Religion et science, la codification de l’invisible

Cet article répond aux questions suivantes (du belvédère philosophique):
-Comment est apparue la religion ?
-Pourquoi la science s’est-elle opposée à la religion ?
-Persiste-t-il de la religion dans la science ?
-La religion apporte-t-elle encore un bénéfice ?
-Quelles meilleures définitions donner aujourd’hui à la religion et la science ?

Dans l’esprit humain l’imaginaire se sépare de la réalité. La première partie de l’article regarde ce qui sous-tend cette déclaration poétique. Nous avons besoin d’en savoir un peu plus sur l’esprit. A quel processus neural la séparation imaginaire/réalité correspond-elle ?

Les terminaisons sensorielles sont activées par des phénomènes physiques (chaleur, contact, lumière, son…). Transmission de propriétés des objets réels. C’est une communication et non un accès à l’essence des objets. Nous ne percevons pas leur nature intrinsèque, seulement ce que nous en montre nos sens. Néanmoins la communication est objective. Il existe une proportionnalité entre la propriété de l’objet et le signal sensoriel. Le réalisme du signal est fort.

Le signal est associé à d’autres. Une représentation de l’objet est construite par les groupes neuraux. Il s’agit d’une image, d’un ensemble d’informations fusionnées. Plus la complexité de l’image augmente, plus elle est susceptible de s’écarter de la nature de l’objet. Elle est propriétaire de l’esprit, subjective.

Comment devient-elle imaginaire ? Une représentation mentale ne s’intéresse pas seulement aux propriétés spatiales de l’objet mais aussi à sa dimension temporelle. Différents aspects successifs de l’objet lui gardent la même identité. Lorsque nous regardons une banane à peine mûre, la représentation intègre la banane un peu verte pour être savoureuse (ce qu’elle a été) et la banane devenue trop mûre (ce qu’elle sera). La dimension temporelle de cette image est essentielle dans la décision de consommer.

Il n’existe pas de limite à la dimension temporelle d’une représentation. Plus la prédiction s’étend, plus l’on s’éloigne de l’image ‘sédimentée’ dans le passé, plus la représentation gagne en imaginaire.

Les représentations concernent aussi les classes d’objets et les abstractions. L’esprit invente ainsi sans difficulté un avenir où la classe contient des objets qui n’existent pas encore. Apparaissent des animaux mythiques comme les licornes, ou des entités mathématiques qui n’ont jamais été associées à des phénomènes réels.

Tout ceci forme l’univers imaginaire, invisible. Comment le relier avec la réalité ? Dans sa gestion des représentations mentales, l’esprit tend vers deux objectifs difficiles : les cohérences identitaire et temporelle.

La cohérence identitaire est la séparation entre représentations concernant le soi et non-soi. Mal gérée elle cause une grande variété de désordres de personnalité. La cohérence temporelle est la séparation entre futur et présent (= passé aggloméré). Mal gérée elle cause un désordre dans les décisions. Le jugement des choses avérées ou projetées n’est pas clair. La destinée est chaotique.

Qu’est-ce qu’un rêveur ? C’est une personne dont les représentations mentales sont positionnées, dans leur dimension temporelle, préférentiellement sur le futur. Cela n’est pas en soi un désordre. L’esprit sait a priori qu’il est dans le futur. Sa cohérence est bonne. Ce n’est un trouble que s’il pense être dans le présent.

Les rêveurs, les esprits les plus imaginatifs, sont très utiles à leurs congénères. Ils partagent leurs projections avec ceux qui ont des difficultés à les construire. Les rêveurs ont l’impact le plus fort sur les évolutions sociales en élargissant la dimension temporelle de nos représentations. Ce sont eux qui nous permettent de codifier l’univers invisible, celui que nous n’avons pas encore observé.

Des rêveurs ont créé les religions. Nous y voici. Les religions ne sont pas tombées du ciel. Personne n’a observé la chute des Écritures. Elles sont tombées de l’esprit des prophètes. Et se sont nichées aussitôt dans les imaginations de leurs compagnons. C’est la qualité remarquable de l’absence de fermeture temporelle à nos représentations. Elles peuvent bourgeonner et créer des univers alternatifs au complet, dotés de leurs propres lois. Que sont les paradis et les enfers sinon les projections des sociétés où vivent leurs concepteurs ?

