Pourquoi vit-on le même instant ?

Pourquoi 7 milliards d’êtres vivants connus partagent-ils tous le même instant ? Pourquoi l’un d’eux ne serait-il pas en train de vivre l’hier d’un autre, et cet autre le futur du premier ? Pourrait-on imaginer ainsi qu’une population bien plus élevée d’êtres vivants se promènent dans un passé que nous avons abandonné ou un futur que nous n’avons pas encore vécu ?

En premier lieu, qu’est-ce que l’expérience consciente et comment la partageons-nous ? La pensée est l’activation de schémas neuraux organisés de manière stratifiée. C’est une activation synchrone, persistante et évoluant de manière dynamique. Une pensée n’est pas instantanée ; elle a besoin d’une durée incompressible pour exister. L’acte est couronné par la pensée consciente plutôt que décidé par elle. La conscience doit être vue, pour l’essentiel de nos comportements, comme un rétro-contrôle vérifiant que les habitudes utilisées atteignent bien leur objectif. Ces actes comprennent des gestes physiques, des paroles, et d’autres langages traduisant la représentation agissante appelée « pensée » en conséquences physiquement perceptibles.

Pour interagir avec une autre personne, il faut que nos signaux physiques soient captés par ses propres traducteurs de l’environnement. Nous pouvons ainsi partager des pensées qui n’ont pas été émises au même instant. Notre pensée déclenche la survenue de sa jumelle dans le futur de notre interlocuteur. Nous ne partageons donc pas, en réalité, le même instant. Nous partageons le même déroulement d’interactions qui coordonne nos comportements et nos pensées.

La mixtion des temps psychologiques est ainsi fondée sur des schémas neuraux qui s’activent dans des espaces de temps voisins à l’intérieur de la tête des uns et des autres. La simultanéité des temps psychologiques est toute relative, d’une part à cause des traducteurs, mais aussi à cause du délai dans lequel s’organise la pensée de chacun. Les groupes neuronaux en activent d’autres selon une hiérarchie patiemment construite. Quand les stimuli suivent des autoroutes neurologiques bien établis, ils déclenchent très rapidement les pensées conscientes sophistiquées en bout de chaîne. Dans un cerveau immature ou moins entraîné, les stimuli sont en train de construire ces autoroutes. Les réactions rapides sont frustes. Réflexes. Une pensée complexe doit être calculée. Elle n’est pas spontanée. Elle deviendra plus rapide à mesure qu’elle sera souvent utilisée. La conscience étant le sommet de cette organisation, une même réflexion s’y déroule à vitesse différente dans chaque cerveau. Chacune de ces vitesses est le temps psychologique propre du cerveau considéré.

Au final quand des consciences communiquent sur leurs contenus, elles ont l’impression d’évoluer à des vitesses différentes pour deux raisons mélangées : d’une part la vivacité de leurs traducteurs, d’autre part le délai entre stimulus et formation du concept élaboré qui est échangé. Dans une conversation, la première raison est le débit de parole. Un interlocuteur parlant vite donne l’impression de vivre dans un temps accéléré, tandis que celui s’exprimant laborieusement vit dans une mélasse temporelle. La deuxième raison est l’intelligence de la hiérarchie neurale. L’interlocuteur intelligent transforme instantanément les données reçues en pensée claire et élaborée. L’interlocuteur moins doué doit construire difficilement une réponse de même niveau, ou n’y parvient pas. Son temps d’idéation semble interminable.

Les deux vitesses ne sont pas forcément alignées. Nous connaissons tous des personnes vives d’esprit mais s’exprimant avec un débit lent et fastidieux, ainsi que d’autres à la pensée peu élaborée mais aussitôt traduite en détail dans un flot vif et incessant de paroles.

Les interactions physiques humaines peuvent être décomposées en interactions plus élémentaires. Par le biais du réductionnisme, nous pouvons suivre le ballet des éléments de notre corps jusqu’aux champs quantiques élémentaires. Ce qui ne veut pas dire que nous sommes réduits à un amas de ces champs. Leur organisation a des effets en retour, et c’est l’empilement de ces niveaux d’organisation jusqu’à la conscience qui, en multipliant les effets rétroactifs, rend la mécanique quantique impuissante à décrire notre complexité. Néanmoins en matière de temps, la réduction du paquet d’ondes quantiques est suffisante pour expliquer la simultanéité des interactions conduisant ultimement à nos impressions conscientes. Une relation humaine repose sur un enchaînement de ces interactions, qui aboutit après un temps minimal à une harmonisation des pensées. La « simultanéité humaine » est bien plus vaste, en termes d’étendue temporelle, que la « simultanéité physique ». Cette dernière implique l’existence d’une fraction minimale de temps, dont la réalité est discutée, et qui est estimée arbitrairement à l’échelle du temps de Planck (10-44 s). Cependant la simultanéité humaine est fondée comme la physique sur un échange d’information nécessitant un temps incompressible pour se réaliser. L’équivalent du « temps de Planck » pour la simultanéité humaine est de l’ordre de la fraction de seconde, délai minimum pour que les signaux les plus simples émis par une personne parviennent aux premiers neurones effecteurs de l’autre. Que quelqu’un vous pince le bras amène une simultanéité assez bonne avec le retrait spontané de votre membre… avant le temps des récriminations.

