La connaissance ne va-t-elle pas devenir trop difficile pour le cerveau humain dans un futur proche ?

Vous n’avez pas encore eu de bonne réponse à votre question, qui n’est pas « Le cerveau peut-il contenir toute la connaissance humaine ? » (la réponse est non depuis bien longtemps), mais : « Le cerveau aura-t-il toujours la possibilité d’acquérir les bases nécessaires à pousser plus loin les frontières de la connaissance, dans le court délai d’une vie ? ».

Il faut différentier diversité et complexité des connaissances. La complexité est fondée sur le nombre de niveaux d’organisation de l’esprit nécessaire pour appréhender le concept ; des bases servent à comprendre une notion émergente plus difficile, puis celle-ci sert de fondation à une autre encore plus complexe. L’esprit ne naît pas avec cette pile de représentations ; il doit la construire ; néanmoins cette aptitude à s’auto-organiser est innée, meilleure chez certains pour des intelligences spécifiques, si bien que la société pousse chacun d’entre nous à se spécialiser dans l’intelligence qu’il semble développer le plus facilement.

La spécialisation se fait rapidement, avant l’âge de 25 ans, et est la véritable source de l’apparition de nouveaux paradigmes en matière de connaissances. Ce n’est pas si fréquent. On ne découvre pas chaque année une évolution des espèces, une relativité du temps, un Big Bang, ou la disparition de l’espace dans le monde quantique.

L’élévation de la pyramide de complexité a un effet secondaire : la diversification. Les alternatives conceptuelles se multiplient considérablement. Produisant également une grande quantité d’objets nouveaux, plus compliqués. C’est en réalité cette diversité qui nous semble impossible à appréhender avec un seul cerveau.

Cela a toujours été le cas, mais c’était moins apparent parce que la connaissance n’était pas si facilement disponible. Elle était même cachée, retenue : un artisan ne montrait pas son savoir-faire à tout le monde, un savant ne partageait pas ses secrets avec quelqu’un susceptible de voler ses recherches. L’immense majorité de l’humanité vivait en possédant une fraction limitée du savoir et en sachant qu’il en existait beaucoup d’autres, mais qu’elles n’étaient pas sa propriété.

L’idée qu’il faudrait tout connaître est une névrose moderne, car bien sûr c’est un objectif qui est toujours resté impossible. Vous entendez même des critiques sur le fait que les gens se servent quotidiennement d’objets en ignorant tout de leur fonctionnement. Cela les empêche-t-il d’être heureux ? Quel est le problème à partir du moment où ils possèdent les bonnes représentations du fonctionnement de l’objet ? Les critiques pourraient s’adresser au contraire aux concepteurs, qui définissent généralement les interfaces utilisateurs de manière à obliger les gens à penser comme eux, plutôt qu’à leur manière propriétaire.

Si le véritable progrès des connaissances vient de l’élévation de la complexité de l’esprit et que celle-ci atteint déjà son sommet vers l’âge de 25 ans, vous voyez que ce n’est pas la durée de la vie humaine qui est limitative. Cette élévation peut-elle rencontrer une limite ? Qu’est-ce qui la définit ?

Voyez notre cerveau comme une gigantesque masse de neurones/cubes, d’abord tous étalés sur le sol, puis qui s’auto-assemblent en une pyramide sous l’effet des stimuli quotidiens. L’auto-assemblage est le tri des liaisons neurales selon des schémas précis. Lorsque nous sommes jeunes, plein de cubes sont encore étalés sur le sol, sans rôle bien défini dans la pyramide. Vers 25 ans la pyramide intègre tous les cubes dans sa structure. Par la suite il sera toujours possible de retirer des cubes et les réassembler pour construire de nouvelles représentations, mais cela devient difficile aux étages inférieurs, car cela menace la stabilité de l’ensemble. C’est plus facile au sommet. Changer d’idée. Mais là des obstacles psychologiques apparaissent : si un mode de pensée spécifique apporte des gratifications, il devient difficile d’en changer. Vous avez ici toute l’histoire d’un chercheur, dont la maturation intellectuelle produit une pensée originale, puis qui tend à s’enfermer dans ce mode de pensée quand il a procuré célébrité et récompenses.

La solution à votre question apparaît à présent évidente : pour permettre au cerveau humain de poursuivre sa complexification des connaissances, il ne faut pas lui allonger sa durée de vie mais lui fournir davantage de cubes/neurones, l’encourager à inventer ses propres solutions plutôt que le récompenser à apprendre celle des autres, et éventuellement stimuler les mécanismes cellulaires qui permettent son auto-organisation, dont les ressorts génétiques sont évidents.

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