones > conscience.

Chez les philosophes le pôle Esprit s’impose davantage. La direction Esprit > Réel est privilégiée, soit : conscience phénoménale > matière cérébrale.

Le neuroscientifique voit des excitations neurales. Le philosophe voit des qualia. Les deux sont la conscience, envers et endroit.

L’explication est encore un peu juste.

L’envers et l’endroit de notre conscience, à ce stade, montrent des visages fort différents. Le mystère demeure. Il a maintenu des siècles de dualisme. Pour le percer, commençons par quelque chose de plus simple que les interactions neurales.

Notre double regard peut en effet s’appliquer à n’importe quel autre objet de la réalité et ses propriétés. Un aimant : le Réel voit des spins électroniques alignés ; l’Esprit voit un objet qui attire les autres. Un organisme vivant : le Réel voit des cellules coopérant par un code génétique commun ; l’Esprit voit une entité dotée d’intentions.

En passant d’un exemple à l’autre, nous changeons de niveau d’information. Chaque niveau possède sa propre réalité authentique. Il ne disparaît pas dans les autres. Le scientifique ne dispose pas d’un modèle universel capable de faire traverser le niveau par son regard. Il passe d’un modèle à l’autre. Le philosophe ne dispose pas non plus d’une expérience universelle permettant d’éprouver tous les niveaux. Il ne peut pas être ‘aimant’ ou ‘organisme primitif’. Son regard s’arrête, comme celui du scientifique, à considérer la réalité d’un niveau spécifique.

Notre double regard n’est pas théorique. Il a des conséquences parfaitement réalistes. Il nous oblige à renoncer à ses deux directions pratiquées isolément : le réductionnisme et le ‘complexionnisme’.

Le réductionnisme ramène la réalité à ses micromécanismes. En effaçant sa complexité il cherche à gommer le pôle Esprit et ses intentions, pour en faire un simple épiphénomène.

Le complexionnisme est l’excès contraire. Il fait de la conscience la finalité de la réalité. Tout serait organisé pour aboutir à elle. Anthropocentrisme qui fait interpréter la complexité comme un processus dirigé par son résultat.

Ces deux regards sont irréalistes et stériles isolément, alors qu’ensemble ils expliquent remarquablement la succession des niveaux de réalité.

A ce point, pour comprendre la suite, il vous est nécessaire de faire une petite manipulation mentale. Un simple redressement. Il ne s’agit pas d’adopter une théorie biscornue. Ces niveaux de réalité sont décrits par des modèles que nous assemblons habituellement comme les pièces d’un puzzle. Mais ils ne font que décrire une même chose à ses différents étages d’information. Un neurone est aussi des organites, des protéines, des atomes, des quantons. Ce ne sont pas des parties mais des niveaux surimposés. Le redressement est de placer les pièces du puzzle les unes au-dessus des autres, dans la dimension d’organisation.

Pour chacun de ces niveaux, le regard du Réel nous montre une collection d’éléments en cours d’assemblage, le regard de l’Esprit montre les propriétés du tout formé par les éléments assemblés. A nouveau c’est la même chose vue de deux directions différentes, aussi réelles l’une que l’autre.

Où démarre la conscience ?

Ce que nous venons de faire apparaître, c’est la dimension complexe. Le double regard la parcourt dans ses deux directions. Mais faut-il obligatoirement que ce regard parte d’une extrémité, la conscience humaine ou les micromécanismes de la matière ? Autrement dit : est-ce qu’au sein de la réalité, les éléments d’un système se soucient de ce qui les constitue ou de ce qu’ils vont constituer ensemble ?

La science répond par la négative. Un système s’auto-détermine. Il possède une indépendance relative. Les éléments s’éprouvent dans leur constitution et interagissent avec ce qui les entoure, sans conscience du résultat. Cette conscience, pour infime qu’elle puisse sembler, réside dans le tout résultant des interactions. Dans ce qui va devenir à son tour élément d’un niveau d’organisation plus complexe. Dans un ajout d’information qui ne remplace pas ce qui précède.

Sans nécessité de théorie nouvelle, le double regard nous montre la naissance de la conscience dans la physique même de la matière. Simplement en changeant notre matière de regarder, le profond dualisme qui sépare des micromécanismes aveugles et un cerveau intentionnel vient de s’estomper. En glissant progressivement d’un niveau de réalité à l’autre, le fossé se structure.

Pour le regard du Réel, ce sont des éléments de plus en plus complexes qui s’assemblent. Pour le regard de l’Esprit ce sont des assemblages porteurs d’une intention proportionnelle à la profondeur de l’information qu’ils recouvrent.

Et comment parvient-on à la conscience humaine ?

C’est presque la partie la plus facile de l’explication. Car nous raisonnons à présent en niveaux d’information.

