La recherche peut-elle déterminer si les fonctions cognitives jungiennes existent physiquement ?

Votre question est du même type que : « Le tryptique freudien ça-moi-surmoi existe-t-il physiquement ? », ou que : « Le modèle Big Five de la personnalité existe-t-il physiquement ? ». J’ai pris à dessein un modèle ancien et un autre récent, car les deux sont… des modèles. De même que celui de Jung. La réponse que je vous propose s’adresse à toutes ces questions.

Les fonctions cognitives sont invisibles au niveau d’une excitation neurale. Leur organisation n’est pas perceptible même avec une connaissance parfaite de la physiologie du neurone. Ce n’est pas le bon modèle. De même qu’un physicien, disposant du modèle standard pour décrire avec une incroyable précision le ballet des champs atomiques, serait encore plus loin du compte. Nous avons besoin d’un modèle des schémas formés par les signaux neurologiques.

L’organisation la plus proche des excitations neurales est le traitement des signaux sensoriels élémentaires. Le modèle d’un réflexe sensori-moteur est très simple : excitation sensitive déclenchant un influx moteur avec parfois très peu de relais intermédiaires. Processus facile à suivre géographiquement, peu importe que des centaines de milliers de neurones y participent. Ils font tous partie du même étage d’organisation. Ce modèle simple de traitement des afférences sensorielles a fait le succès de la vision multi-centrique du cerveau : aires visuelles, auditives, locomotrices, viscérales, mémorielles, émotives, etc… Mais que se passe-t-il ensuite ? Que deviennent les signaux qui entreprennent des boucles plus compliquées que le simple réflexe sensori-moteur ?

Ils s’intègrent à d’autres au sein de groupes neuraux de hiérarchie supérieure. Une simple excitation corrélée à un influx sensoriel devient alors un embryon de concept. Le point lumineux d’un bâtonnet rétinien intègre, associé à ses voisins, le concept abstrait de « trait ».

Les premiers niveaux de cet assemblage conceptuel sont encore assez localisés anatomiquement. Cependant, à mesure que l’on s’élève dans la hiérarchie, que des concepts élaborés intègrent des informations d’origine variée, par l’intermédiaire de connexions longues, la localisation de la fonction du schéma neural se distend au point de s’étendre à de nombreuses aires mentales. Au sommet, la conscience peut prétendre occuper l’ensemble du cerveau, alors que seule une minorité de neurones y participent.

Vous comprenez ainsi la difficulté à localiser la conscience. Son support n’existe que par les relations des neurones qui le constituent. Le problème est presqu’aussi ardu pour les fonctions mentales les plus élevées dans la hiérarchie, comme la conscience de soi, l’imagination, l’abstraction. Pire, les modèles psychologiques courants, en méconnaissant cette hiérarchie, amalgament schémas d’organisation et productions mentales, comme si les « lois » pouvaient être mélangées avec les « résultats ». Par exemple la « perception » est l’ensemble des signaux résultant du traitement des afférences sensorielles, tandis que l’« apprentissage » est la manière dont les schémas neuraux sont modifiés par ces afflux sensoriels et le rétro-contrôle en provenance des niveaux supérieurs. Localiser la perception est possible ; pour l’apprentissage, cela n’a aucun sens. On met le conducteur et l’ingénieur côte à côte dans une même théorie.

Face à cette critique, le modèle jungien tient sans doute mieux la route que des modèles plus récents, car il avait justement l’avantage de la simplicité. Quand aucun mécanicien n’a encore réussi à démonter le moteur, l’ingénieur le moins loquace dans son édifice théorique est celui qui se trompe le moins.

Au final les fonctions cognitives jungiennes existent physiquement en tant que représentations-modèles conçues par nos schémas neuraux supérieurs. C’est une certitude, sinon vous ne pourriez pas en parler. Votre conscience, où se situe leur essence, est le seul niveau capable de les éprouver (de les intuitionner, pour un philosophe). Vis à vis des autres niveaux de votre cognition, ils redeviennent des modèles descriptifs, le moule d’un fonctionnement mental que la conscience ne peut pas éprouver directement. Ces modèles ont une valeur plus ou moins grande selon leur fidélité. Celui de Jung était remarquable pour l’époque, et se retrouve encore à la racine des modèles contemporains. Ils ont cependant tous le défaut d’une vision purement horizontale, trop axée sur la géographie des centres nerveux, et muets sur leur hiérarchie intriquée. Relents de l’antique croyance en l’âme, le gnome divin qui viendrait faire son marché dans toutes ces productions mentales et s’en habiller pour former le « Je ». Si l’on veut s’émanciper de la mystérieuse intervention de l’âme, il faut bien réfléchir à la manière dont ces schémas s’organisent pour devenir les contenus de la conscience. Une vision obligatoirement verticale.

A l’aide de cette vision intégrative, la recherche finira par se satisfaire d’un modèle des niveaux psychologiques de l’organisation neurale, dont le modèle jungien sera l’ancêtre, de la même manière que l’astronomie copernicienne fut l’ancêtre de la cosmogonie einsteinienne.

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