Montrer ce qui peut survenir, le meilleur et le pire, est le rôle de la religion. Comme toute prédiction elle est idéaliste. Pas beaucoup d’intermédiaires entre paradis et enfer. Nos prédictions ne sont pas faites de demi-souhaits. C’est la réalité avérée qui est nuancée, pas nos espérances.

La religion, en tant que codification de l’invisible, fut absolument indispensable à l’humanité. Impossible d’imaginer qu’elle ait pu s’en passer. Peu importe qu’une divinité authentique existe, les Écritures devaient chuter sur Terre. C’est une conséquence directe du mode de fonctionnement de nos esprits. La fonction de la religion est impérative. La réalité de la divinité est accessoire.

Les déboires sont venus des religieux académiques, dépourvus de cohérence temporelle. Pour ceux-là le futur n’est pas dissocié du présent. La prédiction est déjà réalisée. Contrairement aux apparences ces gens-là ne sont pas des mystiques. Pour eux le paradis et l’enfer sont déjà sur Terre. Ceux qui suivent les règles vivent dans un paradis terrestre, tandis que les rebelles vivent dans un enfer bien réel. Ce manichéisme adapté aux prédictions s’est révélé désastreux appliqué à la réalité. La réalité ne fonctionne pas ainsi. Sa complexité est formée d’échelles de nuances. Les repères placés par l’imagination ne lui appartiennent que si elle accepte de se comporter de cette manière.

C’est un constat ancien. La science n’est pas entrée en scène à la suite de la religion. Elle a toujours existé chez les imaginatifs dont l’esprit est cohérent. Pour eux le rapprochement de l’imagination et de la réalité repose sur l’expérience. Le présent doit sédimenter d’après la prédiction, sinon il faut changer celle-ci. Le futur ne se substitue pas au présent. Le paradis ne se substitue pas à la vie réelle.

La matière se moquant des espérances divines, elle fut la première à échapper aux diktats de la religion. La science décrit précisément son destin. La dimension temporelle de la matière est si homogène que son futur est aussi concret que son présent. Un autre genre d’enfermement. Dans la religion le futur fait prisonnier le présent. Dans la science c’est le présent qui fait prisonnier le futur. En ce sens il existe une ressemblance très forte entre (une certaine pratique de) la religion et (une certaine pratique de) la science : lorsque la relation entre prédiction et réalisation est figée. Ce que l’on appelle aussi l’académisme.

Pour la matière pensante, échapper à la religion est plus difficile. Aujourd’hui la science n’explique toujours pas correctement la conscience. Le fossé corps-esprit reste profond. Ainsi les principes si pesants de la religion ont-ils pu survivre au sujet de notre destin personnel. Et faire buvard sur le destin de la matière.

N’est-ce pas étonnant que le créationnisme et autres intrusions naïves de la religion dans la réalité rencontrent un tel succès au XXIème siècle ? Siècle pourtant modelé, dans la plupart de ses aspects, par une science conquérante. J’y vois la démonstration que le radicalisme de la religion survit grâce à celui de la science. Car il existe un négationnisme scientifique authentique : celui de prétendre expliquer malgré que l’imagination derrière l’explication soit trop faible. C’est le cas de la conscience, quand on la réduit à des corrélations neurales. Tentatives neuroscientifiques trop faibles, fondamentalement parce qu’on ne sait expliquer les neurones en tant qu’ensembles de leurs atomes. Comment imaginer alors le phénomène qu’ils vont produire ensemble… avant de l’avoir observé.

Religion comme science hébergent leurs négationnismes quant à nos ignorances. Ce sont ces négationnismes qui les font s’exclure mutuellement. Le négationnisme religieux entrave le présent en lui imposant ses mythes. Le négationnisme scientifique entrave le futur en lui imposant sa répétition du présent. Rien de tel si nous utilisons les positivismes religieux et scientifique, que nous pouvons rebaptiser mysticisme et réalisme.

Le mysticisme est la création des possibles. Il étend la dimension temporelle de nos représentations sans les figer. Le réalisme est la fixation du ‘tirage’ mystique par les expériences du présent. L’esprit est ainsi une pâte dont le coeur le plus ancien se fige lentement tandis que la surface oscille entre tous les états. Réalisme au centre, motifs mystiques pour le manteau.

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