Certains niveaux de réalité ont des aspects très contrastés parce que l’échelle spatiale, l’énergie et les propriétés résultantes diffèrent de manière spectaculaire. Le niveau ‘atome’ n’a rien de commun avec le niveau ‘matériau’ et encore moins avec les niveaux ‘biologie’. Ils sont faciles à différentier par la simple observation sensorielle, sans même recourir à leurs modèles. C’est une autre affaire pour les neurones. Ils apparaissent grossièrement semblables et tous parcourus d’excitations d’intensité comparable. Forment-ils un niveau d’information unique ?

A l’évidence non, puisque l’envers et l’endroit, les interactions neurales des neuroscientifiques et les qualia des philosophes, semblent tellement étrangers l’un à l’autre.

Les neuroscientifiques ont été longtemps handicapés par la vision multicentrique du cerveau. Autre version du piège du puzzle. Chaque secteur cérébral constitue une pièce mais comment leur assemblage fait-il naître de la conscience ? Et pourquoi ces neurones cérébraux y parviennent-ils, alors que d’autres, par exemple les cent millions du système digestif, ne créent pas de conscience autonome ?

L’évolution vers une vision plus hiérarchisée du cerveau a commencé avec l’étude des processus visuels. Les groupes neuraux s’enchaînent dans le traitement des signaux rétiniens pour ajouter des couches d’information au stimuli initial, simple collection de points.

Couches d’information ? Oui, il s’agit bien de niveaux de réalité. Niveaux de notre réalité, dont l’existence physique est aussi avérée que celle des objets matériels qu’ils reflètent.

Physiquement la sortie des groupes neuraux les plus élevés dans la hiérarchie est identique à celle des plus bas : toutes sont des ensembles d’excitations neurales synchronisées. Mais leur profondeur d’information est très différente. Elle s’est considérablement enrichie de sens à la sortie hiérarchiquement supérieure.

Le regard du Réel est moins utile à ce stade : il persiste à nous montrer la même chose, d’un niveau de réalité mentale à l’autre : des neurones s’échangent des excitations. Explication du piétinement des neuroscientifiques qui se contentent de les enregistrer.

Tandis qu’avec le regard de l’Esprit la signification véhiculée à chaque franchissement hiérarchique augmente. Le tout formé par la sortie neurale est appelé représentation mentale. Intégrée à d’autres elle forme une image de profondeur croissante dans la dimension complexe.

Nous avions défini le résultat des interactions d’éléments matériels comme une fraction de conscience se surimposant aux précédentes. Ici les neurones additionnent très rapidement des couches de conscience supplémentaires, grâce à leur capacité à reconnaître et codifier de multiples aspects de l’information, puis à les intégrer ensemble.

Des sous-concepts s’assemblent en concepts, jusqu’aux grandes représentations qui fondent notre personnalité au sommet de cette hiérarchie. A cette hauteur, le regard du Réel voit des concepts qui s’assemblent en pensées. Le regard de l’Esprit, devenu son propre observateur, voit une personne…

Un ‘Je’ fusionné. Ma conscience…

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3 réflexions au sujet de « Comment expliquez-vous la conscience? »

  1. La conscience est très liée au langage, déjà rien qu’au fait que sans celui-ci on ne l’a connaîtrait pas.
    Il serait possible d’envisager que le développement du langage humain, si ramifié, ait permis l’apparition des pensées.
    Si on ne cherche pas absolument à se glorifier on voit que les pensées ne sont autre chose que des mélanges de concepts suivant une certaine logique (dont il peut en avoir plusieurs) et suivant, eux aussi, une complexification croissante. Des milliers d’années ont permis le développement du langage et des pensées. Or, cette conjonction permet non seulement de communiquer avec un tiers, mais également de s’auto entendre et de pouvoir ainsi se critiquer et enrichir et complexifier ces pensées tout comme le langage.
    La conscience est ou serait ainsi un phénomène permettant d’une part d’avoir une connaissance d’une partie de ce qui se passe et aurait généré une identité à l’individu qui la supporte. Une connaissance de soi-même, de se reconnaître comme l’auteur des phénomènes dont il a connaissance.

    1. Ce que vous décrivez très bien concerne la conscience de soi, une manifestation importante de la conscience. Il faut différencier ces manifestations, correspondant à un niveau de traitement particulier de l’information, du phénomène conscience, qui doit prendre racine dans la réalité physique et non dans les neurones ni dans les propriétés de communication de l’esprit. Il existe une multitude de neurones ailleurs que dans le cerveau humain, ainsi qu’un florilège d’autres communicants capables d’auto-représentation, par exemple en modifiant leur épigénétique. L’article concerne cet enracinement du phénomène conscience.

      1. Bonjour
        Vous dites qu’il existe tout un florilège d’autres communicants capables de représentation de soi, de « consciences de soi » Je serais intéressé à connaître ces exemples plus amplement.
        Auriez-vous l’amabilité de m’en fournir ?
        Merci

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