Descendons voir du côté de la simultanéité physique. Lorsqu’une personne se déplace à une vitesse se rapprochant de celle de la lumière, par rapport à un observateur immobile, le temps perçu par la première personne ralentit exponentiellement du point de vue de l’observateur. Si l’on réduit cette perception psychologique à ses micro-mécanismes, le délai entre les interactions fondamentales est allongé en proportion, toujours pour l’observateur immobile. Tout ce qu’il peut mesurer sur la première personne est ralenti. Jusqu’à quel niveau d’organisation ? Ce délai est-il généré et modulé au sein d’un niveau particulier, qui en serait le support et doté lui-même d’une allure constante ou d’une indépendance vis à vis du temps ?

Commençons par le cas où cette hypothèse est vraie. Cela suppose donc l’existence d’un temps universel, généré à un niveau fondationnel de la réalité. Une horloge ultime et inamovible. Ses tics seraient par exemple des successions de temps de Planck, le plus petit délai connu. La « vitesse », dans ce niveau, est une propriété qui change le délai entre interactions du niveau supérieur. Nous pourrions par exemple imaginer que des particules ou des champs « ratent » plus ou moins souvent les messagers des forces qui les relient, bien que ces messagers soient émis à une fréquence constante. L’allongement ou le raccourcissement des interactions naîtrait là.

L’absence de temps, dans ce niveau fondationnel, est une solution voisine du temps universel. En effet la disparition du temps est également universelle, s’appliquant indifféremment à tous les éléments construits sur cette fondation. Dans cette solution, le temps est une propriété générée pour le niveau d’organisation suivant. Les messagers des forces sont tous captés mais ils ont déjà, intrinsèquement, des vitesses différentes.

Tous les êtres organisés sont ultimement des productions de l’horloge universelle, reposant sur un temps absolu ou l’absence de temps. Le fonctionnement de ces êtres peut aller à des allures extraordinairement variables, jusqu’au point où le temps éprouvé par l’un peut sembler figé à l’autre, mais il ne s’agit que de perceptions, c’est-à-dire des délais dans lesquels se computent leurs organisations élaborées respectives. Le même principe temporel universel s’applique à tous les êtres possibles, même aux hypothétiques habitants d’une galaxie se déplaçant à une vitesse relativiste, à la biologie voisine de la nôtre et dont le temps subjectif serait un million de fois plus lent que le nôtre.

Cette hypothèse se marie avec le temps n’existant que sous forme de présent, gommant le passé et n’ayant pas encore fait apparaître le futur. Elle vous séduira si vous aimez l’impermanence, le non-inscrit.

L’autre éventualité est que l’hypothèse d’un temps universel soit fausse. Si aucun niveau d’organisation ne crée le temps, cela implique que le délai entre interactions est flexible jusqu’au plus petit délai connu, soit le temps de Planck… qui ne serait plus alors une constante. En fait l’absence de temps universel oblige à considérer ce délai flexible jusqu’à l’infini. Chacune des parties de l’univers évolue selon son temps propre. Cependant elles ne pourraient interagir dans un présent, puisque ne partageant pas le même temps. L’une peut seulement échanger avec le passé ou le futur de l’autre. A condition qu’elle soit . Le seul moyen qu’un univers fondé sur ces critères puisse survenir est que tous les instants existent, que le temps ne fasse pas disparaître l’état passé d’un élément quand il se transforme en son état présent, et que son état futur existe également.

Ce cas de figure est beaucoup plus déstabilisant. Il faut s’imaginer, en tant qu’être pensant, comme une gigantesque somme d’interactions reliées par une cinétique identique. Notre taille importe peu ; le seul critère important est que tous nos éléments évoluent à des vitesses permettant des interactions stables. Cette gigantesque somme d’interactions, que nous symbolisons en tant que « Je », est comme une araignée se déplaçant sur la tapisserie infinie de toutes les interactions possibles, passées et futures pour tous les éléments individualisés de la réalité. Nos interactions « constitutives » forment, après de multiples niveaux d’organisation, nos « pensées », qui ont des effets rétro-actifs sur la suite du chemin suivi par l’araignée.

Le plus étonnant, dans cette hypothèse, est que nous n’avons aucun moyen de savoir si nous croisons une autre araignée. En effet, interagir avec la trace ou le futur de celle-ci produit exactement les mêmes effets. La vie entière de chaque araignée existe « en tout temps », pour les autres qui la croiseraient. Le « Je » se promène indifféremment dans le passé ou l’avenir des êtres qui l’entourent. Le présent n’a de sens que pour lui.

Ce qui pose une question délicate : qu’est-ce donc ce qui se déplace ainsi sur la tapisserie de toutes les interactions possibles ? A moins d’inventer un nouveau continuum pour en extraire une âme, la seule explication est qu’il s’agisse seulement de cette « conscience » formée par les niveaux les plus sophistiqués de nos interactions et qui change perpétuellement avec elles, pour s’éteindre finalement quand son support physique se délite. Une vie est ce chemin chaotique suivi par le fil de conscience que nous avons symbolisé par cette araignée. Il est infime au milieu de la tapisserie de tous les possibles, et néanmoins il existe de tout temps. Il est interlacé également de tout temps avec les autres fils de conscience auxquels son chemin l’a connecté. Vous choisirez cette hypothèse si vous aimez la permanence.

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